Translate

S2E4 Scène ouverte 2






Addrynh
Ce fut le tour de Lica.

Delca
Elle rentra sur scène en titubant un peu, comme projetée ici à son insu, à l'appel de l'animateur, et elle resta hébétée quelques instants devant le parterre.
Mata m’avait filé des protections auditives en mousse en précisant : « je te les conseille passque quand je branche ma camelote, ça dépote, mon pote. » Je m’empressai de les enfiler et elle mit les siennes. Elle alla prendre place derrière Lica sur scène. Elle était pourvue d’une sorte de basse/guitare acoustique à 16 cordes en bandoulière, 12 pour la guitare et 4 pour la basse sur 2 manches séparées en une seule caisse. Le genre de truc qui se joue avec 3 mains et 4 pieds. Elle jouait surtout sur la partie basse des manches et glissait un accord gratté de temps en temps sur le manche guitare. Elles échangèrent un clin d’œil et commencèrent leur morceau.

C'est l'immense silence qui s'avance
C'est l'immense silence qui danse
Faire la roue pour t'amuser
Je pose des devinettes pour t'amarrer

Lica était assez énergique sur scène. Elle exécutait une sorte de danse minimaliste avec ses bras tout en faisant des figures géométriques avec ses mains, et c'est vrai que Mata... elle envoyait du lourd avec son custom. Mais Lica s'arrêta subitement de chanter au bout de 30 secondes et resta les bras le long du corps. Sa bouche était grande ouverte. Mais au lieu d'une expression pleine de puissance et d'amour, un masque de terreur avait saisi son visage. Un son soprano continu coupa net la mélodie et cela fit comme une rupture n'ayant plus rien à voir avec la prosodie précédente. Le public crut en un jeu de sonorité expérimentale par une sorte de break vocal incident. En fait, ce fut une lente montée du son dans l'aigu. Son timbre prenait progressivement une teinte étrange. Une sorte de stridulation intense emplit l'air et fit résonner toutes les harmoniques d'une façon qui devenait inquiétante. L’inverse du décollage d’un Boeing, avec le même effet saturé sur les personnes.
Mata s'arrêta de jouer et regarda sa camarade inquiète. Une ambiance lourde avait chargé l'atmosphère. Tout s'était rétracté sur elle sous l'effet d'une déformation. Un craquement propulsa l'instant dans diverses vibrations tendues par la volatilité du son. Toute la vaisselle tremblait autour de nous, puis explosa. L'ultra-son commença à piquer et à faire bourdonner les tympans. Une micro-panique s'empara des spectateurs qui divaguaient en se bouchant les oreilles le long du bar et dans la salle. Lica prit tout le monde à son insu. Certains n'avaient pas bougé et restaient prostrés en bas de scène, obnubilés par sa présence. Elle avait pris une pause plus crispée, cambrée, les genoux pliés, les bras resserrés sur sa poitrine et la tête relevée bien haut, penchée sur le côté. Elle semblait ne jamais reprendre son souffle. Le son était devenu tellement intense qu’il n’émettait plus aucun bruit. Elle se redressa d'un coup et allongea ses bras. Son visage était blême. Pendant quelques secondes, il y eut un silence cotonneux. Un ralenti. Tout se cristallisa en un instant. Les corps se sont figés. Les regards se sont vitrifiés. Les gestes et les mouvements furent fixés dans leur élan. Les peaux devinrent cireuses, leurs textures s'assombrirent. Les épidermes, brûlées d'un feu sous leur enveloppe, les consumaient de l’intérieur, les brûlant par-dessous, pyrolysées comme du charbon. Un bouillon. Lica tomba évanouie sur le sol et, durant quelques instants, plus rien ne bougea. Je me précipitai sur elle. Elle respirait profondément, ses yeux étaient fermés, son visage en sueur. Mata n'avait même pas remué. Elle matait l'audience horrifiée, sa basse pendante. Elle retira ses bouchons auditifs et un flot d'insultes se déversa. Je montai sur scène et la poussai en lui ordonnant de partir. Fallait pas traîner ici. « Tu sais où on peut aller ?
- Nen mais t'as vu ce putain de bordel de merde.
- Je t'ai demandé si tu savais où on pouvait aller. » Elle finit par me regarder. Je portai Lica dans mes bras. « Pléyo, on peut aller chez Pléyo.
- C'est qui, c'est où ?
- Le batteur, faut prendre le métro.
- Parfait, c'est parti. Bouge ton cul. Oublie ta gratte. On s'arrache. » La scène du Carnax se situait juste à côté de l'entrée. C'est un silence qui accompagna notre évacuation. En fait, nous sortîmes très tranquillement devant ce spectacle hallucinant de corps figés. Certains étaient liquéfiés jusqu'au tronc, une flaque sous eux. Le bourdonnement de la sono en fond. La plupart avaient des visages crispés et leurs mains bouchaient leurs oreilles. Nous passâmes le sas d'entrée et nous nous retrouvâmes sur le trottoir. Nous croisâmes des clients rentrants. Leurs cris ne firent qu'accélérer nos pas vers la station de métro. Dans le wagon, les gens ne faisaient pas trop attention à nous et nous sommes restés tout le trajet sans dire un mot. Lica se remettait doucement. Elle était livide et je la couvrais de mes bras et de mon épaule, sa tête dodelinante. Au changement de station, elle pouvait à peine marcher et nous progressions lentement dans les couloirs et sur les quais. Mata appela Pléyo sur son portable. Il nous attendait. En arrivant dans son petit studio au 1er étage d'un bloc dans lequel une communauté asiatique était installée, nous nous écroulâmes tous les trois dans son canapé. Pléyo était non-voyant. Il nous servit du thé et, malgré son handicap, allait et venait sans anicroches. Il ramassa une chaise et s'assit face à son unique fenêtre, nous tournant presque le dos : « Alors amigos, que pasa ? » Et il me pointa d’un coup d’index. Je me suis redressé péniblement, c'est Mata qui prit la parole : « Lica, elle... elle fait des trucs de malade... elle nous a fait un truc de malade... elle... elle a transformé toute une salle en statut de cire. » C’est comme si Pléyo retrouvait bien là sa copine, et il se mit à rire doucement. « Te marre pas putain, je te dis qu'elle a chanté et qu'à un moment donné ça a pulvérisé tout le monde, qui ne respire plus, qui ne sont plus vivants, qui sont morts, ok. » Là, Pléyo sentit qu'elle ne plaisantait pas et il se tourna vers elle, froncilleux, pour mieux l'entendre : « Je sais pas, ce mec est arrivé, il a commencé à lui parler qu'il la connaissait depuis petite, qu'il a accouché sa mère, je ne sais pas quoi, il a sorti une boîte avec des cendres et elle en a respiré un peu et... » Je bondis et m'engageai : « Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes, si vous allez nous aider ou pas, mais dans trente minutes, ce sont toutes les polices de Marseille qui vont nous rechercher. Est-ce que ce studio est sûr pour la nuit ? Je ne crois pas. Il faut qu'on se barre d'ici tout de suite. » Mata reprit : « Écoute mon vieux, toutes ces conneries, c'est ta faute, qu'est-ce que t'es venu nous faire chier ? Dans 5 minutes, j'appelle les flics pour qu'ils rappliquent, donc tu as moins de 5 minutes pour dégager d'ici, capito ?
- Je crois que tu n'as pas bien compris. » Et je me disais à moi-même, mais c'est normal, putain, c’est normal. Mata : « Moi tout ce que j'comprends, c'est que tu vas dégager d'ici illico. » Pléyo ne disait plus rien. Lica, entre nous deux, après une tasse de thé bien sucré, avait retrouvé un peu de vigueur. Elle s'interposa : « Fermez vos gueules, c'est lui qui a raison et on s'est barré tous les trois. On est tous dans la même merde. Tout ça, c'est mon problème, enfin, je sais pas, je n'ai rien compris. Mais putain, tout ça, c'est ensemble. Ce gars, je ne sais pas qui c'est, mais il connaît des trucs sur moi. J'ai besoin d'en savoir plus. Vous n'êtes pas obligés de me suivre dans cette galère, mais si ce gars doit dégager, moi, je dégage avec lui. » C'était sorti comme ça et nous en étions restés cois. Le silence retomba. C'est le moment que je choisis pour reprendre calmement : « Elle a raison, vous n'êtes pas obligés de nous suivre. J'ai mis 15 ans avant de me décider à répondre aux dernières volontés de sa mère. Ça n'a pas été facile de comprendre pour moi aussi. Et d'ailleurs, je ne pige toujours pas. Alors vous... Je me contente de faire ce qui me semble être nécessaire. Moi aussi j'ai besoin de comprendre, d’aller au bout d’un truc et c'est pour ça que j'ai cherché à te retrouver. Il s'est passé des trucs chelou depuis que j’ai récupéré ces cendres. C'est... tu vois... » Pléyo sentit qu'il fallait lui aussi qu’il donne son avis : « ... Nous connaissons Lica depuis longtemps, comme elle, nous sommes des gosses de l'ASE, on est très lié et moi, perso, je te lâche pas comme ça avec je sais pas qui, donc, je vous suis. Personne n'a de bagnole, on peut prendre le train... mais pour aller où. » Mata se leva hargneuse, elle n'aimait pas ne pas comprendre avant d'agir, rare pour une ado : « Vous commencez sérieusement à me casser les couilles avec vos conneries. Moi j'avais pas prévu de vivre des trucs comme ça dans ma life. Comment vous croyez que ça va se finir, cette affaire. On va tous finir au trou comme des ânes. » Personne ne manifesta le contraire, et nous nous regardâmes tête basse. Nous étions dépassés par les événements. Aucun d’entre nous n’en avait choisi le déroulement. On s’était tous retrouvés dépendant d'un tas de cendres dont on ne savait pas quoi faire. Mata : « Là c'est complètement à la masse ce que je vais dire : ya une baraque dispo dans le Gard appartenant à mon grand-père. On pourrait y aller. Putain je le crois pas de dire des trucs pareils. » Je regardai Mata d'un air filtrant. Elle dit : « Et pourquoi on n'a pas été changé en flaque d’eau nous ? » 

Addrynh
Les protections auditives ! Mais comment peut-on être aussi léger dans un moment aussi grave ?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire