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S8E8 La bordure de l'Atmo

 

 


Fode
Nous nous sommes pris la tête avec Scheme et j’ai décidé de partir de mon côté. Il a eu du mal à comprendre que je ne souhaitais pas m’investir dans la recherche de Nectaris et, plus globalement, à intégrer le mouvement Subselen. Franchement, je ne le regrette pas du tout. Non pas que je n’y reviendrai pas, mais depuis mon éviction de Gruithuisen, j’ai ressenti un profond malaise dans ce groupe. La nécessité de prendre du recul, de me laisser le temps de voir les choses se faire, de souffler un peu. Et depuis que j’ai eu mes rêves bizarres, cela m’a permis de me concentrer sur autre chose.

Lorsque j’arrive à Cléomedes, par l’astroport du cratère Burckhardt au nord, je ne suis attendu par personne. Je prends une chambre dans une sorte d’auberge en forme de cabane dans les bois. Je réfléchis à ma situation. Cléomedes est situé aux confins du quart nord-est de Luna. C’est le cratère le plus éloigné de son centre administratif, les Grands Cirques, qui le dirige à distance avec une équipe décentralisée. C’est un œillet de verdure protégé par la tourmente des vents violents, ramenant la poussière sur ses flancs. L’écrin, doux comme un tissu de flanelle, aux bordures taillées de pics dans la roche où déteignent les couleurs de l’arc-en-ciel, une voûte l’animant de temps en temps, lorsqu’il s’arrête de pleuvoir en son sein. Une cité toute fraîche comme aucune autre pareille, faite de tapis d’herbe et de huttes en bois. Un jardin anglais confiné, cultivé comme un temple secret. Ce que l’Atmo a permis de plus intransigeant en matière d’écologie durable, les paysagistes de Cléomedes l’ont esthétisé.

Partout, sur les 3/4 du globe, des forêts de sapins, de chênes et de bambous ont été semées anarchiquement par des survols de drones pour absorber le gaz carbonique et constituer le premier poumon de Luna. Mais, sur Cléomedes, ils ont rajouté des espèces rares plantées à la main, avec des engrais naturels : des palmiers Maripa, des Balatas. Aux petites routes en dalles de pierre à la romaine, se succèdent des pelouses de golf avec des mares où flottent de grands nénuphars jaunes et des nymphéas blancs. Des canards-colverts barbotent avec des crapauds-tigres. Des baies fruitières forment des réseaux de sous-bois duveteux, aux côtés de prés carrés taillés au millimètre. Il n’y a pas une marguerite qui dépasse. On a fait venir l’eau du bassin de Mare Crisium à travers un long canal de plus de cent kilomètres, contournant une partie du rebord, pour s’injecter dans une large rimae à l’ouest, traversant de part en part tout le nord du cratère. Des centrales hydrauliques, à la sortie du canal, filtrent les eaux toxiques de mare Crisium, et c’est un filet d’eau claire, formant une rivière toute droite, serpentant dans la plaine. On s’y baigne, on pêche, on cultive le merlu saumoné.

Depuis que je suis arrivé, je n’ai rien foutu depuis une demi lunaison. C’est une découverte pour moi de ne rien foutre. Je ne pensais pas qu’il y avait des lieux comme ça, un petit paradis de Terre sur la Lune. Faire des bonds de cinq mètres dans des champs de fougères, trottiner le long d’un chemin de terre, perdre l’équilibre au milieu des hautes herbes devant un mas dans la prairie. Allongée sur une pierre chaude, après un bain dans la rimae, je me résume.

J’ai été élevé par ma famille au milieu de la culture, des arts et de la musique Proselen. Pas que je sois le fruit d’une bourgeoisie éclairée posant des critères de sang comme différenciation humaine — je ne tombe pas dans ces pièges —, mais, pris par des événements encore plus forts que la tutelle du sang, j’ai pris conscience d’une réalité culturelle dans cet environnement, après seulement deux générations d’existences. Wahou ! On ne peut pas se soustraire à la puissance d’une telle invitation. Il faut rappeler que ma mère, Lica, fille de Delca, chanteuse, et mon père, Crooner, musicien, ont cristallisé, par leur popularité, un mouvement culturel. Et, avec leur musique et la rencontre de quelques auteurs, une forme a pris. Mais ce trait n’est rien comparé à la puissance de l’Ylem dont je suis porteuse, comme l’ont été ma mère et ma grand-mère, Eva, avant elle.

Il y a dans notre histoire généalogique une étoile qui a explosé. Nous sommes faits de poussière stellaire. Les éléments constituant nos corps viennent d’étoiles mortes depuis longtemps, elle-même transmises par leurs aînés, en chaîne immémoriale. Le calcium de nos os, l’oxygène que nous respirons, le fer dans nos globules rouges, le carbone dans nos cellules. Toutes ces choses ont été créées par des réactions nucléaires d’étoiles, avant d’être éjectées par des supernovae. Toute matière peut contenir un extrait de la goutte génésique de l’univers, selon Georges Lemaître, contemporain et ami d’Einstein, et sa théorie sur l’atome primitif. Cela peut être un humain, un cheval, un arbre, un caillou… Nous ne sommes pas tous dotés de la même manière.

J’en étais là de mes réflexions lorsqu’une nouvelle est tombée assez brutalement, un peu partout. Je dormais dans une grange à foin en scrollant les news du Moonlight sur ma watch. Une décision avait été prise à l'Atrium d’Hipparchus. J’étais recherché dans l’affaire de la disparition de Nectaris. Avantages en nature pour toute information. Ça alors ! Recherché par qui, rien ne le précisait. C’est bien la première fois que j’entends parler d’un avis de recherche sur Luna. D’habitude, tout le monde s’en fout, à part les endeuillés. C’est la première réaction que j’ai eue. La deuxième, c’est qu’il allait falloir que je me sorte les doigts du cul, parce que, dans pas longtemps, on allait me signaler, c’est sûr. J’ai circulé un peu partout dans Cléomedes. On me retrouverait facilement. Et puis, je me suis dit : « Mais comment une embrouille pareille a-t-elle pu se reproduire ? » Car il était manifestement évident que je n’avais rien à voir avec ça. De quel imbroglio est faite cette annonce ? Comment a-t-on pu en arriver à cette idée ? Aucune réponse, bien sûr. J’avais prévu de commencer mes recherches en me rendant sur le site des cendres à Lica, lieu de culte Proselen, au cratère Macrobius, sur les bords de Sinus Amoris, un peu plus au sud-ouest de Cléomedes, pour y rester quelque temps et voir qui venait se recueillir, et comment s’organisait le site autour de la sépulture de ma mère. Bref, s’il y avait des éléments sur lesquels je puisse m’appuyer pour comprendre ce que je faisais ici, ce pouvait être là-bas. Mais cela n’était plus possible avec cette cabale lancée contre moi. Il fallait que je me rende dans la région de la face cachée, non soumise aux effets de la terraformation. C’était le but au départ. Il allait donc falloir traverser la ceinture atmosphérique. Mais pour se rendre où, une fois là-bas ? Il n’y a rien d’autre sur cette face cachée qu’un astroport et un observatoire. Mais, lorsque je vois arriver plusieurs personnes du village, d’un pas alerte, la fauche au poing, proche de la grange où je m’étais établi, je me suis dit que je n’allais pas avoir le temps de trop réfléchir. Je suis parti à pied, le long du canal, pour rattraper le petit tunnel passant sous le rebord ouest du cratère. Derrière, il n’y a plus rien. C’est progressivement le début de la bordure de l’Atmo. Le rail du maglev est sur la même longitude, allant de Cléomedes à Mare Moscoviense, 30°N. Je suis les rails en m’écartant d’eux d’une centaine de mètres. Je reste à couvert, derrière les dunes longeant le chemin. C’est plus un tube soutenu par des crosses que des rails, d’ailleurs. Les wagons n’ont pas de locomotive. Ils sont drivés, posés sur un coussin d’air magnétique. On traverse les 800 kilomètres séparant Cléomedes et Moscoviense en moins d’une heure. C’est le transport en commun le plus rapide de Luna.

C’est une longue route à pied. On sent à peine les changements qui vont de la troposphère à la mésosphère. En rover ou en maglev, ça va plus vite, mais on n’est pas en contact avec les éléments. La température refroidit progressivement. Les couleurs se teintent et s’assombrissent. Le vent soulève très fréquemment des bourrasques de régolithe. Il est impossible d’y échapper si l’on traverse directement dans l’axe. Les prévisions météo ne sont pas suffisamment fiables pour permettre des départs anticipés. La violence de certains oblige à stopper le ou les véhicules pour faire une pause qui dure plusieurs heures. À part le maglev, bien sûr, protégé par son cylindre de glisse. Il lui faut tout de même ralentir lorsque les tempêtes de sable parviennent à faire vibrer les armatures. Même si je suis bien vêtu, et bien que nous soyons en jour lunaire, j’ai rapidement compris qu’il me fallait une combinaison réfrigérée et oxygénée et un casque intégral, si je ne voulais pas griller en quelques heures. En longeant la voie du mag, je passe devant des dépôts d’usine abandonnée que j’inspecte minutieusement. Il y a toujours ce genre de matériel en surplus disponible quelque part. C’est quasiment obligatoire. Je trouve à m’équiper assez facilement, à ma taille, dans les anciens vestiaires du personnel. Il y a un autre objet étonnant que je trouve, et qui me fait me poser beaucoup de questions avant de finir par l’utiliser : un vélo. Il y a autour de moi des centaines de kilomètres de dunes et de poussière, dans un environnement rendu hostile par le mélange du vide stellaire et de l’air. S’auto-diriger dans cette contrée est suicidaire. C’est d’ailleurs pour cela que l’on ne trouve personne. Je me dis aussi que c’est la zone idéale pour se camoufler, et disparaître de la circulation, soit pour y mener une vie retirée de tout, soit pour s’adonner à des activités dangereuses et illicites.

Comment se déplacer ? Où aller ? Pourquoi suis-je ici ? Je me pose toutes ces questions en vidant quelques conserves de pois chiches et de haricots rouges, assis sur une passerelle en hauteur, les pieds ballants, au-dessus d’une chaîne de fabrication de conduits à air, les yeux rivés à une carte géographique numérique de toute la région. Il y a un endroit qui me paraît idéal pour vivre une vie retirée du monde, sans que ce dernier s’en inquiète : le cratère Neper. Le cratère Neper est situé précisément entre Mare Margini au nord, et Mare Smythii au sud. Ce sont des mares qui ont bénéficié des éruptions de 2026, en matière d’épanchement de lave, mais leur positionnement ne leur a pas permis une transformation chimique par l’homme des laves, en une consistance plus liquide. C’était une zone qui n’était pas encore couverte par l’Atmo, lorsqu’elle a débuté aux pôles, pour s’étendre aux 3/4 de Luna. Margini et Smythii se sont retrouvés en plein cœur de la bordure, dans une région difficile d’accès, où les conditions n’étaient pas réunies pour que nos ingénieurs puissent intervenir. Les laves ont donc perduré longtemps, ajoutant à ce climat particulier une nouvelle caractéristique, l’éloignant de toute attention, avant de refroidir doucement, aidées par les ouragans violents frappant toute la bordure. Il y a d’autres endroits comme celui-là, tout autour, coincés dans la frontière, qui ont connu un début d’écoulement, mais n’ont pas pu se développer, comme Tsiolkovski ou Hertzsprung. L’autre grande mare qui a subi le même traitement que Margini et Smythii est Mare Ingenii, tout au sud. Tous ces lieux étaient autant de destinations possibles pour mes recherches. Ainsi, une route se dessinait pour moi, en descendant en arc de cercle dans l’hémisphère sud, allant de gauche à droite, sur plus de 6000 kilomètres : Neper, Tsiolkovski, Ingenii, Hertzsprung.

Je me mis en route en restant à l’intérieur de la bordure. J’avais une drôle d’allure en combinaison intégrale sur un mountain bike, surtout en danseuse. Je crois que je ne m’en rendais pas trop compte. Je devais serpenter entre les dunes, mais parfois, je n’avais pas le choix : il fallait que je passe par-dessus l’une d’entre elles. Et il y en avait certaines bien raides. L’épaisseur de régolithe aussi était un problème. Je m’enfonçais dedans. Ça me ralentissait. Malgré tout, j’allais beaucoup plus vite qu’à pied, et, en quelques heures, j’avais quitté le chemin tracé par la voie du mag pour apercevoir, au loin, les rebords de Condorcet, plus à l’ouest. La pression atmosphérique était encore supportable, car j’avançais encore sur le bord extérieur de la démarcation. Je pouvais respirer sans assistance. Mon casque était accroché à mes bouteilles d’oxygène, à l’arrière de la combi. Arrivé sur la même latitude que Neper, je décidais de la longer, donc de rentrer plus profondément au cœur de la bordure.

Cela faisait deux jours terrestres que j’avançais, sans dormir, et je commençais à ressentir une grosse fatigue. Le temps se dégradait de plus en plus. Les courbes que je traçais entre les différentes dépressions alourdissaient mon déplacement. Je ne sentais plus mon corps, ou je le sentais trop, je ne saurais dire. Mes pas étaient lourds. Je constatai que mon oxygène était sur la réserve. Mes pensées s’entremêlaient. Qu’est-ce que je foutais là ? Pourquoi n’ai-je pas anticipé ma rupture d’oxygène liquide ? Voulais-je en finir, sans trop le vouloir ? Et pourquoi ? Chaque heure qui passe me voit ralentir. La visibilité s’obscurcit avec la fin du jour lunaire. Je sens une tempête qui se prépare, car tout s’affole autour de moi. Le souffle du vent et les volutes tourbillonnantes de poussière commencent à m’étouffer. Il faut que j’atteigne les contreforts de Neper. Je pourrais me mettre à l’abri dans un trou. Je ne sais pas. Je finis par tomber à genoux, à bout de forces. Je ne peux plus avancer contre le vent tournant, qui semble jouer avec moi et me balade où il veut. Je m’affale dans la tourmente. Combien de temps suis-je resté comme ça, prostré, à ne plus me demander quand tout cela allait finir ?

Des ombres passent. On me soulève. On me pose sur un palanquin. Je suis traîné dans la torpeur. Je lâche prise et m’abandonne, ne sachant si je suis en sommeil ou en perte de conscience.

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