Addrynh
Il y a toujours un moment où le vivant rencontre l'inerte, et il faut être attentif pour agir sur ces moments-là. Ils sont chroniques, irréguliers et rares. Il y a toujours un instant à l'intérieur d'un autre, offrant une opportunité d'utiliser l'unique chance qu'ont les dominés de pouvoir agir contre leur oppresseur.
Delca
Tout s'était embrouillé dans ma tête, et je ne voyais aucune autre issue que ces duels. Quand Silice avait disparu, j'étais tombé dans une grave dépression. J'avais perdu toutes les récompenses liées à mon précédent duel, qui n'étaient en rien des acquis définitifs, et tout était redevenu comme avant — mais sans Silice —, et cela m'affecta profondément. Je décidai de ne plus sortir pour aller chercher des cailloux. J'avais perdu la notion du temps. J'errais en me frottant aux quatre murs de ma cellule, avec un acouphène qui me semblait permanent. Cela dura des mois. Je ne me nourrissais plus jusqu'à atteindre l'irréversible point de non-retour organique. J'alternais des positions debout et couchée, et puis je sentis que je ne bougeais plus. Je suis resté allongé par terre. Je n'eus plus la force de me relever ni de me redresser. Un jour, des droïdes sont venus me chercher, et on m'a transféré dans une autre cellule. J'étais encore suffisamment conscient pour sentir que l'on m'avait déplacé. Je sentais ma respiration battre mon cœur. Le goût, l'odorat et le toucher avaient disparu, et il ne me semblait pas y avoir de différence concernant mes yeux, qu'ils soient ouverts ou fermés. Le silence régnait. J'étais alimenté par une perfusion sanguine. Je délirais dans une sorte de coma où tout était idyllique. Je gambadais nu dans une clairière d'herbe rase, bien verte, sous un soleil doux, vers une allée bordée d'arbres bruns, au son d'une flûte légère, acclamé par des nymphes.
Addrynh
Psychose hallucinatoire tout ce qu’il y a de plus classique dans ta situation.
Delca
Je me suis remis à manger petit à petit. Sans conviction au début, juste parce que je ressentais la faim à nouveau et que ma volonté obéissait moins à ma raison qu'à mes sens. Je me remis à réfléchir, à avoir des sensations de réflexions éparses. Mais pourquoi avait-on décidé de me maintenir en vie ? Je le compris quelques semaines après, lorsque Youl, par un appel retransmis, me proposa un nouveau duel. J'avais repris un peu de l’écaille du poisson et je m'étais remis à parler tout seul. Il me promettait un traitement de faveur exceptionnel, en cas de victoire, réservé à une minorité de détenus : aller et venir deux heures par jour de ma cellule à une autre salle plus grande, où je pourrais me dégourdir et même prendre une douche. D'abord, je refusai, et puis se forgea l'idée d'en finir avec ma condition en tentant une évasion à ce moment-là. J'acceptai. Quelques jours plus tard, je fus installé, couché dans ce petit caisson pressurisé sur rail, au milieu de la plaine nord de Copernicus, à attendre la livraison d'une balle par un conduit d'air comprimé dans l'unique chambre d'un fusil de pointe. Après avoir loupé nos deux premières salves, je décrochai un tir décalé sur le côté, en direction de la salle de contrôle située au milieu, entre les deux cibles formant un triangle sur une colline à pente douce. J'apercevais vaguement des silhouettes derrière une baie vitrée. La balle traversa la vitre et j'appris plus tard que j'avais réussi à toucher le visage de Youl. L'aspiration du vide provoqua une panique. Je profitai de ce moment pour ouvrir le boîtier de commande des batteries au-dessous de moi et inverser la propulsion de la draisine, nous rapprochant l'un de l'autre.
Addrynh
Tu sais faire ça, toi ?!
Delca
Mais bien sûr qu'je sais faire ça ! Bon, ça m'a quand même pris dix bonnes minutes. J'arrivai à inverser la course sur rail et m'éloignai du centre vers les abords du cratère. Sur ce temps, j'usai du courant électrique pour provoquer un court-circuit dans ma combinaison, neutralisant leur camisole, avant de frapper le heurtoir violemment. Il commençait à faire froid, et je pressurisai ma tenue après avoir scellé mon casque. Je sautai sur le régolithe. Nous étions en plein jour lunaire et la lumière du soleil était vive et m'aveuglait. Je baissai ma visière. J'avais peu de temps avant de me rapprocher des premiers remparts. Ma tentative était désespérée, et je la savais sans issue, mais j'y allais quand même. Ce que je tentais n'avait aucune chance d'aboutir. Mais j'avais choisi de tenter quelque chose plutôt que de ne rien faire. Dans ma tête, j'avais choisi la mort plutôt que l'enfermement. J'étais prêt pour le hara-kiri, comme me l'avait conseillé Youl à mon arrivée. Mais je ne voulais pas d'une simple dépressurisation. Je voulais crever dans la fuite. C'était le dernier honneur que je m'accordais. Pour mourir, autant mourir en luttant. Et si, dans mes derniers instants de cavale, je me retrouvais encerclé pour être ramené dans ma cellule et subir une sanction, à ce moment-là, je déciderais de me donner la mort, devant mes poursuivants.
Addrynh
L’imprévisibilité est la seule solution pour le vivant sur le non-vivant, de l'emporter face à leurs déterminismes réciproques.
Delca
Si tu veux, mais disons qu'à ce moment-là, après les derniers mois que je venais de passer, j'étais conditionné à aller jusqu'au bout. J'étais dehors et je faisais de grands bonds pour me déplacer. Je restai sonné par la raréfaction d'oxygène dans mon scaphandre pourri. Je tentai de mettre toutes les chances de mon côté en me rationnant dans ma tentative de traversée jusqu'aux premiers remparts du cratère. Je suis resté à découvert un bon moment. C'était sur cette distance que j'avais fourni le plus d'effort pour avancer. Je parvins enfin au milieu d'un relief plus accidenté. D'immenses rochers m'environnaient, et cela s'accentuait en avançant. Je me retournais régulièrement pour m'enquérir d'une éventuelle poursuite, mais rien ne semblait venir. J'étais en sueur sous le soleil, et mon équipement ne refroidissait plus ma transpiration. Je ne savais plus s'il s'agissait de buée sur ma visière ou de mon esprit qui déraillait, mais ma vision s'était brouillée. Malgré la faible pesanteur lunaire, mes pas se firent plus lourds, plus lents, et ce n'était plus par bonds, mais au pas ralenti que j'avançais. Ma visière s'irisa soudainement, et le visage de Youl apparut par transparence en fond d'écran sur le verre poli du casque, dans mon champ de vision. Son visage était souillé par le sang, et une large plaie s'ouvrait sur sa joue. Il gardait un calme étrange.
« Alors là, vous m’impressionnez, monsieur Belmonte. J’attends avec impatience votre retour. Je vous réserve une petite surprise. »
Je ne répondis rien, et le fond d'écran disparut. Je vis quelques objets au loin se rapprocher lentement vers moi. J'étais désormais à l'orée d'un entrelacs de rochers qui s’épaississaient progressivement.
Addrynh
L'une de ces constructions fantasques, issues des violents rejets venus des profondeurs ou par des écroulements dus à des impacts.
Delca
Je ne sais pas. Mais malgré ma fatigue, je tentai de me perdre dans ces dédales de roches basaltiques. Je tombai sur un cul-de-sac impossible à franchir. Avec la trace de mes pas, on me retrouvrait sans problème. Je tombai à genoux et me préparai à en finir.
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