Addrynh
Au matin, le four poursuivait la cuisson des cendres d’Eva, ton ex-copine, mère de Lica, demi-sœur d’Iwan, mère de Fode. Cela faisait suite à un incroyable et spectaculaire accident dans un club de Paris, vous obligeant, Lica, Mata, Pléyo et toi, à quitter précipitamment les lieux pour fuir en train jusqu’à un petit village du Gard. Là, tu trouvais un céramiste, Éric, qui accepta de cuire ces cendres. Et la police vous retrouva à son atelier après dix heures de cuisson.
Delca
L’accueil que nous fit la police et la gendarmerie ce matin-là ne fut rien de moins que plusieurs tirs en l’air. Ils nous avaient retrouvés, et cela ne s’annonçait pas easy easy. On entendait leurs appels de renfort. Rapidement, toute la villa fut encerclée, et un gendarme prit la parole au mégaphone :
— Ici la Gendarmerie nationale. Nous savons qui est à l’intérieur. Nous encerclons la propriété. Je vais vous demander de sortir un par un, les mains sur la tête, et de venir vous allonger par terre devant l’entrée. Vous m’entendez ?
À l’intérieur, le groupe était assis en silence autour d’une table. Tous se tournèrent vers moi, ne sachant que faire. Après avoir vu le déploiement de forces à l’extérieur, Mata commençait à penser que la plaisanterie avait assez duré. J’étais le seul à avoir de l’expérience dans ce genre de situation. Je me redressai et me levai pour m’approcher des volets du salon. J’en entrouvris un et pris la parole, fort :
— Écoutez-moi bien, nous ne pouvons pas nous rendre pour le moment. Je répète : nous ne pouvons pas nous rendre pour le moment.
Le combiné sonna et je décrochai.
— Delca, c’est Cléria, tu te rappelles de moi ? La boxeuse.
Je réfléchis une seconde.
— Bordel, mais qu’est-ce que tu fous là ?
— Je suis chargée de cette affaire depuis les incidents du Carnax.
— Tu bosses dans la gendarmerie maintenant ?
— Non seulement je bosse à la gendarmerie, mais on dirait que j’ai eu une promotion grâce à toi. Ça sert d’avoir des relations dans le sport-business.
— Quoi, Calderòn ?
— Iwan aussi. J’ai cru comprendre que vous ne vous aimiez pas trop tous les deux.
Elle me tutoya brutalement :
— Que veux-tu ? Qu’attends-tu ?
Ça sentait trop le coup de la bonne copine qui te prévient.
— Nous n’attendons rien. Nous avons besoin de cinq heures de délai et nous nous rendrons sans conditions.
Nous ne demandions rien. Juste du temps. Du temps, et rien d’autre.
Elle ajouta :
— Mais qu’est-ce que tu fous là-dedans, bordel ? Hé, Delca ! 39 morts au Carnax !
Elle essayait clairement de me mettre la pression.
— Nous n’y sommes pour rien.
Je raccrochai.
Le mégaphone reprit :
— Si vous ne sortez pas immédiatement, nous interviendrons.
J’avais refermé le volet. Je revins m’asseoir à la table pour réfléchir.
Addrynh
La cuisson avait commencé depuis plusieurs heures. Il fallait atteindre 1350 °C. Cela débuta par l’eau absorbée par les kaolinites, qui s’évaporait lentement. Encore quelques heures de cuisson : c’était le temps qu’il vous restait pour atteindre la vitrification. Vous pensiez vraiment y arriver ?
Delca
Cela ne faisait aucun doute pour Éric, mais beaucoup moins pour moi. Tout le mystère de ce moment tenait à la confiance placée en une personne qui agissait franchement, sans se poser de questions — ce que je respectais, puisque c’était aussi mon cas… Mais quand même, dans des circonstances pareilles, je me suis dit qu’il devait avoir ses propres raisons. Des raisons différentes des miennes, mais qui devaient bien se rejoindre à un moment ou à un autre. Sinon, ce n’était pas possible. Je me tournai vers Lica. Elle était assise sur sa chaise, les pieds posés sur le rebord, le menton sur les genoux. Mata poussa un sifflement :
— Alors là, ne comptez plus sur moi. C’en est trop. J’vais m’coucher dans un coin, vous me réveillerez quand les flics seront rentrés.
Dehors, les choses avaient changé d’allure. Des tireurs s’insinuèrent partout, et deux équipes d’intervention se tenaient prêtes.
Addrynh
Quand la température du four atteint 300 à 600 °C, certaines substances organiques brûlent, dégageant du CO, CO₂, NO₂ et SO₂ à l’intérieur du four.
Delca
Je retournai vers la fenêtre, déplaçai à peine le volet et regardai tout le fatras mobilisé devant l’entrée. Ça clignotait de partout. J’aperçus Cléria entre deux voitures.
Quelques minutes plus tard, le téléphone fixe de la résidence sonna. Je décrochai.
— Que fabriquez-vous avec ce four ? Nos détecteurs indiquent une source de chaleur ascendante. Vous êtes chez un potier, que faites-vous ?
Elle m’agaçait.
— Écoute, il y a ici une bonbonne de 200 litres de gaz liquide. Une simple allumette, et c’est tout le quartier qui explose, OK ? Alors foutez-nous la paix, et tout ira bien.Je raccrochai et retournai m’asseoir.
Pléyo, assis dans un rocking-chair, tenta de me détendre :
— Reste cool. Parle-lui. Donne-lui des trucs, sinon elle va continuer à nous faire chier avec sa bande de Murphy.
Il tapotait un beat nerveux sur les accoudoirs du fauteuil. J’ai halluciné.
— Putain, y a une bande de super-flics à vingt mètres qui menace de tous nous exploser, et y en a une qui pionce, un autre qui répète ses solos, et toi qui regardes les mouches ! Hé, les gars ! Réveillez-vous, on est à deux doigts de se faire exploser le cul !
Le téléphone sonna à nouveau. Je décrochai, nerveux.
— Quoi ?!
— Ici Cléria. Tout se passe bien ? On entend du bruit.
— Tout se passe très bien !
Addrynh
Là, on frôle le comique burlesque, quand même.
Delca
Pas du tout. Une troupe se préparait à intervenir. Je le sentais. Je pensai à une riposte. Je repensais au gaz. La bonbonne était dans une pièce à côté de l’atelier. J’en récupérai plusieurs litres par un robinet sous la cuve, que je fis verser dans des bouteilles en plastique.
Je demandai à chacun de se poster à une fenêtre du rez-de-chaussée (la maison était de plain-pied) et, à l’aide d’un tuyau, de répandre le gaz autour de la villa. Chacun s’exécuta. Au bout d’une demi-heure, un filet de gaz liquide encerclait les graviers. Éric vérifiait régulièrement la température du four et isola la bonbonne de notre dispositif.
Addrynh
575 °C aux alandiers : perte définitive de la plasticité, augmentation brutale du volume du quartz. Il faut ralentir la montée. Ensuite, reprise à plein régime.
Delca
Nous nous retrouvâmes tous dans le salon. La fatigue se fit sentir. On but du café, sans trop parler. Chacun reprit son poste. Mata nous alerta : une escouade semblait avancer. Je pris la décision d’enflammer le gaz. Plusieurs allumettes furent nécessaires. En une minute, un cercle de feu explosa. Cléria prit la décision de reculer ses troupes. Le cercle brûla encore un quart d’heure. J’ignorais si cela suffirait. Le téléphone sonna.
— Mais qu’est-ce que vous foutez ? Vous voulez vous immoler ?!
— J’irai jusque-là s’il le faut. En commençant par un otage.
— T’es cinglé.
— Nous sommes armés. Et prêts à tirer. C’est vous les fous.
Je raccrochai.
Addrynh
Alors là, j’avoue, bravo. Jamais j’aurais été capable de dire un truc pareil.
Delca
Trop convenu ? Trop Eastwood ? Tu veux dire quoi dans ce cas-là ? Commander des pizzas ? J’ai fait le pari du « plus c’est gros, plus ça passe ». Et ça a marché. Ils nous ont laissés tranquilles. Et je comprends même pas comment j’ai fait. J’avais mon p’tit Smith, il me restait cinq balles, et je les ai tirées en l’air.
Mata ajouta :
— Rien n’est moins sûr que de savoir qui est le plus cinglé d’entre nous.
Addrynh
1000 °C. La couleur rouge devient brun. Fusion des feldspaths, oxydes de fer. L’irréversibilité commence.
Delca
Étonnamment, plus aucun assaut. Une heure ou deux de calme. Peut-être Cléria a-t-elle joué la carte de la sécurité. Le temps passa vite. Il faisait encore jour quand le phénomène incroyable se produisit.
Éric revint, satisfait. La température approchait les 1300 °C. Le magma bouchait les pores. Il nous invita à observer. Le four passa de l’orange au blanc écarlate. Nous approchions de la fin.
À ce moment précis, la Lune passa devant le Soleil. Éclipse totale. Il fit nuit en quelques secondes. Tout le monde était choqué. Plusieurs flics tombèrent dans les pommes. Lica s’effondra. Cinq minutes plus tard, le jour revint.
Un orage éclata. Nous rentrâmes. Le téléphone sonna, personne ne décrocha. Deux minutes plus tard, la troupe entra. Ils me plaquèrent au sol. Mata et Pléyo se rendirent sans résistance. Lica fut emmenée sur un brancard.
Éric demanda à couper le four mais exigea qu’on ne touche à rien pendant le refroidissement. Il fut emmené aussi. Mata, Pléyo et moi fûmes embarqués. Le regard hébété de Cléria à notre passage…
Mais que s’était-il passé ?
Elle non plus ne s’en remettrait pas.
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