Scheme
Les Porteurs d'Ylem sont connus depuis 200 ans du grand public par l'histoire d'Eva et Lica, mais cela ne fait que quelques décennies que leur existence est prise en compte par une autorité fondée. Le pari n'était plus le même. Maintenant qu'il apparaissait clairement que des Porteur.ses vivaient sur Terra, alors qu'auparavant il n'était question que de Luna, l'intérêt de Terra pour l'Ylem s'en trouva modifié. « Puisqu'il y a des porteurs et porteuses terriens et terriennes, cette matière nous appartient. » Voilà ce qu'ils se sont dit à l'ONU !
Fode
Dans le temple de la solidarité entre les peuples ?! Et bien, bravo !
Scheme
Ce temps est révolu, même s'il demeure dans les textes. C'est devenu le lieu privilégié des négociations internationales dans le cadre d'une gouvernance mondiale entre les plus grandes puissances économiques.
Fode
Et leurs lobbys. C'est la sphère privée qui bouge les pièces sur l'échiquier. Il valait mieux trouver du soutien dans les groupes plutôt que dans les nations. L'institution est une variable globale. On lui assigne ce que l'on veut. Nous le sûmes à nos dépens lorsqu'il a fallu trouver une alliance Proselen/Localselen contre Terra.
Scheme
Grosse galère et collaboration putassière !
Fode
Nous avons trouvé tout de même de bons arrangements, comme l'ouverture de l'espace aérien ou l'échange de troupes.
Scheme
Oui, mais ça aurait dû aller plus loin. Par exemple, ils n'ont pas voulu nous laisser piloter un seul de leurs drones de combat.
Fode
Mais jamais un pilote Localselen n'aurait laissé un de vos parapentistes catapultés là, conduire leurs bijoux technologiques. Tu le sais bien.
Scheme
Ça leur a surtout permis de garder le contrôle aérien dans l'innerspace.
Fode
En tout cas, sur la défense des Porteurs, ils nous ont bien aidés. Ils sont arrivés aux assemblées avec du poids allant dans notre sens.
Scheme
Je n'arrive toujours pas à croire que cette alliance ait pu avoir lieu.
Fode
Nous n'avions pas le choix ! Mais faisons un point sur les Porteurs de Terra. La Terre en cette fin du 23ᵉ siècle est comme il était prévu qu'elle soit : une hyper-concentration des populations dans d'immenses pôles urbains climatisés. La température extérieure avoisine les 50°C à l'ombre. L'agriculture est entièrement automatisée dans les zones périphériques. L'eau de mer filtrée est la consommation principale. La viande est rare. Le poisson n'est pas trop mal cultivé.
Scheme
Terra, cela reste un conglomérat des mêmes puissances : Chine, États-Unis, Russie et Europe.
Fode
Cette dernière est parvenue à créer un gouvernement d'unité européenne, non sans heurts. Cela a réduit les assemblées, accéléré les décisions et la coopération intercontinentale. Je ne sais pas si cela est une bonne chose pour les peuples. Je ne fais que constater.
Scheme
C'est une évolution qui va avec celle que tu évoquais précédemment : une concentration géographique autant que politique. Surtout en ce qui concerne l'Europe. L'Afrique n'a pas réussi son pari. Elle reste prisonnière dans ses contradictions, entre volonté d'émancipation impossible et gouvernance fantôme, partagée entre les 5 puissances. Le peuple africain se prend le changement climatique en pleine face et tente, ainsi qu'il fut, de survivre tout en nourrissant la planète de ses sols. En fin de compte, rien n'a vraiment changé en 200 ans. Les choses se sont juste simplifiées. Ce que bon nombre appellent la modernité. Mais parle-nous encore de la situation des Porteurs à ce moment-là.
Fode
Quelques années se sont écoulées depuis la découverte des premiers porteurs d'Ylem sur Luna puis sur Terra. Compte tenu de la dangerosité de notre constitution corporelle, notre localisation est devenue obligatoire dès qu'un nouveau porteur ou une nouvelle porteuse est officialisé·e. Les dispositifs pour notre prospection sont devenus tentaculaires. Pour capter de nouvelles sources d'Ylem, des labos, comme celui initial d'Heezen, se sont développés sous la gouvernance du bureau des affaires lunaires, le BAL, à l'ONU, avec la complicité des États-membres.
Scheme
En réalité, il n'y en a que 5. Un labo par continent. Ce n'est pas si tentaculaire que ça.
Fode
Oui, mais cela est suffisant pour diluer notre volonté de contrôler les recherches. Nous sommes forcés d'abandonner ce souhait et de poursuivre avec nos moyens, c'est-à-dire avec l'équipement sur Heezen. Après quelques années, et devant la maigreur des résultats sur le vivant, le labo russe développe un nouvel algorithme opérant des dépistages sur la végétation et les sols. La végétation ne donne aucun résultat, trop éphémère, trop fragile. Nous ne croyons pas qu'elle soit susceptible de contenir cette essence. Un rocher géant dans le canyon de la sierra Nevada californienne présentait des symptômes d'acquisition. Le problème, c'est qu'il est découvert par le labo de Moscou sur le territoire américain. Les différents diplomates s'arrangent et finissent par trouver un protocole. Une équipe soviétique se rend sur place pour faire des analyses, mais elle doit coopérer avec celle des États-Unis. Ce qui n'est pas sans poser quelques petits problèmes. Le site est immédiatement protégé et surveillé par l'armée américaine. Elle laisse l'équipe russe opérer, mais avec un droit de regard. Ce qui évoluera lorsque les tests se révéleront positifs. Ainsi, c'est un mini-gisement qui est mis au jour. Les Russes vont même jusqu'à vouloir déterrer tout le site pour l'emmener chez eux pièce par pièce. Il n'en est bien sûr pas question pour les Américains souhaitant, en plus, être associés aux recherches. Un consensus bon an mal an finit par se mettre en place, mais rien n'est jamais acquis d'un côté comme de l'autre et les négociations perdurent longtemps. Nous sommes totalement écartés de ce projet. Il n'y a rien que nous puissions faire. Dans ce genre d'affaire, il n'y a aucune exclusivité, aucun droit sur le sujet. Les sols et les êtres ne nous appartiennent pas. Il n'y a que ce que nous trouvons qui nous soit légitime. Et encore, on le voit dans le cas du rocher californien, rien n'est moins sûr. On pourrait même considérer que la nature n'appartient à personne, qu'il s'agit d'un état de fait et qu'elle se donne à elle-même.
Scheme
Oui, non, mais là tu délires. L'homme est en haut de la chaîne alimentaire. Il fait bien ce qu'il veut de la nature tant qu'il existe et qu'elle ne réagit pas.
Fode
Mais le jour où elle réagit, cela fait des dégâts, c'est ça ?
Scheme
Je ne crois pas que la nature ait une conscience. Je ne sais pas. Elle rétablit son équilibre d'une façon qui n'est pas le fruit d'une concertation, mais un mécanisme automatique de régulation, une forme d'homéostasie.
Fode
Hum... Pour en revenir un instant aux porteurs et aux porteuses, il faut signaler, comme son nom l'indique, qu'ils portent, et que les personnes atteintes n'ont aucune particularité physique ou intellectuelle. Ça peut tomber sur n'importe qui ou quoi. Ce qui semble assez logique. D'ailleurs, nous recensons même un chimpanzé, une loutre et un chien. La matière, vivante ou non, ne fait que transporter les éléments pour les transmettre, comme c'est le cas des mammifères. Pour ce qui concerne les minéraux, c'est en fait beaucoup plus facile. Les sols se déplacent à des vitesses invisibles à l'œil nu. Il y a de l'érosion, mais cela est aisément traçable. On peut, à partir d'un échantillon découvert, remonter jusqu'à sa source, comme ce fut le cas pour un second gisement en Antarctique, à nouveau découvert par les Russes. Leur idée était de prospecter dans ces zones en particulier, car elles sont facilitées par le réchauffement climatique et la fonte des glaces. Le pari s'est révélé gagnant. La coopération s'en est trouvée simplifiée par le traité sur l'Antarctique de 1959, inchangé depuis plus de 200 ans, impliquant les puissances susnommées dans un pacte au statut unique destiné à la science, aux actions pacifiques, à la préservation des ressources naturelles et à la protection de la biodiversité.
Scheme
Un autre pacte a été établi sur le devenir des différentes sources d'Ylem. D'abord officieusement militaire, les accords de Stockholm de 2253 sont signés pour officialiser et rendre publique votre existence. Il s'agit, par un commun accord, de ne pas vous exploiter tant que les recherches n'ont pas avancé sur le sujet.
Fode
Ce qui est plutôt gentil, ah.
Scheme
Ce qui est toujours le cas aujourd'hui. Bien sûr, cela n'a pas toujours été respecté. Ce qui a mené à cet attentat au Soudan en 2260, faisant plusieurs milliers de victimes en plein cœur de Nairobi, rasant la ville presque entièrement. Nous y reviendrons, je crois. Et puis il y a une rencontre importante pour toi dans ces années-là, c'est Chereka de la Camarilla, d'origine éthiopienne. Tu peux nous en parler ?
Fode
La transition avec l'attentat de Nairobi est un peu rude, d'autant plus qu'il s'agit d'une histoire très personnelle, mais oui, je peux en dire quelques mots.
Scheme
Je suis désolé. Ça vient comme ça.
Fode
Ma première rencontre avec Chereka est violente. Elle se fait avec son couteau sous ma gorge pour défendre Hans Furlong, le premier Porteur d'Ylem que nous rencontrons sur Terre. La Camarilla est une organisation secrète œuvrant à la défense des Porteurs depuis la nuit des temps. On n'a jamais su d'où venaient les informations qu'elle connaissait et dont elle a suivi les évolutions génération après génération.
Scheme
On sait désormais que les Aérolithes ont eu une influence sur eux depuis Luna. Parfois, des informations vous arrivent en tête et on ne sait pas comment ni pourquoi.
Fode
Quelque temps après notre accrochage dans le Mississippi, Chereka reprend contact avec nous. Elle comprend mieux nos enjeux et elle finit par avoir confiance en nous. De leur côté, ils sont de moins en moins nombreux à être dans cette activité de protection des Ylems. Une tradition qui s'est perdue au fil des siècles au sein des quelques familles qui s'en étaient chargées. Ils ne sont plus qu'une poignée, hommes et femmes, à continuer de se voir de par le monde pour perpétuer leur sacrement. Le recrutement au-delà des liens du sang est en débat. Chereka est assez influente dans ce groupe de réflexion. Elle est elle-même Porteuse d'Ylem. C'est elle qui mène les rares opérations de surveillance et d'action encore en vigueur. Elle fait pencher la balance pour nous rencontrer, enfin, pour me rencontrer, moi. Un jour, en visite en Inde pour évaluer la piste d'une porteuse : une mendiante vendant du tchaï aux touristes sur les trajets entre Delhi et Srinagar dans le Kashmir, Chereka apparaît assise devant moi dans le bus. Elle se retourne et je la reconnais tout de suite. Elle est vraiment incroyable ! Notre complicité est immédiate. Nous décidons de louer un house-boat sur le lac Nagin et de passer du temps ensemble pour nous découvrir. Nous entendions les coups de fusil des rebelles afghans dans la nuit.
Scheme
Même après 200 ans, ils sont toujours en train de s'entretuer dans ce coin-là, c'est dingue.
Fode
Ça t'intéresse ce que je te dis ou tu t'en fous ?!
Scheme
Oui oui pardon, continue.
Fode
En fait, au départ, il n'était pas question de relation amoureuse. Cela est venu petit à petit durant ce séjour. La bascule se fait un soir après quelques Cobra Beer. Nous nous endormons dans le même lit et puis... voilà, je ne vais pas te faire un dessin !
Scheme
Non non mais je ne t'ai rien demandé.
Fode
Nous rentrons ensemble à Heezen et nous ne nous sommes plus jamais quittés.
Scheme
Merci. Je comprends mieux aujourd'hui pourquoi tout cela vous a tenu très à cœur. Si tu me le permets, je souhaiterais maintenant faire un point sur ma situation à ce moment-là sur Luna.
Fode
Avec plaisir, je t'en prie.
Scheme
Notre descente à -2 avec Mjesec, Érinis et Ielle est assez formelle. Ce sont les mêmes types de transport que pour venir à -1 : un ascenseur tubulaire. Un peu moins confortable, un peu plus technologique. Il y a beaucoup moins de monde descendant de -1 à -2 que de 0 à -1.
Fode
Il faut dire que les conditions ne sont plus du tout les mêmes.
Scheme
Si l'on pouvait encore circuler à l'air libre à -1, les températures à -2 ne le permettent plus. Il fait très chaud. La combinaison intégrale réfrigérante est obligatoire. Ce n'est plus le bon vieux scaphandre encombrant à la Apollo avec son casque rond à visière dorée et sa charge à oxygène, ni le lycra ultra-slim en Mylar aluminisé et son masque de bal des débuts de l'Atmo. C'est quelque chose entre les deux, un néoprène assez épais, fait d'un mélange Kevlar/Gore-Tex avec un bonnet tissé en fibre de Téflon équipé de 2 écouteurs/hauts-parleurs et d'un micro-casque en duplex. Sur cet ensemble, plusieurs modèles différents sont disponibles à l'achat, et si l'on n'en possède pas, on peut en louer directement dans l'ascenseur. Il faut bien sûr être équipé avant l'arrivée à -2. À notre arrivée, la splendeur est à nouveau, tout comme à -1, au rendez-vous. La cavité creusée est immense. Au loin s'équilibre, on ne sait comment, une chaîne de montagne intérieure. Une succession d'aiguilles et de monts sous cloche culminent à des hauteurs dépassant les 3000 mètres. À vrai dire, on n'est plus sûr de la hauteur que de la profondeur. Un rectangle debout sur sa largeur est la forme qui la représente le mieux. Une petite cité basse cheminant autour de sa base prolonge les excroissances, flanquée entre le mur de la cavité et des alpages s'élevant brutalement vers les hauteurs. En arrivant, nous prenons deux doubles dans un hôtel discount, c'est-à-dire entièrement automatisé, nos ressources financières étant plus que limitées, mais aussi par souci de discrétion, et, attablés au rooftop devant la chaîne brumeuse, avec nos combars, nous nous mettons à envisager la façon dont nous allons nous y prendre pour retrouver les Aérolithes, car nous sentons bien que nous nous rapprochons d'eux.
Fode
Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Scheme
Plus on se rapproche du centre et donc de la face cachée, et plus nous approchons des seules zones vivables pour eux sans assistance : les parties non-atmosphérisées de Luna. Notre discussion nous amène rapidement à considérer que ce n'est pas nous qui allons les trouver, mais que ce sont eux qui viendront à nous, et qu'il nous suffira d'avancer et d'être attentifs. Nous nous sommes déjà rencontrés si souvent. Ils nous connaissent. Nous ne les avons jamais trahis. Ils ont confiance en nous.
Fode
Mais alors où aller ?
Scheme
Cette question, nous nous la posons tout de suite après. Un silence a suivi. Et puis, nos yeux s'élèvent vers les cieux et la réponse s'impose d'elle-même. La première réaction est celle d'Érinis : « Oh non, alors là, hors de question ! ». Bien sûr, nous avons caché notre sourire. Faire de l'escalade en montagne est considérée, pour elle, comme une torture.
Fode
Elle aurait pu faire un effort !
Scheme
Je sais bien mais elle ne voulait pas. Elle est sujette au vertige, mais un truc vraiment sérieux. Elle est capable de tomber dans les pommes à 3 mètres de hauteur. Nous tentons de trouver d'autres possibilités, comme descendre à -3 au terminus-centre.
Fode
Son entrée est interdite au public.
Scheme
Et puis l'environnement est très dangereux. D'ailleurs, il n'y a eu que très rarement des équipes, et que pour les aménagements portuaires et scientifiques. Beaucoup sont revenus irradiés, brûlés. On y a envoyé des prisonniers. Ça a longtemps été une polémique. Désormais, tout est automatisé. Il y a une ouverture aménagée menant au cœur, mais elle est tout simplement impraticable. Ni pour nous, et, selon eux, ni pour les Aérolithes. Il reste à couper par les bords pour rejoindre le tunnel N/S, en contournant le centre, pour remonter vers la face cachée. Là, le problème est encore plus insoluble. Les aménagements 3D Subselen dans cette zone n'ont pas encore démarré à l'époque. Remonter de l'autre côté de la Lune est une aventure hasardeuse. Il y a des fissures. Il y a des coulées. On peut progresser, mais avec des équipements lourds, des haveuses, des explosifs, des équipes, du temps, une ingénierie. C'est après avoir passé plusieurs heures à discuter que nous sommes bien obligés de revenir à la proposition initiale. C'en est trop pour Érinis. Elle restera à -2 au village. Blessée, elle quitte notre table. Mjesec la suit immédiatement. Ils s'aiment. Il ne veut pas la laisser seule. Il ne partira pas non plus. Nous les rassurons en leur disant que nous ne partons que pour quelques dizaines d'heures, que nous ne pouvons que revenir, que nous ne savons même pas ce que nous allons y trouver. Probablement rien. Nous resterons en contact avec eux et cela finit par les rassurer. Nous avons besoin d'un relais extérieur pour cette expédition, d'un contact radio en cas de problème, mais aussi de logistiques diverses. Nous partons quelques heures plus tard, Ielle et moi. Érinis a programmé Ielle conséquemment. C'est-à-dire en humanoïde avec de gros mollets. Nous quittons le village et nous nous engageons sur le sentier.

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