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S1E5 Delca/Eva





Delca 
Quelques jours passèrent avant que je ne me décide à revenir. Il me fallait récupérer un peu physiquement et sentir cette nécessité que j’avais d'en vouloir plus. Ils avaient réussi à créer un truc en moi. Ces mecs m'avaient bluffé. Une semaine passa avant que je ne repasse au centre. Je restai longuement adossé en pied de grue sur le mur à côté de l'entrée, en regardant les boxeurs arriver. Aucun ne prêta attention à moi et j’en fus un peu gêné. Ils rentraient par petits groupes et ils discutaient entre eux. J’entendis de l'extérieur les premiers coups et râles. Iwan arriva seul d'une grande foulée funky. Il passa devant moi en un souffle d'air et rentra. Je l'avais suivi du regard. Quelques secondes passèrent et la tête du grand gars pointa subitement vers l'extérieur.
« T'as l'intention de rester planté comme ça longtemps ?
- J’attends mon bus. »
- T'es du genre teigneux toi, hein, rentre, je vais te filer des gants et te montrer les locaux. » Une seconde passe et je le suis. « Calderón n'est pas là aujourd'hui, t'as pratiqué des trucs déjà ?" Nous traversons la salle jusqu'à un petit local d'équipement.
« Comme ça, vite fait. » C'est alors qu'il a commencé à me raconter ses trucs de boxe mixte. « Eux, ils sont plus de la frappe, c'est la percussion qui les excite. » Il faisait allusion aux boxeurs alentours. « Les étranglements, les immobilisations, les déséquilibres, ça les emmerde. Pourtant, ce qu’il faut, c'est chercher à trouver les points d'accroche entre tous ces mouvements. C'est ce que j'essaie de voir avec certains d'entre eux. Tiens, lui là-bas. » Il me fit un signe vers un mec plus loin qui enchaînait des kicks, puis des enroulements autour du bassin dans le vide avec un mannequin. « L'adaptation d'une discipline à une autre dans leurs enchaînements demande encore réflexion. Le jeu de force est contraire entre ce qui est offensif, comme les coups portés, et le défensif qui utilise la dynamique de l'autre comme appui à ses mouvements. Les jeux d'équilibre entre certaines prises sont complexes. La conscientisation des équilibres n'est pas encore résolue dans de nombreuses positions et...
- Mais pourquoi tu me racontes tout ça, t'es un malade toi. »
J'avoue, sur le coup, ça m'a cueilli. Je n'avais jamais entendu autant d'intelligence dans autant de muscles.  « Oui désolé, si tu veux aujourd'hui on peut se mettre ensemble. Comme ça je te montre le gymnase, j't'explique une séance et tu peux t’entraîner tout seul, faire connaissance avec les autres. Ok ?
- Okay.
- Tiens, équipe-toi, je vais regarder où t'en es au niveau frappe, on va faire du sac. » Une rage me prit. Ce fut un déluge de coups violents et désordonnés s'abattant par saccades sur le sac. Cela étonna Iwan. Je fis une pause et lui demandai : « Tu crois qu'il faut s’entraîner pour percevoir du ressenti ?
- Eh ben dis donc, à croire que l'activité physique débloque les neurones.
- J’n’ai pas besoin d'ça. »  Iwan s’avança vers moi. Sa masse me recouvrit tout entier de son ombre et il me toisa d'un air grave. « La compréhension n'est rien comparée à la puissance d'un ressenti. C'est par là que les choses bougent.
- Tu n'as pas besoin de faire le menaçant pour me dire ça."
Plus tard, nous nous retrouvâmes au café en face du centre. Je me rappelle parfaitement la discussion que nous avions eue ce jour-là. Iwan avait commandé un demi-citron et moi une 1664 bouteille.
Iwan :
« Le sport, c'est un peu comme la vie et la vie, c'est un peu comme le sport. »
Moi :
« Me dit pas que tu es dans ce genre de double sens à la con ?
- Nen j'veux dire la compet' entre personnes.
- Et alors ?
- Prenons par exemple le 100m. Dans le 100m, c'est la course à la performance. Il faut essayer de battre le record du monde.
- Ouais.
- Mais encore pour combien de temps ?
- Quoi combien de temps ?
- Combien de temps encore pour que le 100m reste une performance basée sur le temps qui s'écoule pour faire un 100m le plus vite possible.
- Là faut qu't'esspique vieux.
- Jamais on ne descendra en dessous de 7 secondes pour courir le 100m, tu comprends ça. Jamais aucun humain ne descendra sous la barre des 7 secondes dans cette putain d'épreuve olympique. Ça veut dire que dans toutes les courses d'athlétisme, la performance ne pourra plus être le temps parcouru. Que les limites des capacités n'atteindront jamais ce temps. Que l'être humain, même ultra-dopé, devra se satisfaire d'une limite. Et même avec 3 zéros après la virgule, ça devient ridicule, qui du nez ou de l'ongle est sorti en 9,548. Ça tue le 100m, ça le ternit, ça le réduit à une bande de veaux qui continue de courir le 100m ou le 800m pour rien.
- Ouais, bon et alors, c'est comme ça, on l'a toujours su que c'était comme ça.
- Sauf que tant qu'il y avait de la performance en temps à faire, on s'en foutait. Mais là maintenant, il va falloir faire différemment pour que la compétition retrouve du jus, de l'intérêt, un truc qui va au-delà de la course au podium.
- Mmh...
- Il faut redistribuer les cartes. Il faut démultiplier les enjeux liés à la performance. Il faudrait une sorte d’addition de performances variées à accomplir par le sportif.
- Genre comme le décathlon, le triathlon, tout ça.
- Oui, peut-être, je ne sais pas, mais ouvrir la formule.
- Ça fait un peu Playmobil qui joue au Lego ton truc là ?
- Le biathlon est cette forme de combiné qui se rapproche le plus de ce que je veux te dire. Tu ne trouves pas ça un peu étrange, cette alliance ski de fond, tir à la carabine. Alors pourquoi ne pas imaginer d’autres associations. Imagine un sportif qui soit capable de remporter à la fois un grand prix de Formule 1 et un tournoi de tennis comme Roland-Garros. Qu'est-ce que tu dirais de ça ?
- Je te dirais que c'est tout bonnement impossible, que tu délires mon pote.
- Et pourtant, qu'est-ce qui t'empêche de dire que cela soit possible ?
- C'est bizarre, c'est pas humainement possible.
- Autant que de courir le 100m en moins de 7 secondes ?
- Nen moins humainement possible, mais bon quand même, c'est chaud.
- Moi, je te dis que c'est possible. Et que toute la qualité de l'entraînement pour y arriver dépend de son organisation dans le temps. Je veux dire une organisation quotidienne dans la gestion de l'alternance entre les pratiques. Une réflexion à avoir sur les plannings, sur l'organisation de la grille d'agenda. Et que toute l'intelligence pratique résidera dans la vitesse d'adaptation du sportif d'une situation sportive à une autre. Je travaille sur ces schémas : le développement des pratiques par l’organisation de l’activité. Ça branche bien Calderón. Tu sais qu'il est bookmaker.
- Et qu'est-ce qui t'a poussé à venir t'entraîner ici ?
- La galère, fallait que je fasse un truc, je foutais rien, ça commençait à m'peser. Valez mieux que j'me trouve une activité sinon j'allais faire des conneries. Un truc qui te vide la tête, tu vois, qui t'occupe. Heureusement que ma sœur est là, sans elle je serais déjà au trou. C'est elle qui m'a conseillé de faire ça. Je me sens un peu responsable d'elle, tu vois. Et puis j'ai rencontré Calderón et ça a bien collé entre nous, alors voilà. » Je trouvai qu'il avait été étrangement sympathique avec moi en me livrant d'emblée des détails intimes de sa vie. Costaud, intelligent, ouvert. Ce mec est dingue. « Calderón, il est pas un peu bizarre ce mec, c'est quand même ouf ce qu'il m'a fait.
- Tu sais, je crois qu'il a ses raisons et il m'a fait le même coup. C'est sa façon de sentir les mecs. D'ailleurs, ça a plutôt bien fonctionné sur toi.
- C'est un fils de pute, ça oui.
- Moi il m'a pas fait le coup de la clé de bras, mais en sortant du bureau, j'ai fait un trou dans son mur avec mon poing. Il m'a rattrapé et il m'a dit que c'était ok, que je pouvais venir m’entraîner.
- Et tu bosses ?
- Nen, j'en ai eu plein l'cul de faire des boulots d'merde. Ça m'a fatigué. À chaque fois, ça s'finissait mal. Je finissais par craquer à devoir supporter des mecs qui me payaient des clopinettes et à qui il fallait obéir au doigt et à l'œil.
- T'as un problème avec la hiérarchie ou quoi, tu ne supportes pas qu'on te donne des ordres.
- C'est pas ça, moi j'suis ok pour qu'il y ait des mecs un peu ressources, mais rapidement, ils s'octroient un pouvoir sur toi qui dépasse le cadre du contrat que t'as signé, ça devient un truc perso tu vois. Mais le pire, c'est que je ne suis pas sûr de faire mieux si je devais me retrouver dans la situation inverse.
- Mais ça, c'est un truc assez naturel de rechercher une position dominante dans une situation.
- Peut-être, mais moi ça m'fait chier de toujours avoir à dealer avec ça.
- Et ta sœur, qu'est-ce qu'elle fait ?
- Elle bosse dans le social. Elle est partie quelques jours chez des amis, je dois aller la récupérer à la gare demain. Si tu veux, viens avec moi, je te la présenterai, elle adore les p'tites teignes dans ton genre. »
 
Le lendemain, en arrivant gare de Lyon, Iwan et moi allâmes directement sur le quai d'arrivée du train en provenance de Cosne-sur-Loire pour accueillir sa sœur. Je n'eus aucune peine à reconnaître l'assistante sociale qui m'avait reçu en entretien quelques jours auparavant. Elle aussi me reconnut. Elle rougit et parla à Iwan sans me regarder. J’eus l'intelligence de rester cool et de jouer sur mon flegme : « on se serait pas déjà vu quelque part ? »

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