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S8E10 L'AG des résidents de Neper

 

 
Fode
Errante dans les plaines de la bordure de l'Atmo, entre Condorcet et Neper, je suis sauvée par une caravane de gens habitués à circuler dans ce désert de tempêtes. Je me réveille dans une grotte aménagée. Il y a du carrelage blanc couvrant le sol et les murs taillés dans la roche jusqu'à 3 m de hauteur, salis par les dépôts de poussière successifs. Un amas hétéroclite d'étagères, de tables en ferraille rouillées et d'outils manuels jonchent une petite salle de 15 m² dans laquelle je suis enfermée. Où suis-je ? Que s'est-il passé ? Que va-t-il se passer ? Je ne suis ni blessée ni entravée dans mes gestes. Je suis allongée sur un matelas sur le sol. Il me faut un peu de temps pour comprendre et agir. La porte est fermée à clé. Il y a un petit lavabo dans un coin de la pièce. Je fais un petit brin de toilette. On m'a débarrassée du scaphandre. J'ai toujours ma combinaison interne, très slim, noire avec une bande blanche de chaque côté du profil. L'eau qui s'écoule est d'abord noirâtre puis s'éclaircit. Il y a des coupures. Je remplis une bassine pour pouvoir me nettoyer le visage tranquillement. Je me trempe carrément la tête dans la bassine plusieurs fois en faisant une petite apnée. Ça me régénère d'un coup. Je me retrouve avec les idées plus claires. Je ne suis ni attachée, ni blessée. Je suis dans une pièce avec des marteaux et des pioches. Mais alors pourquoi ne puis-je pas sortir ? Je glisse un petit couteau dans ma chaussette, sur ma peau, le contact de la lame me rassure. J'en enfile 2 autres, plus fins, dans chaque manche. Je m'attache les cheveux. Je me sens mieux. Il faut que je décide quelque chose. Je n'ai aucune difficulté à défoncer la serrure de la porte. Tout l'équipement nécessaire pour la fracturer est à ma disposition. D'un coup de pioche j'arrache le verrou d'un bruit sec et sourd. Un couloir gris et noir me succède. Il n'y a personne. J'avance le long d'une coursive aux murs délavés. Il y a plusieurs portes de chaque côté mais je préfère avancer. J'ai besoin de me situer dans cet endroit. Pour l'instant je me sens comme une fourmi dans un terrier de cafards prêts à croiser un termite. En longeant le couloir je traverse des salles vides dont certaines sont taillées dans la roche. Il n'y a donc personne ici ! Mon choix se porte sur une porte en acier dans un recoin discret d'une salle ronde. Je l'ouvre. C'est une chambre froide. Un nuage de glace se cristallise pour disparaître instantanément. Ce que je découvre me terrifie. Des corps nus sont accrochés en hauteur à des pics de boucher par dizaines. Certains ont des membres coupés. Il y a des corps sans tête, des animaux. Je chemine avec méfiance le long de ces rangées. Je m'attends presque à y découvrir Nectaris ou quelqu'un que je connais. Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? C'est à ce moment que des personnes entrent dans le frigo. « Elle est là. Attrapons-la. » Je tente de fuir en m'enfonçant plus avant dans la salle. Des sortes de clochards puants m'encerclent et se jettent sur moi. Je suis immobilisée et ramenée dans une autre pièce, vide, mais cette fois-ci je suis menottée au sol à une canalisation. Plus tard, 2 hommes entrent habillés en treillis militaire. L'un d'entre eux reste devant la porte, l'autre s'approche de moi. Il s'agenouille et m'aide à me redresser. C'est une personne très âgée avec une barbe blanche et une casquette noire qui me fait face. Son visage est plein de bienveillance et de sérénité.
« Vous vous demandez certainement où vous êtes et qui nous sommes. Nous ne vous pensions pas suffisamment maligne pour craquer une porte et aller vous balader dans notre réseau. Nous nous sommes trompés. Nous avons mis un peu de temps à savoir qui vous étiez. La découverte a été incroyable pour nous. Fode Belmonte ! Ça alors ! Jamais je n'aurais cru possible de pouvoir vous rencontrer un jour. Je m'appelle Volkov. J'ai connu ton grand-père, Delca. J'étais très jeune, plus jeune que lui. J'étais avec mon frère Pol. Nous travaillions sur la même parcelle à Copernicus lorsque c'était encore une prison, avant les éruptions de 2026. Durant le cataclysme, causé par le dépôt des cendres d'Eva au centre de Luna, personne n'est venue nous chercher et nous avons pris possession de la prison. Nous sommes restés plusieurs années comme ça, au milieu des laves cerclant notre cratère. La vie était très difficile, socialement, entre nous. Quand l'armée terrienne a fait son retour, une partie d'entre nous a fui vers l'est. Nous n'avions pas d'autre choix que de continuer à vivre clandestinement. Toutes les peines sur Copernicus étaient capitales. Il n'y avait que des perpétuités. Et cela fait plus de 3/4 de siècle que nous vivons ici. Nous sommes les anciens prisonniers de Copernicus. Enfin ce qu'il en reste. » 
Je suis sur le cul au propre comme au figuré. Je reprends mes esprits. Je connaissais cette histoire. On me l'avait racontée de nombreuses fois. Personne ne sut ce qu'étaient devenus ces hommes et ces femmes. On disait qu'ils avaient fini par tous disparaître avec le temps, ou qu'ils s'étaient réintégrés dans la société Localselen en changeant d'identités, ou bien même qu'ils étaient retournés sur Terre, mais jamais qu'ils auraient pu se maintenir comme ça aussi longtemps. « Mais tous ces corps accrochés vidés de leur sang c'est… c'est quoi ? » L'homme se renfrogne légèrement, baisse le regard puis le relève vers moi. « Notre petite communauté rencontre des difficultés. Se maintenir dans cette région de Luna, aux frontières de l'Atmo, est une couverture formidable. Nous échappons à tous les contrôles et nous demeurons invisibles et donc tranquilles, mais nos ressources sont faibles ; elles s'amenuisent, malgré nos serres potagères hydroponiques et nos élevages hybrides, nous manquons de réserves. Et surtout pour l'eau. Nous organisons des expéditions régulières sur Mare Crisium pour nous approvisionner. Installer une canalisation nous mettrait à découvert. C'est bien trop dangereux pour notre survie. » Je le coupe. « Vous… les… bouffez ?! » Ma mâchoire se serre et mon regard s'envenime. « On voit bien que vous ne vous rendez pas compte de notre situation. Croyez bien que si nous avions d'autres choix nous le ferions. La faune ne se développe pas comme il faudrait dans cette partie du globe et nous manquons de tout. » Il se lève et s'en va. Avant de sortir, il se retourne et s'adresse une dernière fois à moi. « Votre sort n'est pas scellé. Beaucoup pensent que vous ne vous intégrerez pas et qu'il faut en finir avec vous. Je ne suis pas de ceux-là, en souvenir de votre grand-père. Le peu de chance qu'il vous reste de rester en vie ne dépend en partie que de vous. Ne gâchez pas les rares soutiens qui pensent que votre filiation et votre popularité pourraient nous être utiles. Nous nous verrons plus tard à notre assemblée. » Et il sort.
Ces gens bouffent des morts ! Et cela sans aucun scrupule et même avec l'assentiment de tous ceux qui vivent ici, semble-t-il. Ça veut dire qu'ils vont me bouffer aussi. Je ne sais pas quoi penser de ce Volko. Il dit qu'il me soutient mais comment lui faire confiance. Et puis surtout qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi suis-je ici ? Je me rappelle des rêves que j'avais faits après mon éviction de Gruithuisen et qui avaient été l'un des points de départ de mon excursion. Mais cela fait déjà bien longtemps. Je ne parviens plus à retrouver les raisons, les motivations à cette aventure. Je m'endors d'un sommeil noir, malsain, sans autre choix, dans une position inconfortable, mi-accroupie mi-allongée, les poignets ensanglantés par mes bracelets. C'est à demi-inconsciente que l'on vient me réveiller en shootant dans mon matelas. Je refuse de me lever alors 2 hommes me soulèvent. Je suis traînée dans les couloirs de Neper. Nous entrons dans une vaste salle décorée par des statuettes grossières en divers coins. Le plafond semble se perdre dans une brume indistincte. Des murmures s'élèvent. Je redresse la tête. Une foule compacte s'est rassemblée au centre, debout. L'air est étouffant. Ça pue la sueur. Les gens sont flous devant mes yeux. J'ai l'impression de vivre un cauchemar. On me pose derrière tout le monde. Mes porteurs se détendent en restant de chaque côté de moi. Un cercle se forme et s'élargit. À l'un des arcs une tribune est posée avec 3 chaises. Je reconnais Volko dans l'assistance qui me jette un regard furtif. 2 hommes et une femme viennent s'asseoir derrière la table. L'un des hommes prend la parole.
« Bienvenue à tous pour notre assemblée générale habituelle. Cynthia prendra les tours de parole, Qamar fera le compte rendu et moi, Porès, je présiderai ce conseil. L'ordre du jour est le suivant : les problèmes de ravitaillement en eau, le renforcement de la base suite aux dernières tempêtes, une possibilité de contact avec les Sentinelles de Gruithuisen, et enfin, que faut-il faire de notre dernière rescapée, Fode Belmonte. »
À l'évocation de mon nom un murmure s'élève et de nombreux regards se tournent vers moi après que Porès a fait un geste dans ma direction. Il reprend.
« Plusieurs faits ont compliqué nos approvisionnements en eau depuis Mare Crisium. La météorologie sur la bordure a rendu les allers-retours difficiles pour nos équipes, mais également à cause de l'implantation d'une nouvelle infrastructure Localselen dans la zone où nous avions l'habitude de remplir nos gourdes. Une base installée pour doubler l'approvisionnement de Cleomedes au nord. Il va falloir trouver une solution.
— Il faut aller plus loin vers l'ouest. Faisons d'une pierre 2 coups. Avant il fallait contourner Condorcet pour descendre entre Promontarium Agarum et Mons Usof. C'était dangereux et compliqué d'avoir à contourner Condorcet mais c'était aussi la ligne la plus courte. Changeons le tracé et partons plus au sud en suivant le 8°N en ligne droite et remontons sur le 10°N entre Shapley et Tebbutt.
— Le terrain entre Shapley et Tebbutt est fracturé, pleins de collines abruptes se succèdent. Je suis d'accord pour revoir le tracé mais il faut monter plus haut jusqu'à Lick sur le 12°N. C'est juste derrière et l'accès au plan d'eau est plus facile. C'est une plaine jusqu'aux plages.
— On vote. Qui est pour revoir le chemin d'accès à Mare Crisium ? Qui est contre ? Qui s'abstient ? Qui ne prend pas part au vote ? Qui remet en question le vote ? Bien, nous modifions le tracé. Maintenant la destination. Qui est pour passer entre Shapley et Tebbutt ? Qui est contre ? Qui s'abstient ? Qui ne prend pas part au vote ? Qui remet en question le vote ? Ok, nous ne passerons pas par là. Qui est pour remonter sur les plages de Lick ? Qui est contre ? Qui s'abstient ? Qui ne prend pas part au vote ? Qui remet en question le vote ? Bien, nos équipes iront désormais chercher de l'eau jusqu'à Lick. Point suivant, aussi en lien avec le précédent. Depuis plusieurs jours la météo est horrible. Les vents sont violents et les bourrasques viennent frapper nos entrées. Il y a eu de la casse. Il va falloir renforcer les embouchures endommagées. Qui s'en occupe ?!
— Il fallait s'y attendre à ce que ça pète. Nous avons délaissé ces parties de notre base depuis plusieurs mois et les tempêtes n'ont fait que grossir. C'est normal qu'il y ait eu de la casse. Il faut reconstituer des équipes et faire l'inventaire des dégâts. Je veux bien y participer mais ce serait bien que ce ne soit pas toujours les mêmes.
— Je veux bien en être.
— Moi aussi.
— Très bien. Faites vos équipes et proposez-nous un planning à la prochaine AG pour que les gens s'inscrivent. »
C'est à ce moment que je l'ai vue. Le visage de celle qui était dans mes rêves. Elle est quelques rangs plus loin. À plusieurs reprises elle s'est retournée pour me fixer. C'est une grosse et grande dame blonde. Elle paraît se trouver dans une détresse extrême. En quelques minutes, je suis ragaillardie. J'ai trouvé ce que je venais chercher depuis des mois. C'est elle. Un détail me déchire le cœur. Elle porte un slim cousu aux manches et… elle n'a pas de bras.
« L'avant-dernier point de cette AG concerne un contact que nous avons eu avec l'état-major des Sentinelles de Gruithuisen administrant Delta et Gamma. L'un des seconds de Dayax Mill a fait partie de notre communauté durant de nombreuses années avant de nous quitter pour s'engager auprès d'eux lorsqu'ils étaient encore en garnison sur Plato. Qamar a eu l'information comme quoi leur autorité et leur mode d'occupation étaient de plus en plus remis en cause par les résidents, qu'ils manquaient de soutien pour réaffirmer leur position. En clair, ils demandent notre aide pour les aider à tenir Delta où se masse la plus grande partie de la population.
— Que nous offrent-ils en échange ?
— Réponse directe : cela n'est pas précisé mais nous pouvons en discuter.
— Il ne s'agit pas de savoir si on doit les aider ou pas, il s'agit de savoir si nous brisons notre secret pour la première fois depuis plus de 80 ans pour remettre en cause notre autonomie. Ce n'est quand même pas rien !
— D'un autre côté nous commençons à manquer de tout ici. Notre existence devient jour après jour de plus en plus difficile à maintenir. Ne nous racontons pas de connerie, il va falloir que quelque chose se passe car nous n'allons pas pouvoir continuer longtemps comme ça.
— Qu'attendent-ils de nous exactement ? Nous ne sommes pas des révolutionnaires ni des militaires. Je vous rappelle que nous sommes, malgré le temps passé, toujours des anciens prisonniers, même si beaucoup ont disparu, même s'il y a eu de la progéniture, notre découverte risque de tous nous précipiter dans une incarcération qui n'aura pas le même goût que notre petit cratère autogéré.
— La question est délicate. Nous ne parviendrons pas à trouver un consensus aujourd'hui. Nous avons ouvert le débat. Je vous propose que nous le reprenions à la prochaine AG. D'ici là, que chacun réfléchisse aux différents aspects d'une collaboration ou pas avec eux. Abordons le dernier point de notre réunion. Vous la connaissez tous. Tout le monde sur Luna la connaît. Elle nous tombe dans les bras. Fode Belmonte est notre invitée bien malgré nous et, je crois, bien malgré elle. Que faire d'elle ? C'est la question que je vous pose maintenant.
— C'est un problème. Désormais elle nous connaît. Si nous la relâchons elle risque de dévoiler notre communauté. Nous risquons clairement un danger. Si nous la gardons il va falloir qu'elle vive ici selon nos principes ce qui est loin d'être sûr.
— Nous ne pouvons pas prendre un tel risque ! Il faut la sacrifier ! Il faut la condamner ! D'autant plus que sa tête est mise à prix pour le kidnapping de Nectaris.
— Elle peut aussi nous servir. Elle a une valeur politique. On peut l'utiliser comme monnaie d'échange et obtenir d'elle du matériel, des libertés.
— Si nous entrons dans un jeu de négociation cela va nous mettre à découvert, dévoiler notre existence et nous fragiliser.
— Je crois qu'il faut lui donner la parole, qu'elle donne son avis. »
Un nouveau brouhaha se met en place où tout le monde se met à parler en même temps à mon sujet. Porès étend ses bras et demande le calme. Il reprend la parole.
« Fode, désires-tu t'exprimer ? Souhaites-tu nous dire quelque chose avant le vote ? »
On me redresse et tous les regards se tournent vers moi. Je décide de prendre la parole. Mon esprit s'embrouille. Je suis prise entre le désir de leur dire ce qu'ils veulent bien entendre et celui de dire mon abjection totale face à des gens qui stockent leurs morts dans des frigidaires comme nourriture et en capturent d'autres. Mon regard se tourne une nouvelle fois vers celle qui me préoccupe et hante mon sommeil depuis des mois. Je sentais clairement que ma vie était en jeu. Je décidai de trouver un moyen d'aller dans leur sens, d'affirmer la nécessité de me garder en vie. Je prends une grande inspiration et croise mes doigts devant eux.
« Vous me demandez de choisir mon camp. Comme je n'en ai plus, je suis fragilisée, amorçable. Bien sûr. Par quelle confiance allons-nous nous entremêler. Par quel cri commun allons-nous nous entendre. Qui va croire en moi plus qu'un ou qu'une autre. Nous sommes du même fruit. Pire encore maltraités par les siens, qui sont-ils. Dussé-je être pendue par les pieds pour me vider de mon sang puis vendue aux enchères du plus offrant pour finir sur un plat en bikini avec une pomme dans la bouche, je l'accepte plus qu'un cri. Je suis prête à m'abandonner à votre ivresse, à la nuit lunaire. La renaissance d'un moi débarrassé de tout passé. Façon corps d'élite. Tu déposes ton casier et tu vides ton cerveau. Une nouvelle envergure s'est fixée en se stabilisant d'un coup par un souffle coupé. Mais où est donc passée votre confiance des justes ? »
En plaidant je m'approche suffisamment de celle qui me préoccupe. Profitant d'un silence suivi d'un conciliabule ambiant plein de résonances, je peux échanger quelques mots avec elle joue contre joue.
« Qui es-tu ? Comment t'appelles-tu ?
— Iarnvid, géante Iarnvid.
— Tu es porteuse d'Ylem. Tu es comme moi. T'inquiète pas je vais trouver un moyen de nous sortir de là.
— Le vote est le suivant : Nous avons trouvé Fode Belmonte errante dans la plaine de Condorcet. Il s'agit de savoir ce que l'on doit faire d'elle. Qui est pour garder le corps de cette personne en vie ? Qui est contre ? Qui s'abstient ? Qui ne prend pas part au vote ? Qui s'oppose au vote ? Bien. Fode Belmonte est condamnée à mort par décapitation. Son corps sera stocké en chambre froide et sa tête rapportée à Hipparchus. Un contact sur place ira chercher la récompense. Si on ne peut pas rejuger nos peines, on peut les acheter. Et cette prime servira très bien à payer les honoraires de notre liberté. »

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