Addrynh
Youl a pris contact avec toi pour te proposer le jeu du sniper.
Delca
Oui. Il a dû prendre connaissance de mon curriculum vitæ.
Addrynh
Tu peux nous rappeler les règles du jeu du sniper sur Copernicus ?
Delca
C'était un duel de tir au fusil sans lunette, sur grande distance, en position couchée. La particularité était dans la cible. Les tireurs étaient l’un en face de l’autre. C’était le premier qui touchait l’autre, à tour de rôle si l’on se manquait, avec une balle en pleine tête. La balle devait passer à travers un trou de 1 cm de diamètre, au centre d’une plaque pare-balles derrière laquelle se trouvait la tête de chaque tireur. À chaque tir manqué, on raccourcissait la distances entre les deux tireurs. Le fusil était cadenassé au sol de notre abri. La cabine se déplaçait sur rail. Les balles étaient fournies une par une par un conduit. Un terrain était aménagé à cet effet quelque part au nord de l’immense plaine interne. Parfois, les plus mauvais tireurs se retrouvaient à moins de 50 cm de leurs cibles, se shootant quasiment à bout portant.
Addrynh
Un jeu de mise à mort successive.
Delca
Une tentative ! Un jeu pour aussi obtenir des faveurs de mon geôlier. Et j’en obtins. Car je découvris que le bougre était joueur. Que c’était un enculé, ça oui, mais qu’il tenait parole. Il est de la raison humaine où le vice possède une part mineure de vertus, la faisant durer, et qui la rend d’autant plus vile.
Youl a pris contact avec moi pour me proposer de jouer. J’ai accepté et me suis retrouvé devant un autre détenu. Je l’abattis en deux tours, d’un tir d’une grande précision. Les balles subissaient un ralentissement dans l’éther, faisant durer le tir, et il fallait, sur les grandes distances, attendre plusieurs secondes avant que la balle n’arrive. J’obtins le droit de pouvoir discuter quelques minutes avec les autres détenus durant les trajets, en restant sur écoute.
Voici retranscrit approximativement et de mémoire les premiers mots échangés avec les deux co-détenus russes après ma victoire. Je me souviens tout particulièrement de leurs accents et de leur anglais biaisé. Deux barjos anonymes, dont un qui radotait les mêmes choses et l’autre qui te fixait toujours d’un air méfiant ou débile sans jamais parler. Avec le recul, ils étaient drôles, mais sur le coup, ils paraissaient effroyables.
« My name is Volkov and my brother Wlad. We were both engineers from Kazakhstan and we were working for the government in Clavius for the last decade.
— And what are you doing here ?
— You don't have to know why me and my brother are here. Here we are. That's all.
— You mean you don't know why you're here ?
— They have extracted some information or something out of our brains.
— How can you be so sure if you forget it.
— No no I'm not joking. I was an engineer working for the ones who threw us here. Same thing for my brother. He doesn't talk too much.
— For how long have you been here ?
— Don't know. All I know is that I was working for the government. »
— You don't have to know why me and my brother are here. Here we are. That's all.
— You mean you don't know why you're here ?
— They have extracted some information or something out of our brains.
— How can you be so sure if you forget it.
— No no I'm not joking. I was an engineer working for the ones who threw us here. Same thing for my brother. He doesn't talk too much.
— For how long have you been here ?
— Don't know. All I know is that I was working for the government. »
Il ne me fut pas possible d’en savoir plus. J’avais bien compris qu’on avait tripoté leurs cervelles (de grandes cicatrices parcouraient leurs crânes, bordant leurs chevelures) et que leurs facultés en étaient affectées.
Je fis plus ample connaissance avec Silice, qui nous expliqua ce qu’elle avait fait pour en arriver là. Elle était née sur le sol lunaire, pour finir 17 ans plus tard en détention à Copernicus après plusieurs meurtres perpétrés dans sa communauté scolaire, puis en ville sur Clavius. Elle avait cette particularité d’être un peu schizophrène. Elle se dédoublait et s’adressait à elle-même à la troisième personne, subitement, comme ça, dans la discussion. Son histoire familiale était celle d’un conflit autour d’une concession de glace dans les cratères Short et Newton, au sud de Clavius, proche du pôle, ainsi qu’un viol suite à une intimidation. Sa famille fut massacrée par un concurrent Localselen, eux-mêmes internés ici, et la concession mise sous tutelle des États.
C’est par son entremise que je pris goût à l’état d’esprit Sélène. Elle était d’une parfaite bonhomie, mélangée à une sorte d’intelligence tactique faite d’espoir et de haine. Nous devînmes tout de suite les plus beaux amants de l’univers. Elle était totalement effrayée par son environnement, mais elle réagissait avec beaucoup de recul, beaucoup d’indépendance. Cette façon d’assumer n’avoir plus à ne croire qu’en soi. Une fragilité dans son regard, me demandant si j’allais pouvoir être utile à quelque chose pour nous sortir de là, me dynamisait. Silice se rallia à mon point de vue, et je sentais que cela l’aidait. Pour moi, il était tout de même impossible que personne ne sache ce que nous étions devenus.
Je savais ce qu’il fallait que j’entreprenne. Je m’étais préparé à cela durant des années. Mais il ne m’était pas possible de lui en causer. Refondre par une nouvelle cuisson les cendres déjà vitrifiées d’Eva à des températures supérieures à la première. C’est-à-dire au centre de Luna. Cet objectif final — le lieu du dépôt — forgé durant mes longs mois de détention, et malgré toutes mes interrogations à pouvoir le tenir, m’aidait à croire en quelque chose. C’était un enjeu dépassant la résignation de l’enfermement et du désespoir. J’avais un plan, et il me donnait un maigre espoir. La présence de Silice, mais aussi, malgré tout, celle des deux Russes, étaient mes seuls soutiens. Je constatais aussi qu’aucun des détenus de notre convoi journalier n’avait causé de délit sur Terre, et qu’ils provenaient tous trois de Luna.
Et puis cela prit Silice. Elle était en train de craquer depuis plusieurs jours, on le sentait. On lui parlait à chacun de nos intercoms, mais elle ne répondait pas. Ses propos devinrent plus rares et ils glissaient dans l’inéluctable. Elle ruminait et elle parlait toute seule. Elle me rappelait le comportement d’Eva. Un jour, elle se raidit d’un coup en nous regardant, juste après s’être assise. Et d’un regard démoniaque, elle nous récita des paroles inquiétantes, comme un poème terrifiant devant une classe. Elle ne prononça ce discours qu’une seule fois, mais je m’en rappelle chaque phrase, chaque détail.
« Lui, il m’ordonne de faire plein de trucs que j’ai pas envie de faire, mais si je les fais pas, il me fait mal à la tête. Des fois, j’essaye de résister, de ne pas faire les trucs horribles qu’il me demande de faire, mais je n’y arrive jamais très longtemps et je finis par céder. Lui s’en fout parce que c’est pas son corps. Il est là. Il dispose de ma mécanique. Il est enfoncé dans un vaste canapé, avec des gros coussins aux tissus patchworkés, pleins de couleurs, et des dentelles sur les bords. Il tient une fraise dans sa main, au-dessus de sa tête, la bouche ouverte, prête à la croquer, et de l’autre main, il me renvoie à l’exécution de l’un de ses sinistres ordres. Il est là, au fond de ma tête, et il sait que je vous parle. Il m’entend, mais il s’en fout. Il est protégé, et je ne sais pas comment l’atteindre, et comment l’empêcher d’être sa victime. Et je ne sais pas pourquoi il veut que je tue. Il me dit que c’est pour le plaisir. Il m’explique aussi que c’est comme ça, que c’est la nature, que c’est dans l’homme, que c’est l’équilibre de la nature. Et il me donne l’énergie de faire des trucs que, sans lui, je serais incapable de faire. Tout ce qu’il faut pour que je puisse y arriver... »
Elle n’eut pas le temps de finir son monologue que la camisole électrique fit son effet. Elle s’étourdit sur le sol. Le droïde en forme de table basse, fit son entrée et la ramassa comme il l’avait fait pour le jeune homme. Il n’y avait rien que nous puissions faire. J’étais fou de rage.
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