Ta position dans l'élongation
J'inaugure pour ce mois un premier texte d'une série à périodicité irrégulière, out of the box, pour donner au récit un aspect plus théorique à ce que pourrait développer une ingénierie culturelle autour de la résonance lunaire. Des analyses littéraires (par exemple, de quoi est constitué le récit lunaire ?), des articles sur le sport, la politique, des textes pédagogiques, peut-être même des recettes de cuisine…
Aujourd'hui, un texte d'approche générale sur la mixité sociale, mais aussi pour essayer de mieux cerner les formes de cet écrit. Le fait d'être constamment impliqué dans notre histoire ne me permet pas toujours d'avoir le recul nécessaire, même à travers un écrit plus critique.
/ProSelen/LocalSelen/
C'est une terre de contraste où le silence est aspiré par le vide. On retrouve dans l'air préfabriqué l'écho d'un son étouffé par une vibration semblant s'accrocher et se décrocher d'une molécule à l'autre pour parvenir à l'oreille après un lent parcours transitionnel. De quels actes devons-nous nous accorder pour tenir un propos qui puisse produire une image fiable face à ceux qui nous écoutent ?
Une morphologie du génome humain a évolué dans le temps pour s'adapter aux conditions environnementales de Luna, produisant d'infimes variations biologiques. Ce ne sont pas, comme ont pu le décrire certains écrivains du XIXe siècle, des corps nus filiformes avec de grosses têtes grises, mais plutôt des textures de peaux, des musculatures adaptées ou bien encore des volumes d'organes internes légèrement modifiés par la faible attraction. Un ensemble de transformations formant une armature se dégageant de sa structure-mère par des détails. Il y a moins de différences entre un Russe et un Espagnol qu'entre un sélène et un terrien. Mais si un terrien est tout de suite identifié, un sélène l'est tout autant sur Terre. Et plus on reste longtemps sur Luna et plus la réadaptation aux conditions atmosphériques terriennes sera longue, voire impossible. Cela s'atténuera avec l'atmosphérisation d'une partie de la Lune qui, bien que proche, n'en adopte pas la même singularité. Mais cela est un autre débat.
ProSelen ou, de la frange inter, dites « Local » ? Voilà un autre débat. La question a toujours été de savoir si le mouvement sélène était une composante de la Locale ou pas. La réponse est oui, elle en est une car il y avait des passerelles entre les deux. Mais la notion de territoire est entrée en jeu. Nous avions occupé notre espace et nous l'avons fait respecter aux yeux des autorités internationales. Et maintenant il y avait des groupes constitués, des nations mais aussi des entreprises qui ont souhaité avoir leur concession. D'une première conquête sauvage est née une réglementation attribuant un espace cadastré, souvent un cratère, à chaque nation constituée sur Terre. 2073, les accords d'Aristillus.
Nous sommes venus sur la Lune pour différentes raisons. Il y a ceux qui ont fui la Terre parce qu'elle les pourchassait. Des endettés, qu'ils soient économiques ou affectifs, des déçus de leur patrie, des aventuriers qui ont voulu voir l'avant-poste spatial comme l'ultime démarche à leur parcours. Des gens comme Eva et Lica qui ont sacrifié leurs vies en utilisant les cendres de leurs corps brûlés comme explosifs très puissants. Des légendes ont construit leurs mythes. Cela fit ethnie jugulaire, une création sociale, socioculturelle et culturelle issue d'elle-même. Des sélènes d'autres clans se sont construits sur la révélation des germes de l'Ylem. Il s'est ainsi développé toute une variété de tendances dans ce mouvement. Un ensemble de collectifs. Le mythe grec a longtemps été celui sur lequel nous faisions reposer nos valeurs en comparant la déesse Séléné à Lica. Ce ne fut pas le parti pris d'autres ethnies qui se considéraient tout autant sélènes, et même plus par certains aspects. Certaines sont arrivées avec leurs propres histoires, associant des éléments de leurs quotidiens sur Terre pour alimenter leur sociologie lunaire.
Être un nouveau-né sur Luna et ne pas y avoir été immigré marque une trace indélébile dans les efforts à se construire une identité sélène plus que terrienne. Lorsque certaines sensations sont vécues comme des habitudes là où elles ne pouvaient pas exister sur la Terre. Lorsqu'ils ne connaissent pas d'autres sensations que celles que leur a procurées la Lune dès leur naissance. Nous découvrions une terre inhospitalière mais vierge que l'on découvrait en la faisant. Pour certains jeunes sélènes, des sélénites, la Terre pouvait se réduire à des clichés, des a priori. Celle d'un lourdaud traînant sa carcasse ou d'un ignorant incapable d'une quelconque curiosité sur les réalités environnementales. Les différents séjours sur Terre n'ont laissé dans leurs souvenirs que des sentiments ambivalents, soit le regret, soit le cynisme. Il y a un réel plaisir à fouler et à découvrir la Terre mais jamais sans l'idée d'un retour sur Luna. Le Terrien est vu à travers des préjugés plus ou moins favorables mais, sur place, il est rapidement considéré comme un touriste.
Tout se décline entre une population qui est le fruit d'un mélange de toutes les nations et qui prend ses racines dans le croisement et l'échange des civilisations pour décloisonner les genres et redéfinir les singularités qui se côtoient. Il y a ce qui est propre à chaque ethnie et une surcouche de son ensemble qui en fait son mélange. Dans ce mélange, on peut interroger celui des langues et des traditions. Il y a plus de fêtes et de commémorations dans ce mix que dans tout autre car on goûte à ce qui n'est pas de sa culture par la promiscuité de toutes ces tendances mais aussi par le résultat d'une compilation. Comme une ville. Dans la culture Localselen, il y a cette volonté de partager et de connaître pour s'approprier et se construire des modes de vie empruntant à toutes les communautés. Une période historique qui soit en mesure de se redéfinir, une société prête à essayer de nouveaux trucs. Cela fonctionne assez bien sur Luna de par la distance que crée l'espace entre la Terre et la Lune, ce que j'ai appelé l'innerspace. Par exemple, on part sur la Lune pour tout oublier et se reconstruire, mais on ne le fait que partiellement. Il y a, dans cet éloignement et cette promiscuité, la possibilité de tout reconstruire, de tout débrider, de mélanger sans s'inquiéter du devenir de ses racines. On est plus à même de découvrir. On vient sur Luna car on sait qu'il y a cette possibilité de se perdre dans l'autre. Tout devient possible et c'en est même la condition. On y vient car il y a ce possible comme condition clairement pratiquée. Cette distance qui nous sépare est la vague qui se dégage l'une vers l'autre. L'innerspace devient la frontière croisée des puissances s'étirant dans un filtre central, une zone, un contraste. Toute la composante sélène a des liens de similarité avec certaines ethnies (pieds-noirs, québécois, inuit, corse, basque, bretons…). De ces unions intercommunautaires, une race bâtarde faite de mélanges imprévus, de croisements brutaux et de ratés donnant d'heureux résultats, comme la première génération.
« Plutarque (46-120) écrit dans De la face qui paraît sur la Lune : « Les Arcadiens de la Grèce préhellénique croyaient qu'ils étaient des pros sélènes, c'est-à-dire une population dont l'origine remontait à une époque où la Lune n'était pas encore dans le ciel de la Terre. Ils s'attribuaient de ce fait une origine noble. Les Indiens Muiscas des plateaux de Bogotá, dans l'est de la cordillière de Colombie, font aussi plonger leurs racines à une époque où il n'y avait pas de Lune. Ces mythes liant l'histoire humaine à la Lune sont des exceptions. En général, la lune a toujours été là et le sera toujours. » Moon, a brief history, Bernd Brunner.
Etre en immersion dans sa tendance. Reculer les limites de l'impensable à chaque moment, être en mesure de se reconvertir. Avoir un goût pour l'autodérision. Le savoir est un puits sans fond, il faut en faire quelque chose. Cette position dans l'élongation propose un contenu bouleversant les contrastes. Écrire sur Luna, c'est faire l'Histoire de Luna. C'est un plaisir. Il suffit de trouver un angle. Une idée. Et de partir dessus.
Les prosélénes se décomposent en plusieurs centres. Il s'est agi à un moment donné de leur donner des noms. C'était beaucoup plus qu'une simple juxtaposition de différentes cultures. Culture mondiale, culture terrienne, l'inter, un hybride, un lève-poussière, la locale, population locale, démographie locale, densité locale, une globale, les locaux, locals only, un local, une locale, société locale, des locaux, un groupe local, une identité locale, une culture locale, la culture locale, résident Moon, réside Luna, local lunar local, héros, héros local, loser, la police locale, la locale. Proselen and Localselen.
Il y a d'abord une personne. Et le tout du monde est en elle. Et puis vient une 2e personne. Est-ce que nous avons affaire à 2 mondes ou à un monde qui en contient 2 ? Et puis vient une 3e personne. Avons-nous affaire à 3 groupes différents, à 2 groupes plus 1 ou à un groupe ? Ils coexistent dans les mêmes espaces des façons d'envisager des réalités très différentes. C'est sous l'influence de ce positionnement que la formation des corps s'est faite sur Luna. Depuis le début. En schématisant, on trouvait une tendance sélène opposée à une tendance internationale. Et puis les choses se sont complexifiées. Des enjeux insoupçonnés se sont introduits dans le tissu relationnel. Les dissensions au sein des 2 regroupements ont granularisé leur nombre. Il y eut jusqu'à 5 détachements dans le mouvement Proselen. Puis cela s'est stabilisé à 3. Dans le camp de la Locale, la diffraction était beaucoup plus importante, de l'ordre d'un regroupement par pays au minimum. Le mouvement Proselen ne comptait que pour quelques voix dans cet ensemble. La pluralité de ces voix était remise en cause en permanence. Mais pendant longtemps, les Proselen ont été les seuls à posséder une parcelle.
On retrouvait dans la Locale les mêmes problèmes que sur Terre mais avec une différence. L'espace n'avait pas encore d'attribution particulière en dehors des Proselen et donc il n'y avait pas de frontière au sens géographique. Chaque projet national était constitué de frontières virtuelles qui ont favorisé les échanges. Ces mises en réseau ont eu 2 effets contraires. Le premier a permis un fort décloisonnement des cultures et une véritable mixité des genres. Cela fut rendu possible par un rapport entre l'effet produit à la fois sur la base de l'éloignement géographique, 300 000 km au périgée, et par l'exiguïté des lieux de rassemblement sur Luna. Au départ, l'enceinte du cratère Arzachel servit de terreau avant une série de migrations vers les Apenninus au Nord, Theophilus à l'est et un retour à Clavius au sud. Mais aussi l'innovation venant à peine d'être reconnue à travers la création d'un peuple Proselen se vit bousculer par celle d'un ensemble créé par le substrat de toutes les nationalités réunies. Comme nous venons de l'évoquer à 2 reprises. C'est pour cette raison que nous parlons de Proselen et de Localselen, et peu importe que leurs noms soient associés ou séparés et leurs lettres capitales disséminées dans l'occurrence.
Une chose différenciait les sélènes de toutes les autres ethnies dont ils se sentaient proches. Le territoire lunaire n'avait aucun passé colonial. Elle n'était qu'à ceux qui la prenaient. Elle n'avait aucune origine ethnique. Il y eut la création d'un peuple légitimant une partie de ce territoire vierge mais également la création d'un autre peuple qui était la résurgence de toutes les parties présentes ne se sentant pas d'abandonner leurs racines pour tout redéplacer, façon légion, comme ce fut le cas des sélènes.
Dans cette explosion de couleurs issue de l'internation, les Localselen sont venus se réémerger en se démultipliant par pays respectifs dans les assemblées nombreuses et houleuses, souvent sur Arzachel, où au jour le jour se construisait la démocratie lunaire, la politique, les affaires courantes, et même parfois les demandes en mariage.
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