Addrynh
Une femme entra sur le plateau du centre d’accueil des agents de traitement et salua un animateur, qui prit la parole.
« Cette semaine est marquée par la fête des techniciens, devenue en quelques années un moment de rassemblement important pour les résidents sur Luna, et sur Clavius en particulier. Je vous demande à présent d’accueillir la première dame de cette cité, représentante légale de l’Homme sur notre astre : Zuni. »
Elle est tout habillée de noir, et une longue chevelure blanche écarlate illumine sa trajectoire. On l’applaudit. Elle s’assoit. On lui tend un micro. Elle prononce une courte allocution.
« Merci pour votre accueil. Je ne vais pas être longue. Je voudrais simplement vous dire que j’ai souhaité que nous nous réunissions aujourd’hui pour fêter annuellement notre cité et engager la suite de notre aventure selon les valeurs qui nous ont toujours guidés. Nous devons continuer à travailler comme nous l’avons toujours fait, pour construire toutes ces bases qui, bientôt, nous permettront d’accueillir plus de monde. Je ne doute pas de votre implication dans ce projet, et j’espère que toute votre motivation restera au service de nos cités, et parmi elles, la plus importante, ici même, à Clavius, notre cité qui, chaque jour, se développe et augmente ses capacités. Vos volontés sont tout aussi puissantes qu’au premier jour. J’ai souhaité que cette réunion soit plus ouverte que les années précédentes, et que nous puissions tous nous rencontrer au-delà de nos compétences respectives pour échanger sur nos pratiques. Tous les ans, nous fêtons cette digne quête, et cette année encore, les surprises ne manqueront pas. Tout récemment, une nouvelle rencontre est venue enrichir notre communauté en la personne de monsieur Toshio Bunji, qui va nous être présenté par notre émérite responsable militaire : le commandant Youl Drasco. »
Elle tend son bras vers Youl, assis, et il se lève. Un large bandage lui couvre la moitié du visage. Il s’exprime.
« Clavius est devenue une place forte en quelques années. Nous sommes plus de 100 000 à vivre quotidiennement sur Luna, dont 80 000 ici même, sous le piton. Chaque jour arrivent de nouvelles personnes, de nouvelles familles. Nous avons atteint une masse critique de population, et notre fonctionnement urbain, pour tout ce qui concerne la gestion technique de l’aménagement du territoire, devient problématique. Il va falloir trouver des solutions. Bref, nous, autorités militaires, en sommes venus à devoir prendre en compte, dans notre gestion, les effets culturels et économiques d’une activité touristique grandissante sur Luna. Et il y a un projet que je souhaiterais partager avec vous. Pour cela, je vous demande d’accueillir solennellement notre premier responsable des activités touristiques : monsieur Toshio Bunji. »
Je le reconnus tout de suite. C’était l’un de mes partenaires lors de mes séjours. Le big boss du transfert Terre–Lune–Terre. Le petit Japonais, serré dans un costume trop étroit pour lui, s’est levé de sa table d’Asiatiques notoires et s’est avancé de la salle vers la tribune. Il se tenait très raide. Il marcha droit le long de la scène, puis se tourna d’un coup sec à angle droit, s’arrêta brusquement devant Zuni et Drasco et les salua comme il se doit. Puis, se tournant vers l’assemblée, il posa son souffle sur un micro devant lui. Il s’exprima, droit comme un I, les bras bien le long du corps, sans ne bouger aucun muscle, si ce n’est ceux de ses lèvres : « Bonjour, je vous remercie de votre accueil. »
Il s’assit, en restant toujours bien droit. Une nouvelle campagne publicitaire mondiale avait marqué les esprits autour de la destination lunaire. Dans cette démocratisation subite, étendue chaque jour un peu plus avec les vols suborbitaux, Toshio avait surgi sur le marché du vol extra-atmosphérique. Il s’était imposé comme négociateur dans la fusion de deux importantes sociétés d’investissement, et marqua le trust en prenant la direction du projet.
Il avait pris place sur l’une des chaises disposées autour de la table en arc de cercle sur le plateau. Youl reprit la parole.
« Vous êtes devenu LE promoteur des destinations spatiales, et vous êtes au centre d’une fusion toute récente rassemblant des opérateurs de télécommunications importants, ayant contribué à développer le secteur du vol extraterrestre. Depuis quelques années, vous cherchez à anticiper les besoins du marché, et vous avez décidé d’investir dans le tourisme lunaire. Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?
— C’était la suite inéluctable de mon parcours. Il ne restait plus un seul endroit sur Terre où je n’avais pas envoyé quelqu’un en vacances. Il ne me restait plus que les vols suborbitaux et la Lune. Après la fusion des majors, une ouverture commerciale propice est apparue. Une opération marketing de grande envergure, sur la forte décroissance des prix du vol, nous a permis d’élargir notre clientèle. En quelques heures, nous avions pris conscience des nouveaux marchés que cela suscitait. Nous avons immédiatement investi toutes nos parts dans l’exploitation des ressources énergétiques issues des dernières températures de combustion de l’hydrogène. En jouant la carte du nucléaire et de l’énergie, nous avons fait d’une pierre deux coups : être sur les marchés de l’énergie et participer à l’innovation technologique dont nous aurions besoin pour travailler. La flambée des prix sur les énergies fossiles, où nous avions des placements, nous a incités à nous retirer et à ne pas attendre : y aller directement avec le trust que nous venions de monter.
— Aujourd’hui, les risques que vous avez pris s’avèrent payants : vous êtes l’unique fournisseur d’accès sur cette demande.
— Nous devions suivre plusieurs indicateurs de monnaie circulant dans la même entreprise. Les ventes ont été entièrement couvertes par la demande dans les 48 heures précédant la signature du projet de communication. Notre courbe avait pris une ascendance quasiment verticale, et les taux de change de nos banques s’affolaient. Nous sommes restés confiants dans ce carton financier. Nous savions que notre projet, une fois émergé, trouverait sa stabilisation dans l’économie mondiale. Et la courbe s’est stabilisée. Comme prévu, nous étions rentrés.
— Vous travaillez également sur un nouveau projet très ambitieux, en lien avec nos équipes.
— Oui, nos départements recherche et développement ont rencontré vos secteurs innovation et prospective, et nous nous activons sur un schème baptisé « Exo-earth », mais il est encore un peu tôt pour en parler.
— Bien. Je vous propose de recueillir des questions ou des remarques de la salle sur ce qui vient d’être dit. »
Plusieurs mains se levèrent. Je me suis levé de mon siège et restai seul debout. Youl me donna la parole, et un micro circula jusqu’à moi.
Moi : « Bonjour, le traité de l’espace, dont les premières moutures datent de 1967, et les accords de 1979 sur le statut de la Lune posent un cadre juridique aux activités extra-atmosphériques. Avez-vous connaissance de ces textes et qu’en pensez-vous ? »
— Oui, bien sûr. Les activités extra-atmosphériques dépendent d’une branche du droit international, et le traité de l’espace est un accord signé par les USA, l’Angleterre et l’Union soviétique. Il a été ratifié par le Sénat américain. La France a rejoint le groupe le 5 août 1970. Il doit être utilisé à des fins non guerrières.— Il interdit également la militarisation et l’arme nucléaire.
— Les destructions massives et les fortifications. Oui, je sais tout cela. »
Youl intervint : « Peut-être y aurait-il d’autres questions dans la salle ?
— Je n’ai pas terminé.
— Mais...
— L’industrie de pointe est aussi celle qui précarise. Les revenus ont baissé. Les hébergements se sont centralisés dans un quartier laissé à l’abandon. Tout le personnel vacataire est déconsidéré, soumis à une concurrence qui a tiré les prix vers le bas. Toutes les petites mains travaillant dans l’ombre de la grande industrie de l’espace sont surexploitées sur des machines-outils complexes demandant du renfort.
— Bien, maintenant c’est terminé.
— Laissez-moi finir. Je suis guide. J’organise des séjours touristiques sur ce territoire. Je travaille pour une petite compagnie encadrant des parcours jusqu’aux Apenninus et je grappille des clients via un opérateur sur Terre. Je ne suis pas le seul, et ça va, je ne m’en sors pas si mal. Mais que deviendra mon activité si vous venez industrialiser tout ça ? Il n’y en aura plus que pour vous ? »
Toshio reprit : « Il n’a jamais été interdit d’avoir un usage économique de Luna. Et cela est même plutôt conseillé, mais je crois que le monsieur n’a pas très bien compris le sens de notre projet.
— Nous souhaiterions que les gains de cette entreprise soient mutualisés pour permettre un développement des populations résidentes. Les expériences obtenues jusqu’à maintenant n’ont vu aucune retombée des bénéfices faites dans le cadre de vos trusts. C’est une économie qui vient de la Terre et qui retourne vers la Terre. Nous, nous ne sommes que des produits d’exploitation, la maintenance que l’on exploite. Au final, nous travaillons tous pour vous, mais nous ne voyons pas revenir nos parts. Un projet comme celui-là doit être mis en consultation et en débat avec les hommes et les femmes de cette cité. Ils ont le droit de décider de l’exploitation qui sera faite de leur environnement. Et je ne vois pas le sens de votre projet aller vers un partage des responsabilités.
— La limite atmosphérique n’est pas reconnue en droit.
— On s’en fout. Vous construirez les infrastructures nécessaires à votre développement : des astroports, des centres de remise en forme, des aménagements pour les loisirs, tous à l’effigie de votre marque. Un conglomérat d’entreprises travaillant avec l’armée aéronautique pour le contrôle d’un site et d’une population, voilà comment vont se dessiner les choses. Et nous n’aurons rien.
— Mais qui êtes-vous, monsieur ? Vous ne représentez personne. »
Youl se manifesta : « Stoppez, ou je fais intervenir la garde.
— Nous ne sommes plus au temps de la découverte et des missions de prospection. Ici, la population a appris à se structurer dans la perspective de devoir rester pour des missions plus longues. Des techniciens ont fait venir leurs proches et leurs familles pour s’installer. Certains ne sont plus rentrés sur Terre depuis des années. Il y a eu des naissances. Des jeunes n’ayant jamais mis les pieds sur Terre. »
Des techniciens du site sont rentrés côté jardin. Certains étaient déjà disséminés dans le public. Ils envahirent la tribune. Ils ont déployé une banderole à l’avant-scène – LUNA RES COMMUNIS LUNA RES NULLIUS – et ils ont bloqué la réunion.
Lubmin, un agent de maintenance sur Pitatus, bien connu, prit la parole bien fort.
« Nous souhaiterions être entendus. Nous sommes quelques centaines à nous être rassemblés pour former un collectif. Mais à Clavius, la communication est contrôlée par la puissante Internation. Il n’y a rien qui passe concernant nos activités. Il n’existe aucun contre-pouvoir, ni civil ni militaire. Mais le fait est qu’un réseau s’est constitué, et je suis mandaté aujourd’hui pour agir et nous faire connaître. Laissez-nous nous développer, soyons partenaires dans cet échange. Ne venez pas nous expliquer ce qu’il faudrait que l’on fasse. »
Il sortit un mobile et lut sur son écran.
« Nous, agents de maintenance, ingénieurs, personnels des services, vivons depuis plus de 30 ans sur Luna. Notre choix a été de nous rassembler pour mutualiser nos identités professionnelles et socioculturelles, pour structurer une collectivité dans le but de subvenir à nos besoins, ensemble. Nous ne voulons plus faire face à l’institution militaire individuellement, nous souhaitons imposer une concertation préalable à toutes les décisions qui pourraient être prises concernant nos activités, ainsi qu’une prise en compte de nos propositions. Il ne peut y avoir qu’un seul pouvoir entre les mains de l’Internation, fût-elle multiple, mais qui n’est plus que l’incarnation de quelques individus détachés qui agissent en leur nom. Nous nous considérons comme les premiers Sélènes autoproclamés et nous souhaitons être reconnus. Luna doit rester un lieu où l’économie de marché ne s’applique pas. Elle doit être gérée par un collectif désintéressé. Ce n’est désormais plus une question d’argent, mais de citoyenneté. Nous défendons nos terres, nous défendons nos droits, nous défendons notre Lune noire ! »
Delca
Se sera la 1ère revendication historique pour une politique d'indépendance concernant les Proselen.
Addrynh
Une partie de la salle avait été sensible à cet appel, et des applaudissements et des encouragements s’étaient envolés. Les intervenants à la tribune ont disparu dans les coulisses durant le discours de Lubmin. La garde militaire est arrivée sur nos bords. Elle nous a tous encerclés en rasant les murs. Ce fut une ratonnade en règle qui commença. Aucune négociation possible, que des coups. Je ne sais si ce fut l’ivresse de pouvoir enfin se livrer à un exercice trop longtemps confiné au calme des cités ou des ordres très clairs venus d’en haut, mais toujours est-il qu’elle s’est déchaînée sur nos nous. Nous étions pris dans la nasse. J’étais terrorisé et je tentais de rester au centre d’une masse dont les bords se faisaient rogner dans le sang. C’était une catastrophe de désolation. La garde progressait vers le fond de l’estrade où nous étions regroupés sous un mur. Elle épluchait nos peaux. Au fur et à mesure qu’elle évacuait les personnes tombées, elle avançait sur nous. Et elle gazait. Léger. Juste pour affaiblir un peu.
Une explosion lointaine, inconnue, extérieure au bâtiment, vint couvrir toute cette agitation et la stoppa net.
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