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S4E2 Lica/Valmose/Crooner


Addrynh 
Toute une infrastructure troglodyte se nichait au sommet du piton central du cratère Clavius. Un élévateur pressurisé permettait d’y accéder par la façade extérieure. Comme le piton ne s’élevait pas en ligne droite, des paliers de niveaux successifs avaient été posés, épousant la ligne brisée entre chaque dalle.
 
Delca 
L’architecture Sélène a toujours manifesté un goût pour la dissymétrie, parfois extrême, de ses formes.
 
Addrynh 
Une salle sous voûte au sommet, munie d’un télescope, offrait le plus bel emplacement pour permettre à une équipe de scientifiques menée par l’ingénieur Valmose, chercheur émérite en fission nucléaire, d’effectuer des observations inégalables de l’environnement stellaire, mais aussi de toute la zone de transit entre la Terre et la Lune.
 
Delca 
On aurait pu confondre la silhouette et l’oscillation de l’énorme axe du téléobjectif avec la découpe d’un canon sur chaîne pointé vers l’orbite basse.
 
Addrynh 
Sous cette énorme plateforme, protégée des rayonnements du Soleil par la roche, mais également des chocs thermiques entre le jour et la nuit…
 
Delca
 … Autant que par les réceptions de micrométéorites...
 
Addrynh 
... On repoussait les limites de la science sans état d’âme. Du moins, c’était la position et la réputation de cette enseigne. Pour peu qu’elle l’eût cru, selon Valmose, et c’est ce qu’elle devint.
 
Delca 
L’architecte du contrôle biologique. L’annexe d’un monstre !
 
Addrynh 
Je tiens ces propos de Valmose lui-même. À la pénombre d’un labo où Lica fut transférée et étendue sur un lit, se renvoyaient des tables d’analyses jonchées d’objets. Il semblait ne pas y avoir de plafond, et celui-ci se perdait dans un dégradé d’ombre grise jusqu’au noir profond. Le moindre son s’amplifiait en écho rapide et glacé, rendu par un carrelage blanc tapissant les murs et le sol. Il était penché sur un jeu d’éprouvettes, face à une cage d’expérimentation vitrée. Deux bras articulés étaient disposés vers l’intérieur. On pouvait les manipuler de l’extérieur par un pad de contrôle. Au centre de la cellule en verre, une capsule était maintenue par des arceaux fixés à sa paroi. Valmose s’était saisi de quelques poussières d’émail — les cendres cuites d’Eva — pour les introduire au creux de la capsule renforcée, très réfractaire, afin d’y faire ses analyses. L’échantillon fut placé sur une plaque insérée à l’intérieur de la capsule à travers un petit fourneau. Derrière la vitre composite, les deux bras articulés, prolongés par des brûleurs, vinrent se brancher sur l’œuf où reposaient les poussières. Il s’agissait d’atteindre des températures supérieures à celles de la fusion précédente.
 
Delca 
C’est-à-dire au-delà de 4 000 °C.
 
Addrynh 
Ou plus de 7 000 °F. Il n’y avait pas d’autre solution pour en savoir plus sur ces cendres. C’est au cœur de la matière brûlée qu’il menait ses recherches. C’est d’ailleurs pour ces recherches que l’affaire du club Carnax passa sous une juridiction militaire. Il voulait ces cendres, et le résultat dépassa toutes ses espérances. On fit des prélèvements sur la moelle osseuse de Lica avant d’avoir reconstitué toute sa chaîne ADN. Il en fut extrait un chiffrage numérisé, un biocode de toute la constitution physique et chimique de son corps.
 
Delca 
Tout cela tenait sur trois lignes de commande.
 
Addrynh 
Un peu plus, mais tu as raison : pas moins de quelques centaines d’octets. Harnachée sur une table dessinant une silhouette à son empreinte, une table d’opération, les bras écartés, vêtue d’un body blanc, inconsciente, on procéda à des analyses, des prises de sang, des chirurgies en différentes parties de son corps. On plaça dans le bas de son dos, derrière son coccyx, un petit transistor relais pour transmettre les informations données par les circuits nanos dans toute sa masse. On procéda également à des électrochocs cérébraux, en suractivant certaines zones du cortex séparément, pour stimuler des effets secondaires. Pas de résultats probants, si ce n’est le triste spectacle de décrépitude et d’aphasie dans lequel baignait Lica durant les quelques mois écoulés depuis son arrivée sur Luna.
 
Delca
That was terrible to me.
 
Addrynh 
Plusieurs mois étaient passés et elle errait de sa loge à un espace plus collectif de restauration où d’autres chercheurs venaient se détendre. Personne ne faisait attention à elle. Personne ne lui parlait. Elle était rapidement fatiguée et passait son temps dans sa tubulure à dormir. Un jour, elle décida de rentrer dans le bureau de Valmose. Il était là et il lui répondit : « Mademoiselle Coralys, mais que me vaut cet honneur ? »
 
Delca 
Tu imites super bien Valmose, je trouve.
 
Addrynh 
Merci. Elle ne répondit rien et s’avanca prudemment dans la pièce, plutôt craintive. Sur une table, face à eux, la boule d’émail, produit des cendres cuites d’Eva, était posée sur un cerceau de velours. « C’est cela peut-être que vous êtes venue chercher. 
— Cet objet ne vous appartient pas. Il me semble que vos expériences dégueulasses vous ont permis de comprendre que son utilité dépassait votre entendement. 
— Chaque jour suffit sa peine, et la matière n’est que ce que l’on décide d’en faire. Je ne crois pas que vous en sachiez beaucoup plus que moi sur ce qu’il faudrait faire de ce tas de poussière cristalline. 
— Cela n’est ni à vous ni à moi d’en décider. Vous, vous n’êtes rien. Juste un parasite qui se croit plus fort que la nature. Vous ne devriez pas trop jouer avec elle. Elle se retournera contre vous, et contre nous tous, si vous ne la lui rendez pas. 
— Et vous sauriez mieux que moi ce qu’il faudrait en faire. 
— Oui, je le crois. Je crois savoir. Je sais où est sa place. 
— Vous sauriez sans savoir, en somme. 
— Je ne fais que suivre mon instinct. 
— Votre instinct vous jouera des tours. »
Elle s’est avancée pour se saisir de l’objet, mais avant qu’elle n’aille plus loin, Valmose s’était saisi d’un tabloïd sur son bureau et glissa un doigt sur sa surface. Lica s’est arrêtée net et s’est recroquevillée de douleur sur le sol. « Vous oubliez les précautions dont je me suis personnellement assuré pour vous permettre autant de liberté dans notre institution. » Il s’est levé et s’est approché d’elle. Elle tremblait. Aucun son ne sortait de sa bouche. Elle bavait. Il s’est penché sur elle : « Parfois, la nature est capricieuse, miss Belmonte, et il faut savoir lui faire comprendre que l’intelligence de l’homme est le plus parfait aboutissement de son évolution. Si tout est nature, alors vous en êtes le fruit, et je suis le couteau. Vous devez comprendre qu’il y a des cadences contraires qui se complètent. Mais la versatilité fait aussi partie des jeux de la nature, et parfois elle sait s’emparer de l’autre au bon moment. Alors soyez attentive, à défaut d’être patiente. »
Quelques mois plus tard, elle fut autorisée à circuler dans Clavius. C’est-à-dire descendre à la base du piton.
 
Delca 
Overnanodosée.
 
Addrynh 
Bien sûr, sans quoi aucune promenade ne lui serait accordée. Elle savait qu’elle ne pouvait pas faire un pas, regarder un endroit, dire quelque chose sans que cela soit vu, su et rapporté. Il lui fallait descendre par l’élévateur tout le long de la façade nord externe du piton jusqu’à la base des arrivées et des départs pour l’anneau. Elle divaguait plus qu’elle ne se promenait. Elle prit le Maglev de l’époque, sans arrêt précis. Elle fit toute la ligne circulaire sans en descendre. La ville en elle-même, entièrement sous voûte, n’était qu’un vaste chantier de construction. Il aurait été impossible d’y voir autre chose que des grues, des pelleteuses, des bétonnières, des pans de mur, des tubulures, des tas de régolithe, des baraquements, des espaces délimités par des signalisations, des barrières, des climatiseurs. Une grande artère traversait le piton dans toute sa diagonale. Des ruelles sous voûte, s’étendant comme des craquelures sur ses deux côtés, allaient se perdre dans la roche taillée, dessinant un layout morcelé. Cette avenue, à quatre voies, traversait le centre d’un sous-dôme aux dimensions proprement gigantesques, une immense ouverture à l’intérieur d’une autre. Son désir de découvrir la cité était frustré par son contrôle à distance, et elle mit longtemps avant de se décider à marcher un peu sur les trottoirs, à regarder les gens ou même à rentrer dans un bar pour y commander une boisson. Ce qu’elle finit par faire, et elle resta plusieurs heures, hébétée, à une table, sans penser à rien. Elle éclatait régulièrement en sanglots. Cela ne semblait gêner ni les clients ni les serveurs. Elle divagua dans plusieurs lieux comme ça. Buvant modérément, mais suffisamment pour oublier un instant sa camisole chimique. Les gens semblaient tous habillés comme lors d’une soirée de fête dans une station de ski : des vêtements rigides et soyeux, filés dans des tissus très techniques. Elle rentra dans un bar où je me trouvais, le "Hic Stunt". De la musique live, avec sur scène, assis sur une sorte de chaise, un chanteur à guitare déclinant un groove intimiste et raffiné. Il portait un costume sombre. Il fredonnait par-dessus ses accords quelques lyrics tendres et lançait des regards inspirés et souriants aux tables alentours. À un moment donné, il change de rythme, qui se fait plus saccadé, et il se met à slapper sur ses cordes. Son jeu devient plus funky. Le public accroche la nuance, et quelques claquements de mains l’accompagnent, suivis d’un ou deux sifflets d’encouragement. Il s’ergote un instant, prend une inspiration, puis lâche un chant dans son arpège.
 
Destination correct
Accueillez l’étranger
Pour pouvoir participer
À l’épreuve combinée
 
Sang-mêlés dans l’intimité
D’un espace confiné
Pour détendre le guerrier
Par la bouche, par le nez
 
Laissez place à l’inhibé
Au pouvoir compliqué
Il n’a de cesse de s’occuper
À trouver sa fierté
 
Destination correct
Accueillez l’étranger
Pour pouvoir participer
À l’épreuve combinée
Delca 
L’hymne sélène !
 
Addrynh 
Bien avant qu’il ne soit officialisé. Après ça, l’audience est plus chaude et plusieurs personnes se sont levées pour mieux bouger. Lica est toujours effondrée sur sa table. Mais son attention s’est petit à petit portée sur la scène et elle écoute. Le bruit de la mélodie l’apaise, et elle ressent quelque chose. Elle recommande une double vodka. Elle ferme les yeux et dodeline de la tête sur le rythme prononcé par la guitare. Sa vodka arrive. Elle ouvre les yeux et avale son verre cul sec, puis le tend directement à la serveuse qu’elle fixe nerveusement sans ciller. « Une autre. » Le couple de la table d’à côté la toise. La serveuse prend le verre et retourne au bar. Lica se reconcentre à nouveau sur la musique. Elle claque des doigts sous la table. Elle se met à murmurer une vocalise très doucement, qu’elle répète en boucle en variant de temps en temps ses voyelles. Ces micro-volutes de son atteignent le couple, qui se retourne. Lica a monté le volume. Elle a calé son phrasé dans le rythme et elle improvise un scat. Ce sont plusieurs tables qui se retournent pour l’écouter. Lica chante divinement bien. Elle a un timbre particulier et une voix naturellement basse dans les graves, mais elle utilise aussi cette rondeur dans les médiums, ce qui donne une résonance feutrée à l’aigu dans les basses. Toute l’assistance est désormais à l’écoute de cette performance impromptue. Le chanteur a perçu cet envol. Il s’est arrêté. Toute la salle reste suspendue à son son et il l’accompagne par des mini-riffs très divers, sans apparente cohérence. Il cale des variations très modulées de notes piquées, assorties de percussions sur sa caisse de la main, avec une alternance d’accords grattés nerveusement. Leurs instruments se mêlent d’une façon inattendue, provoquant des suites inharmoniques. Lica a retrouvé le sourire. Il n’y a plus rien d’autre qui compte en cet instant que sa concentration. Elle s’est mise debout et elle chante à pleine voix, lançant par moments ses bras. Elle s’est même avancée et, prise à son propre jeu, s’est rapprochée de la scène. Ils se regardent. Un merveilleux sourire complice les anime. Ils s’arrêtent sur deux notes de faible intervalle, sonnant d’une façon tout à fait particulière. C’est un tonnerre d’applaudissements. Lica est gênée et elle regarde par terre. Le guitariste reprend le micro et annonce : « Eh bien voilà une incroyable surprise dont je vous assure qu’elle n’était pas prévue. On peut de nouveau l’applaudir pour cette merveilleuse performance. » Roulement de paume. « Nous faisons une pause, à tout à l’heure. » Un fond d’easy listening s’étend et ils se retrouvent au bar. « J’t’ai tout de suite vue quand t’es rentrée et j’me suis dit : “ça, là, il va se passer quelque chose.
— Tu t’appelles comment ?
— Crooner.
— Crooner !
— Crooner.
— Crooner !... Mais c’est pas un nom, ça.
— Springbreaker, c’est mon nom. Crooner, c’est mon prénom.
— Crooner Springbreaker ! Ouahou !
— Génie d’la musique. Bête de scène. Super sympa. J’me fabrique une culture. Hé, attends, bouge pas...
— ...
— Dans tes yeux, j’essaye d’apercevoir des reflets d’moi dans l’regard d’une autre.
— Et tu te vois ?
— Rien. Je ne vois rien. Je ne vois que toi, et c’est bien normal lorsque l’on est celui que tu attendais.
— Tu es toujours aussi pathétique quand tu dragues ?
— Toujours. Je recherche des collaboratrices.
— Pour quoi faire ?
— Chercher des mouvements, écrire des suites, penser l’acte créatif. Par exemple, l’apesanteur développe un vocabulaire spécifique pour la danse.
— Ah !
— Bon, ok. Alors comme ça, tu viens taper des malaises dans les bars de Clavius ?
— Au "Hic Stunt" ! Nen, j’passais juste là, et puis ton truc m’a emballée, c’est tout.
— Ben comme ça, t’as tout vu. J’suis l’musicien l’plus connu d’Clavius.
— Bien sûr ! Crooner Springbreaker !
Après leur prestation musicale, j’attendis le bon moment pour venir me glisser dans leurs échanges. J’avais adoré ce duo. Il y avait quelque chose qui avait immédiatement pris entre eux. Je n’étais pas le seul à avoir été surpris. Toute la salle avait été sous le charme.

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