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S1E8 Cléria met les choses aux poings


Delca
Eva et quelques copines sont arrivées un soir au centre en tenue de combat, prêtes à en découdre avec les tapis de sol. Cela commença par des étirements, par du trottinement autour de la salle, et puis elles ont voulu faire du sac. Les gens qui s’entraînaient ici ont fait comme si de rien n’était. Eva était la sœur d’Iwan, tout le monde le savait et personne n’a cherché à comprendre ce qu'elles foutaient là. Chacun s’ignorait dignement et aucun échange ne se fit durant cette séance. Elles étaient tolérées, mais sans plus, et les plaisanteries allèrent bon train le lendemain sur l’envahissement rose canard.
Elles sont revenues le soir d’après dans les mêmes conditions. Les mecs furent tous plus ou moins abasourdis par leurs étirements d’où pointaient quelques râles aigus d'efforts musculaires. Il y eut plusieurs directs du droit qui finirent leurs courses pleines pommettes sans esquive. Les premières tentatives de communication furent des échecs. Les quelques compliments sur les tenues sportives ainsi que les regards aguicheurs furent remballés par des « tu veux ma photo » sans autre forme de procès. Rapidement, cet embryon féminin fit comprendre qu’elles étaient là pour les mêmes raisons qu’eux et qu’une fois les présentations faites, elles souhaitaient pouvoir disposer du matériel disponible pour s’entraîner. Calderón intervint pour saisir cette revendication au vol. Il avait d’abord réuni les gars pour en discuter. Il réussit à leur faire comprendre les intentions très sérieuses de l’utilisation des équipements par les filles. Le ton qu’il mit dans sa volonté d’accommoder l’organisation du lieu pour permettre cet accueil ne laissa aucune place à l’ambiguïté. Il souhaitait vraiment développer un pôle d’activité avec elles et les quelques réticences machistes furent battues en brèche non seulement par lui, mais également par l’ensemble des gars. Tous trouvèrent l’idée intéressante et il organisa une seconde réunion quelques jours plus tard avec tout le monde. Les créneaux se firent par rotation et les filles furent très claires : il ne s’agissait pas pour elles de vivre la grande rencontre entre les 2 sexes. Elles étaient là pour s’entraîner entre elles, et elles ne souhaitaient aucune mixité, aucun conseil et les mêmes conditions d’usage. Il n’y eut aucune remarque et tout se passa à merveille. Durant toute une saison, l’acclimatation entre les espaces et les temps fut scrupuleusement respectée sans aucun problème. La saison suivante fut relancée. Tout cela cohabitait en bonne intelligence. Cela mit beaucoup de temps avant que l’étincelle d’une porosité entre eux ne jaillisse. L'existence d’une interaction possible se fit le jour où Eva et Delca comprirent qu’ils souhaitaient partager des moments ensemble. Avant cette union, les 2 groupes coexistaient jusqu’alors dans une parfaite imperméabilité, dans un dialogue courtois d’échange de clés pour l’ouverture de la salle, de gestion du matériel. Et encore, souvent, Calderón servait d’intermédiaire. Les choses mettent du temps avant d’être perçues dans leur véritable logique. Il y a dans l’acclimatation entre les choses une période relativement longue où les échanges sont déconseillés, où chaque partie s’invente pour trouver ses marques en l'autre. Alors, sur ce terreau, la perception d’une infime particule d’échange avec autrui peut s’envisager.
Il se passa un événement important au milieu de la 2ᵉ saison. J’étais là, j’ai tout vu. Cléria monta sur le ring et posta son mètre cinquante en son centre. Elle frappa dans ses poings et resserra sa queue de cheval. Elle claqua sa bouche et fit tourner son regard autour d'elle sans bouger ni ses hanches ni ses jambes. Elle tendit son bras dans la direction d’un boxeur, poing fermé, paume vers le haut : « Ça va les Goonies ». Cela n'appelait aucune réponse. Elle retourna son poing et tendit son index qu’elle rabaissa aussitôt devant elle : « Toi, ici ». Le mec regarda autour de lui et sourit. Il s’avança et écarta les cordes pour s’introduire. C'était une masse, un gratte-ciel de muscles et de tendons. Il adopta une démarche souple sur les genoux pour se positionner en face d’elle, les mains sur les hanches. Il ne pouvait la regarder que de haut : « Oui, c'est pour quoi, tu veux qu'j't’aide à mett' tes gants ? » Il se tourna vers ses collègues, goguenard. Il tenta d'apprécier l'effet de sa remarque et il ne l’avait pas vu venir. Elle posa un pied sur son genou et s’appuya dessus pour se propulser sur ses épaules en passant le long de son dos. Elle avait croisé ses mains sous son menton pour le redresser, juché à plus d'un mètre au-dessus de sa tête. Elle lui planta 1 doigt dans chaque narine et tira vers le haut. Les bras du boxeur balayaient l'air comme on tente de chasser une mouche. Elle se laissa tomber de tout le poids de son corps en arrière dans un cri. Ils s’affalèrent dans un fracas sur leurs dos, soulevant de la poussière. Elle le relâcha et se remit debout en un bond. Un second s’entretoisa entre les cordes et s’avança vers elle. Le précédent roula hors du ring, se tenant le nez. On s'observe. On mesure ses espaces à pas chassés. Il n’eut pas le temps de lancer sa droite qu’elle s'était pliée et de la pointe du pied se fendit d’une fauche précise derrière l’articulation de son genou. Celui-ci tomba comme une masse coupée de son fil. Elle alla se lancer dans un étranglement, mais en s’approchant, elle vit une sorte de limace sortir de la chevelure du gars, s’aventurant sur son front. Le choc avait dû le réveiller et l'effrayer. Elle s’écarta, épouvantée : « Oh non, celui-là il pue trop, je veux même pas l'toucher. » Elle recula en se pinçant le nez. Un troisième gars s’engagea, plus jeune, plus méfiant. Il avait bien vu ses collègues se faire ramasser. Il s’approcha, poings en main, tout en souffle court et petits pas. Il se ramassa un coup-franc de l’équipe de France dans les couilles si rapide que le mec tomba alors que Cléria était déjà sortie du ring. Dès lors, on ne les regarda plus de la même manière et les échanges de clés se poursuivirent avec infiniment plus d'écoute et de respect.

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