Translate

S4E5 De l'Astrolab à l’astroport



Addrynh 
Bonjour, voici une reconstitution en plusieurs épisodes, selon toute vraisemblance, des dernières 48 heures avant les éruptions volcaniques du printemps 2026 qui amenèrent la population résidente sur Luna à débarquer sur Terre.
 
Delca 
Ou à s’exiler, comme toi, par exemple.
 
Addrynh 
Oui, bien sûr. Tu dis ça parce que j'y suis né, mais je faisais régulièrement des allers-retours pour le taf. Mon corps, comme celui du personnel navigant évoluant dans le transit, s'adapte très bien à l'alternance des pesanteurs. Ce qui en fait d'ailleurs, au passage, un trait saillant dans le cadre d'une épistémè anthropologique d'intérêt public. Bon, t’es prêt ?
 
Delca 
Ça roule.
 
Addrynh 
Alors c’est parti. Suite à des essais de température de fusion, supérieurs aux précédents, réalisés sur les quelques poussières d’émail prélevées sur les cendres cuites d’Eva, au four de l'Astrolab du docteur Valmose, en haut du piton de Clavius, des crépitements et des gerbes de flammèches apparurent. Elles projetèrent leurs faisceaux sur les vitres du bloc opératoire, les fissurèrent, et tout éclata d'un seul coup dans la pièce. Je passe au présent. Lica se redresse brusquement sur son lit avant d’être projetée au sol par un tremblement. Elle sort de sa chambre, déterminée. Dans les couloirs, elle remonte vers le labo de Valmose. Une partie du plafond s’est fissurée et la pression atmosphérique a chuté. Elle rentre en claquant la porte. Tout autour n'est que souffle et grondement. De la poussière tombe parfois au sol. Elle s'approche de lui, assis derrière son bureau. Il semble absent. Elle le fout par terre. Elle recouvre la boule d'émail d'un tissu, posé sur une table à côté d'elle, s’en empare et sort. Doc Valmose s'extirpe in extremis avant qu'une vague de feu ne balaie toute la pièce. Lica a pris un peu d'avance. Il la suit. Il sort de sa poche le tabloïd nano relié à Lica et lance une séquence. Elle se raidit d'un coup et s'effondre au sol, prise d'épilepsie. Il ramasse le pochon d’émail qui a roulé quelques mètres plus loin. Ça et là, des chuintements d'aspiration se font entendre et la température baisse. Il s'avance vers l’ascenseur. La porte s'ouvre. Il tombe sur Cléria et toi qui en sortez...
 
Delca 
Eh oui, incroyable ! J'ai retrouvé Cléria par hasard après mon évasion, en traînant dans les quartiers périphériques. Nous avons réussi à monter jusqu'ici avec son passe.
 
Addrynh 
Cléria ! La petite du centre à Calderón ! Elle ne travaillait pas dans la gendarmerie au moment de la première cuisson des cendres ?
 
Delca 
Oui, mais bouleversée par ce qu’elle avait vécu, elle avait fait son possible pour être recrutée dans un corps de l’armée aéronautique et se faire muter sur Luna. Elle avait été en garnison dans plusieurs bases : Clavius, Plato, Archimèdes, puis sur Pitatus, où elle a rencontré Lubmin, un agent de maintenance pro-Sélène. Ils s’adoraient, et il l’a convertie au mouvement social qu’il était en train de préparer. Puis elle est retournée se fixer à Clavius pour effectuer des missions de patrouille.
 
Addrynh 
Un peu comme une sorte de taupe, finalement.
 
Delca 
Une taupe qui fait d'la boxe thaï.
 
Addrynh 
Donc vous êtes dans le couloir, tu vois les émaux, vous alpaguez le doc et tu lui demandes où est Lica. Et là, tu l’aperçois, tétanisée, au sol, quelques mètres plus loin.
 
Delca 
Cléria a sauté sur Valmose pour récupérer l'émail. Je me suis penché sur Lica. J’étais tremblant. Évoquer ses yeux exorbités de douleur et ses doigts crispés en direction de l'émetteur qu'il tenait dans ses mains, ce sont des moments difficiles à refaire surgir. Je me lève et cours pour récupérer le boîtier. Je désactive les fréquences, et Lica se relâche d’un coup et s'étend, inerte. Je rassemble tout ce petit monde devant l’ascenseur, qui nous attend pour redescendre à la base du piton. Lica reprend ses esprits. Des explosions soufflèrent toute l'aile ouest du labo, où nous n'étions plus.
 
Addrynh 
Tu passes au passé simple ?
 
Delca 
Oui, je préfère sur cette partie. J'aime être saisi par des teintes plus antiques quand on parle de catastrophes naturelles. Ça ne te dérange pas ?
 
Addrynh 
Pas du tout. Donc, des explosions encore plus violentes eurent lieu dans le vide pendant encore une bonne heure. Comme si chaque explosion alimentait la suivante pour n'en plus finir. Plusieurs raisons ont miraculeusement préservé de la catastrophe le site de l'astrolab. Le piton était sous les explosions, là où les enchaînements explosifs se faisaient en allant progressivement vers le haut. Une explosion repoussait plus loin de la matière explosant à nouveau. Ce qui, chimiquement, est loin d'être inintéressant. Le fait d'avoir un labo au sommet du piton a également permis de ne pas causer de dommages collatéraux. Tout est resté suspendu dans le vacuum.
 
Delca 
Une chance que le reste des cendres d'Eva n’eût pas été dans cette salle. Quand on voit la puissance de quelques poussières, il était difficile d'imaginer, à ce moment-là, ce qu'il en aurait été pour une poignée.
 
Addrynh 
Et la totalité !
 
Delca 
En bas, l'armée s'agitait. Elle était protégée du souffle général de l'explosion qui continuait sa course dans tous les sens. 
 Moi : « Il faut que nous déguerpissions d'ici. Il faut que nous redescendions. »
Cléria : « Il va y avoir un comité d'accueil en bas. 
– C'est bien pour cela que nous emmenons ce monsieur avec nous. 
– Et après ? 
– Nous improviserons. » 
La descente se fit dans un grand calme. Les murs en verre du large ascenseur nous laissaient voir la paroi brute à travers laquelle nous progressions rapidement. De l’autre côté, l’étendue de la plaine de Clavius et ses rebords d’ejecta, sombres, s’élevaient au loin. Nous avions mis le doc dans un coin, les mains attachées dans le dos, et Cléria face à lui, debout. Elle le tenait en joue avec son arme. On aurait cru qu'ils s'amusaient. Il restait de marbre et nous scrutait d'un air défiant. « Vous ne croyez tout de même pas que vous allez vous en sortir ?  
– Ferme-la. 
– À moins de vous télécharger, ce que la technologie, même quantique, ne parvient pas encore à résoudre, jamais vous ne quitterez cette base sain et sauf. 
– On vient de te dire de la fermer. 
– Toutes les issues sont gardées et toutes les forces militaires sont sur vous. Ils vont vous abattre comme des chiens à la première occasion. Le mieux que vous ayez à faire, c'est de me libérer et de vous rendre. 
– Mais c'est dingue, ça, on vient de te dire de la fermer trois fois. Cléria, bâillonne-le. » 
Elle lui enfonça un tissu dans la bouche, et toutes ses provocations cessèrent. Mais ce qu’il avait dit se produisit et, c’est vrai, on ne savait pas bien à quelle sauce nous allions être mangés en bas. Nous abattraient-ils comme ça, de sang-froid, dès l’ouverture ? Cléria acquiesça doucement, malgré elle, inquiète. Lica, moite, brisa le silence : « Nous descendons au centre de la Lune. C'est là que nous allons. Il faut que nous déposions cette boule d'émail là-bas. » Cela stupéfia Cléria : « Au centre de la Lune ?! Mais qu'est-ce que tu veux qu'on aille foutre là-bas ? 
– Écoute, je n'en sais pas plus que toi, mais ce dont je suis sûre, c'est qu'il faut y aller. 
– Et tu n'aurais pas un peu plus à nous dire ? Parce que là, c'est franchement nen. 
– Écoutez, toute cette histoire est définitivement incompréhensible depuis déjà un bon paquet de temps. Ce sont des trucs que je ressens au plus profond de moi, et je n'ai aucune explication, mais il faut que nous descendions le plus profondément possible dans ce trou. » Nous grommelâmes fort, mais elle continua : « Delca, un jour tu es venu me retrouver, et tu m'as dit des trucs incroyables qui m'ont bouleversée, et je t'ai suivi. Tout ce qui s'est passé était tellement étrange. J'ai la conviction qu'il faut aller jusqu'au bout. C'est ce dont tu étais convaincu lorsque tu m'as parlé pour la première fois. Pourquoi tu n’y crois plus ? Que s’est-il passé ? 
– Plusieurs mois dans cette taule à Copernicus, ça vous ravage le cerveau. 
– Je t'ai fait confiance et je t'ai suivi. Je te demande de me faire confiance, moi aussi, et de m'écouter. Il n'y a pas d'autre issue possible pour nous, tu le sais bien. » Nous nous sommes regardés, et j'ai immédiatement compris qu'elle avait raison, qu'il ne pouvait pas en être autrement. Que j’étais là pour ça, et depuis très longtemps, et que ma volonté avait été gommée par ces effroyables mois de détention. Et que l'idée d'avoir à y retourner, c'était niet. On était dans une impasse, et le seul truc qu'on avait trouvé, c'était de foutre toute notre énergie à aller encore plus profondément dans cette impasse. Cette alchimie, dans ma tête à ce moment-là, me parut d'une clarté tout à fait saisissante et suffisamment alarmante pour que je l'accepte. « Okay, ça roule, on y va, on fait ça. Cléria, c'est comme tu le sens, tu suis ou t'es morte ? 
– Alors quoi, qu'est-ce que vous voulez que j'vous dise, putain d'merde. » Nous approchions du ground zero.
 
Addrynh 
Vous n'aviez aucun autre plan ?
 
Delca 
Y avait rien d'autre qui venait à ce moment-là. J’ai arrêté de réfléchir aux éventuelles possibilités car je n'en voyais aucune. Je me concentrais sur les quelques minutes restantes à déterminer nos chances de traverser la plateforme de soutènement jusqu’au quai d’un Maglev. Vivants. « Cléria, toi qui bosses ici, tu pourrais nous dire par où faut aller pour sortir de Clavius et rejoindre Moretus au sud. 
– À 200 m en sortant de l’ascenseur, il y a des Maglev toutes les 5 min qui poursuivent vers le puits. 
– Parfait, il nous reste plus qu'à franchir cette distance. 
– Et tu comptes faire comment ? » Je la regardais, puis fixais Valmose. J'avais pensé à un truc. « Mais grâce à vous, mes deux p'tits chéris, grâce à vous. Aucun d'entre eux ne sait que tu marches avec nous, Cléria ? 
– Non. 
– Eh bien voilà qui est à notre avantage. » L’horizon disparut de nos yeux. Nous avions franchi la dernière portion dans une tubulure creusée dans la roche avant de rentrer dans une zone de vide sous voûte, où la superficie d'une vaste infrastructure de chantier s'illuminait. Comme un avion sans ailes se posant dans la nuit sur une piste en pleine ville, notre coque glissait le long de son fil jusqu'au pied du piton. C'était magnifique. Plus nous approchions, plus nous distinguions notre comité d'accueil en bas, qui s'agitait autour de notre unique porte de sortie. Nous avions tiré des sortes de persiennes avant notre arrivée sur toutes les vitres de l’ascenseur. Le lourd cube se stabilisa au sol. Nous maintenions encore les portes fermées, et à quelques centimètres du blindage, nous entendions les ordres et les consignes des soldats entre-eux dans l'ajustement de leurs positions. Tout le monde était rempli d'une grande concentration lorsque j'appuyai sur l'interrupteur de l'interphone. Il crachota avant que les portes ne coulissent.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire