Delca
Quelques jours plus tard, je décidai de rencontrer mon assistante sociale pour savoir s'il n'y aurait pas une aide financière possible pour moi et j'obtins un rendez-vous en passant au centre d'action sociale de mon quartier. Le jour J, j'arrivai et pris un ticket d'appel à l'accueil, puis montai au 1er étage du centre pour attendre mon tour. Je m'assis sur l'un des bancs compartimentés par 2 accoudoirs. Il me faisait penser à ces barres installées dans le métro le long des murs des quais pour que les clochards ne puissent pas s'allonger. Le ticket indiquait mon numéro de passage. Je m'en rappelle encore, c'était le numéro 31. L'espace était convivial. Une aire de jeux était installée pour les enfants et plusieurs personnes attendaient dans une ambiance familiale décontractée. J'attendais mon tour et m'apprêtais en compulsant mes papiers nerveusement. Mon visage était encore marqué par les coups et je portais un gros bandage à la main gauche. Le ballet des entretiens suivait son cours au gré du grincement que produisait la porte battante séparant la salle d'attente d'un couloir jalonné de bureaux. La porte se rabattit une nouvelle fois et ce fut Mlle B. qui surgit, me scrutant en un déhanchement soudain, m'offrant son plus beau sourire professionnel :
— Monsieur Belmonte, comment allez-vous ?
— Impeccablement bien et vous ?
— Veuillez me suivre.
Et je la suivis. On demande rarement à une assistante sociale si elle va bien. C'est toujours elle qui vous pose la question.
Le long d'un grand couloir, des petits bureaux comme des alvéoles se succédaient sur un côté et nous entrâmes dans l'un d'eux. Il était des plus sommaires : une table, 2 chaises, un ordinateur et un petit tableau sous-verre à cimaises représentant une sorte de paysage exotique que l'on soupçonnait d'Amérique du Sud. Le contraste était tellement fort entre la pièce et la photo (censée produire un effet de bien-être tropical par de l'eau jaillissante, immobile, d'un creux pour s'éclater sur les rochers avoisinants) que je fourvoyai mon regard en ces limbes un instant. Une esquisse douteuse de la relaxation. Une large fenêtre donnait sur la cour et je m'y avançai. Quelques enfants jouaient. L'un d'entre eux tentait de faire passer une lance en bois à travers les bras écartés au-dessus de la tête d'un camarade souriant en face de lui. Je me retournai. Mlle B. était assise et je fis de même. Elle feuilletait mon dossier. Nous restâmes en silence quelques instants, puis la discussion s'installa :
— Dans votre contrat d'insertion, vous n'indiquez pas votre parcours professionnel ni le cursus diplômant par lequel vous êtes passé. Il nous manque des éléments pour apprécier votre situation.
— Qu'est-ce que vous voudriez savoir ?
— Vous spécifiez que vous pratiquez l'escalade.
— Oui, je pratique l'escalade.
— En fait, tout cela n'est pas très précis et je vous ai sollicité pour que nous précisions ces termes ensemble. Il est indiqué dans ce même contrat que vous êtes accompagnateur en moyenne montagne.
— C'est exact, je suis diplômé d'État.
— Eh bien voilà qui va nous être utile pour vous trouver du travail sur Paris, monsieur Belmonte.
— Je ne comprends pas l'intérêt d'avoir à vous préciser mon activité. Vous n'êtes ni partie prenante du réseau lié à cette activité, ni un employeur potentiel. En quoi devrais-je vous préciser quoi que ce soit ?
— Je suis chargée de votre suivi. Vous avez des idées sur les possibilités d'emplois que vous pourriez trouver avec ces compétences ?
— À vrai dire, je n'ai pas spécialement envie de travailler en ce moment.
— Eh bien voilà qui va nous faciliter la tâche. Vous savez qu'en tant que demandeur d'emploi, vous touchez une allocation et que cela est un droit, mais qu'en contrepartie vous avez des devoirs et en particulier celui de rechercher activement un emploi.
— VOUS avez décidé que j'avais des devoirs, une sorte de contrepartie à fournir, ça, c'est votre logique, ce n'est pas la mienne. Comme s'il s'agissait de votre fric. On ne m'a jamais demandé mon avis sur ma vie. En quoi devrais-je chercher du travail ? Pour pouvoir bouffer ? Ça veut dire que si je ne cherche pas de travail je dois crever la dalle ? C'est juste n'importe quoi comme logique. J'ai bien compris que vous ne faisiez que votre devoir, vous. De plus, du travail, il n'y en a pas. Je ne suis pas un fraudeur !
— Mais vous comprenez bien qu'on ne peut pas vous entretenir à ne rien faire.
— S'il s'agit de vous, sachez que vous ne m'entretenez pas et qui vous dit que je ne fais rien ? Vous croyez qu'au chômage, on reste toute la journée chez soi à regarder de la pub à la télé ?
— Je ne sais pas, que faites-vous alors ?
— J'escalade des monuments publics.
— Pardon ?!
— Je fais des repérages sur des façades de bâtiment et quand j'en trouve une qui me plaît, je l'escalade. Gratos. Vous appelez ça ne rien faire vous ? Récemment, j'ai escaladé la face nord de Notre-Dame et j'ai un projet pour la tour Montparnasse. Mais je fais des façades plus modestes aussi, des choses plus haussmaniennes. Mais ce n'est pas pour parler de ça que je suis venu vous voir. Comme vous le constatez,
j'ai été victime d'une agression physique et je commence seulement à m'en remettre. Ma paume se cicatrise et mes plaies se referment lentement.
Je lui montrai.
— Je vais avoir besoin de nouveaux produits pour remplacer ceux de l'hôpital : des bandages, des antidouleurs, des crèmes. Vous sauriez quoi faire pour m'aider ?
Je la regardais droit dans les yeux.
— Vous devriez pouvoir accéder à la CMU. Il faut en faire la demande auprès de votre caisse d'assurance-maladie.
— Mais combien de temps durent ces procédures ?
— Bien 2 bons mois.
— 2 mois ! Mais c'est tout de suite qu'il me les faut mes crèmes.
— Je suis désolée mais on ne peut pas faire autrement.
— Et pour l'aide exceptionnelle concernant le renouvellement de ma paire de chaussures ?
— Je regarde votre dossier et je m'aperçois que vous ne m'avez pas fourni de quittance de loyer pour cette aide.
— Mon propriétaire n'est toujours pas revenu et je n'ai pas pu la lui demander. De plus, il rechigne à en donner. N'est-il pas possible de faire autrement ? Je suis vraiment dans la merde et j'en ai besoin.
Je reculai mon siège et lui montrai ma paire de tennis. Tous les signes extérieurs de déchirure avalaient ma demande.
— Pour ne pas paraître trop misérable je dois porter des pantalons longs pour les recouvrir.
— Peut-être auriez-vous d'autres pièces justificatives, EDF, téléphone...
— Pour l'EDF je suis annualisé, je ne reçois qu'une seule facture par an et je n'ai pas de téléphone fixe.
— Dans ce cas je ne peux rien faire monsieur Belmonte. Il va falloir attendre, ou bien que vous vous mettiez à travailler.
— Vous êtes supposée aider les personnes en difficulté dans leurs besoins, qu'ils soient alimentaires ou vestimentaires, ce qui est mon cas, je ne vois pas où est le problème.
— Monsieur Belmonte, ce n'est pas moi qui édicte les règles d'attribution des aides. Il en est ainsi et je ne peux pas faire autrement. De plus nous ne sommes pas là pour vous entretenir à chaque fois que vous en faites la demande. Vous êtes supposé chercher du travail comme je vous l'ai déjà dit. Il faut que vous appreniez à vous débrouiller seul monsieur Belmonte, les caisses du département ne sont pas là pour vous entretenir sans aucune contrepartie, est-ce que vous comprenez ?
— Je ne vous demande pas de m'expliquer ce qui devrait être bon ou pas pour moi je vous demande de faire votre boulot.
— Écoutez monsieur Belmonte, je vous dis qu'il ne peut pas en être autrement et vous insistez, puisque vous ne répondez pas aux conditions demandées, la discussion s'arrête là.
Je devins tout rouge et de la sueur m'eut immédiatement rendu poisseux sous les aisselles. Mes yeux n'étaient que 2 charbons mouillés. Je commençai rapidement à perdre le contrôle de moi-même. Je tentai de vouloir poursuivre calmement mais les mots ne sortaient plus, je bégayai et je ne trouvai pas d'explication. Je commençai à m'agiter alors qu'elle refermait mon dossier sans plus faire attention à moi. Une vague de froid me parcourut et tout alla très vite. Je commençai par me lever et frapper du poing la vitre derrière moi. La vitre était résistante et je m'éclatai les doigts de mon autre main. Mais plus rien ne me faisait mal ni ma main ni mon dos. Il fallait que je casse, que je brise. Ce n'était pas elle que je voulais briser mais ce qu'elle représentait dans cette institution, ce qu'elle m'interdisait. Je me levai, je pris la chaise et je la fracassai par terre. Elle se releva et se maintint dans un coin de la pièce. Mon dossier serré sur sa poitrine. Elle tentait de me calmer mais je m'étais mis à pousser des hurlements couvrant sa voix. Toutes les horreurs dicibles depuis la nuit des temps y passèrent. Je commençai à m'attaquer au bureau en le retournant sur le côté. Je ramassai l'ordinateur à mes pieds et je le lançai sur la vitre qui explosa. J'avais les mains en sang et des jets venaient moucheter les murs et le visage de l'assistante. À un moment elle put se dégager et elle sortit. Je me retrouvai seul à continuer à m'acharner sur tout ce qui me passait entre ce qui me restait de mains. Il fallut peu de temps avant que les gars de la sécurité ne m'immobilisent et je mis une bonne demi-heure avant de redescendre. Ils appelèrent les flics. Je fus bon pour un contrôle au poste. Je sortis 4 heures plus tard. La ville n'avait pas porté plainte.
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