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S1E3 Delca/Iwan


 
Addrynh 
2 jours plus tard, tu décides d'aller faire un tour à la techno-parade, pourquoi ?
 
Delca
Je ne sais pas, je me faisais chier et mon tarot m'avait prédit une rencontre formidable, alors j'ai cherché et je me suis dit que ça pouvait être l'endroit pour ça ce jour-là.
 
Addrynh 
Ton tarot...
 
Delca 
Ouais, j'ai remarqué que j'étais très sensible au tarot et souvent, je regardais les prédictions gratuites sur le net. Bon, c'est un peu cheap mais je n'avais rien de mieux à me conseiller dans ma life à ce moment-là.
 
Addrynh 
Tu étais seul et tu t'es dit : « Tiens, si j'allais y faire un tour. »
 
Delca 
Ouais, je suis remonté par le boulevard Beaumarchais jusqu'à Bastille et je suis arrivé sur le rond-point final de la parade. Elle était partie de Denfert en début d'après-midi. La foule s'était amoncelée en son centre, tout autour de la rotonde, avec l'ange au sommet de la colonne. Tu le vois, l'ange ?
 
Addrynh 
Oui, oui.
 
Delca 
J'ai fait un tour et les premières échauffourées entre bandes et CRS avaient déjà commencé. C'est un flot lacrymal qui m'accueille sur la rotonde, seul endroit où il faisait bon être en pareille circonstance. Je me souviens qu'il y avait une meuf qui est venue me voir en me disant de ne pas me frotter les yeux, que ça allait empirer. Je lui ai dit que c'était bon, ça irait. Ensuite, je suis monté sur la colonne en bronze. Il fallait passer la grille avec les pointes, monter sur la 1ʳᵉ plate-forme, puis sur un rebord encore au-dessus. Sur ce rebord, tout autour de la plaque commémorative, il y avait une rigole en cuivre où on pouvait s'asseoir et regarder la foule tout autour. On pouvait bien voir tout ce qui se passait.
 
Addrynh 
Et t'as vu des trucs ?
 
Delca 
Pas mal. C'était la fin de la parade et toute la foule s'était massée dans la nasse que devenait Bastille. Tous les axes étaient serrés par les CRS. Des bandes déclenchaient des sprints sur 100 m, faisant comme des vagues plus nerveuses que le remou normal de la foule.
 
Addrynh 
Il n'y a pas eu de charge de flics ?
 
Delca 
Non, je pense qu'ils nous laissaient mariner entre émeutiers le temps de repérer des mecs, faire des paris sur les survivants qu'ils auraient à ramasser, tu vois l'genre. Côté manifestants, la technique pratiquée par certaines bandes consistait à arracher un sac ou un téléphone, puis coup de panique — tout le monde court dans tous les sens, chacun va dans une direction en criant et en gesticulant. Parfois, le volé identifiait son voleur et il lui courait après. Ils brassaient la foule, traçant une ligne vive. À d'autres moments, ils cerclaient quelques filles pour leur claquer les fesses. Elles s'en allaient, rougissantes et rageuses. Le plus étonnant, c'est quand les filles sont aussi nombreuses qu'eux et qu'ils sursautent tous ensemble en s'invectivant de part et d'autre d'une ligne invisible. Des groupes non mixtes de joie pure. Il leur arrivait malgré tout beaucoup plus souvent de serrer un gars pour le démonter à 20 contre 1 et c'est un véritable ballet de fourmis qui pullulent tout autour d'une miette, une grouillance invectivée de rage, un défouloir collectif et individuel. Il y avait de temps en temps de beaux moments de bravoure, mais aussi des trucs minables, du genre le dernier à partir en profitait pour décrocher un coup de pompe en pleine face au mec au sol avant de se casser en courant. On fait ses preuves dans ces rassemblements. On tente des trucs. On s'affirme. Je redescendais du monument et me mêlais à la foule. Je suis curieux et je m'approche d'un clan. Puis tout va très vite. Mouvement de foule, charge au pas de course des CRS, dispersion et dans la course, un gars du gang trébuche faisant tomber le mec derrière lui. Roulé-boulé en fœtus jumeaux et les 2 mecs se relèvent sous mon nez. Je me retrouve à côté d'un physique impressionnant, une montagne de muscles. Nous sommes les 2 seuls étrangers au clan dans cette partie de la place.
 
Addrynh 
Le gars, c'est Iwan ?
 
Delca 
Oui et l'autre gars n'est pas content de s'être fait renverser, et il la ramène. Nous sommes rapidement assiégés par la troupe. Tout le monde crie, tout le monde hurle, tout le monde saute. 2 roast-beefs cernés par les Sioux. 
« Fils de pute enculé de ta race casse-toi clochard j'vais te niquer ta race sale fils de pute dégage j'vais te mettre en sang j'vais te fumer p'tit enculé j'te nique ta race j'vais te crever p'tite salope j'vais te finir t'es mort t'es mort bâtard d'enculé j'vais te niquer tu comprends ce que ça veut dire j'vais détruire ta sale gueule de fils de pute p'tite merde viens là sale chien fils de pute d'enculé de ta race. » 
Nous commençons à nous faire malmener. On nous bouscule. Nous nous retrouvons dos à dos. Les premiers coups nous parviennent. Aucun de nous deux ne perd son sang-froid et chaque coup est écarté. Je mouline comme je peux. Iwan est d'une précision incroyable dans ses gestes. Il les stoppe net et les renvoie à leur adversaire. Il enchaîne comme ça une dizaine de contres en quelques secondes. Moi, je me suis booté en mode ours blanc. J'ai la rage quand on m'énerve et plus on m'énerve, plus j'ai la rage. Mon regard de flippé sur le point de craquer, je le connais, il est très convaincant. J'ai sorti un mousqueton que j'ai enfilé au poing et je me rappelle, le côté de l'ouverture me cisaillait l'intérieur de la main et augmentait ma rage. Iwan est très calme. Il m'expose le plan de sortie :
— J'vais en prendre un, j'vais l'immobiliser et j'vais le maintenir par terre. Il faut que tu me couvres, t'es prêt ? 
— Que je couvre, que je couvre, mais que je couvre quoi, non, j'suis pas prêt, il n'y a rien à couvrir, j'me mange tout dans la tronche et c'est tout.
Il en prend un et, par je ne sais quel mouvement, il le retourne pour lui porter une clé de bras, l'obligeant à se baisser, le maintenant au cou. Je me déplaçais en faisant le tour comme un fou autour d'eux, balançant des coups au hasard, utilisant mes bras comme des massues. Ça ressemblait à une sorte de danse du shaman improvisée, silhouette dégingandée. Puis c'est la course à nouveau et tout le monde se met à s'écarter puis à disparaître. Iwan tenait toujours le jeune immobilisé et c'est une patrouille de CRS qui nous encercle. Tout le monde a bougé mais nous, on est restés là, comme des cons, et ce sont des gros bleus casqués qui nous regardent :
— Vous faites quoi là ? 
— Ben ça se voit non, on montre à not' pote comment faire une clé de bras.
Le visage du jeune est passé de blanc à bleu, mais pas de la même couleur que leurs uniformes, moins sombre. Iwan avait resserré sa prise en faisant coulisser l'intérieur de son coude sur la trachée du jeune. Le CRS n'avait pas trouvé ma remarque drôle et il ne relâcha sa clé de bras sur moi qu'en me jetant dans le fourgon. Iwan suivait, dégoûté : « Tu pouvais pas fermer ta gueule. » 
Il était replié, abasourdi. Sa lourde carcasse faisait de lui une statue en marbre figée dans la posture du vaincu. Sa tête reposait entre ses mains. Il semblait résigné. L'un d'eux, fin bourré, avait été rugissant lors de son embarcation. Alors qu'on le serrait par-derrière, il avait réussi à soulever ses 2 jambes qu'il avait disposées comme 2 ressorts en tension de chaque côté de la porte. Il criait en secouant sa tête. Monstrueux. Ils durent le reculer pour le plier et le faire rentrer par la tête. Il grognait comme un cochon et sous la poussée, il traversa l'allée du fourgon pour aller s'écraser directement sur la grille nous séparant de l'avant. À partir de là, il est rapidement tombé dans un coma semi-baveux dans lequel on l'entendait babiller. Il avait même fallu l'épauler jusqu'à l'intérieur du commissariat en arrivant. Dans le fourgon, tout est calme. Ils sont quelques-uns à s'être fait ramasser et certains tentent d'en savoir un peu plus sur l'arrondissement du commissariat où ils nous emmenaient. Il n'y a pas d'échange entre nous. Nous nous cherchions dans cette solitude, chacun face à nous-mêmes, face à nos actes et à leurs raisons qui nous ont fait être là où nous étions maintenant. À notre arrivée, nous sommes transférés dans une cellule commune. Iwan restait tendu, nerveux, pourtant nous ne risquions pas plus qu'un simple contrôle d'identité. Après un long temps d'attente, menottés à une barre fixe, on nous emmena à tour de rôle 2 par 2 dans un bureau. Nous étions assis l'un à côté de l'autre et une fliquette blonde s'est adressée autoritairement à nous : « Il va falloir que vous arrêtiez vos conneries tous les 2. Monsieur Belmonte, c'est la 2ᵉ fois en 2 jours qu'on vous ramasse. À la 3ᵉ on passe le cran au-dessus, vous comprenez ce que ça veut dire. Ça veut dire que vous passerez directement devant monsieur le procureur. Quant à vous, monsieur Bova, vous êtes sous contrôle judiciaire, vous devez déjà venir pointer toutes les semaines dans le cadre de votre suivi juridique et vous vous faites choper par la maréchaussée dans des embrouilles. Si on vous revoit, vous ne ressortirez plus d'ici, c'est bien compris ? » 
Un vague râle valut force de loi et nous sortîmes ensemble. Il pleuvait.
— Si tu n'avais pas ouvert ta gueule, ils nous auraient foutu la paix. 
— Eh mec, j'suis venu te donner un coup de main, qu'est-ce que tu me fais là 
— tu n'étais pas obligé d'étrangler Joe Dalton jusqu'à plus soif. Il doit encore être aux urgences à c't'heure-là. 
Nous nous attablâmes au café le plus proche. Je pris un martini rouge et Iwan un jus d'ananas. Je repris : 
— J'ai bien vu comment tu t'es battu hein, tu es un mec qui a l'habitude, ça se voit tout de suite, et en plus c'est quoi cette affaire de contrôle judiciaire ? 
— Rien qui soit susceptible de t'intéresser, fouille-merde, et il va falloir penser à arrêter de me casser les couilles à me suivre partout. 
— Moi te suivre partout, mais d'où je te suis partout ? 
— Tais-toi, tu n'es qu'un clochard. Tu les sors d'où tes pompes, on n'est pas au bled avec tes babouches là. — J'y peux rien, j'ai eu un problème avec mon assistante sociale, elle n'a pas voulu m'en racheter.
Il s'apprêta à me renvoyer une nouvelle insulte et puis il sourit en coin : 
— Quoi ! Ton assistante sociale ne veut pas t'acheter tes Nike, tu te fous de ma gueule ou quoi ? Toi, je te sens bien vouloir me racketter 10 cents pour accéder au prix d'une paire de tongs, je me trompe ? 
— Dis-moi plutôt où tu as appris tous tes p'tits trucs pour esquiver les coups à la ninja. 
— Va te gratter la prostate par le nez, et puis trouve-toi des chaussettes mon vieux, on est en plein hiver là, putain. 
— Et puis merde, j'm'en bats les couilles de tes conneries, tu comprends ça, va te faire enculer.
Nouveau silence. 
— Qu'est-ce que ça peut te foutre où je m'entraîne ? 
— Rien, moi j'te dis juste que tu te serais fait battre comme un âne tout seul tout à l'heure si j'avais pas été là et que je ne suis pas plus fouille-merde qu'un connard comme toi qui boit des cafés avec un clochard. Sourires. 
— Eh, mais c'est qu'il a les crocs le rachitique. Pourquoi tu veux savoir où je m'entraîne, ça t'intéresse ? 
— Non, maint'nant ferme ta gueule. 
— 47, boulevard La Chapelle.

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