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S11E5 Biometrics

 


Fode
Nous sommes accueillis aux Açores, aéroport João Paulo II, par une délégation d’Heezen. Nous séjournons quelques jours à Ponta Delgada avant d’être convoyés jusqu’à la station sous-marine située au large des côtes portugaises, d’abord sur le carré en surface puis en plongée. Un bathyscaphe de la taille d’un bus nous descend confortablement jusqu’aux contreforts de l’une des lèvres, côté africain, des 2 plaques tectoniques qui se font face, où repose la station à plus de 4000 mètres de profondeur. Le parcours pour parvenir jusqu’à la bulle – c’est aussi ainsi qu’on l’appelle – est une étonnante course vers l’obscurité jusqu’aux lumières de la station. Nous quittons la zone pélagique pour atteindre la plaine abyssale. Nous ne descendrons pas plus bas. Au-dessous de 6000 mètres, la zone est très dangereuse.

Scheme
On ne s’y aventure que pour l’exploration. À part vous, il n’y a rien dans ces contrées.

Fode
Détrompe-toi. Nous longeons le fond marin éclairé par une lourde torche. Nous avançons dans un paysage de boue et de vase brune, de couches sédimenteuses tourbillonnantes sur notre passage, amoncelées par la décomposition de milliards de créatures marines pendant des millions d’années. Nous croisons une méduse, plus rarement un requin. Toute une faune assez méconnue subsiste dans cet environnement très hostile à tout organisme vivant.

Scheme
Au moins tout autant que l’environnement spatial, ce qui vous rapproche de nous.

Fode
Et puis, la vision se fait d’un coup. Au détour d’un rocher, à une distance qu’il est difficile d’apprécier, l’éclatante cathédrale d’acier inoxydable apparaît, trouble, sous les nombreux signalements lumineux disposés un peu partout autour d’elle. Posée sur une crête, affleurant le précipice, Heezen surplombe la zone hadale dans un creux propice. Notre véhicule longe la structure asymétrique faite d’alvéoles disséminées, une bulle aux mille surfaces fait de pics, de torsades et d'allonges. Tu prends Giacometti, l’art gothique, tu lui mets de la rondeur océane, tu obtiens Heezen. Nous passons par plusieurs sas de décompression, d’abord pour le bathyscaphe lui-même puis, à notre descente, nous devons patienter dans différents espaces de contrôle.

Scheme
Un espace clos comme celui-là ne peut pas se permettre la moindre erreur de contamination.

Fode
Nous sommes reçus par Wenti Chihemek, la directrice de la station, d’origine tunisienne, d’Hammamet je crois. Elle est au courant de notre venue. Nous la rencontrons immédiatement après avoir passé tous les tests de conformité pour évoluer dans le lieu. C’est une femme mûre très élégante, aux cheveux blonds de paille et au regard noir perçant.

Scheme
Une Tunisienne blonde !

Fode
Elle nous accueille avec une extrême amabilité, dans un anglais parfait. De par son accent arabe, elle roule les « r ». Il émane d’elle un charme tout à fait particulier, un mélange de sûreté et d’hospitalité bienveillante. Nous nous sommes tout de suite sentis en confiance. Elle nous a simplement souhaité la bienvenue en nous proposant de subvenir à tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Nous n’avions qu’à lui demander et elle ferait personnellement tout ce qu’elle pourrait pour nous aider.

Scheme
J’imagine que quand vous arrivez, toutes les blessures liées à votre atterrissage forcé sont loin d’être soignées.

Fode
Oh oui ! Mon bassin a régulièrement de nouvelles fêlures. Les jambes de Spogma sont instables et il ne peut pas rester debout plus d’une heure. Iarnvid a de fortes migraines périodiques et ses bras ne font que lui manquer. Hëna et Almageste vont à peu près bien et, heureusement, sans eux nous n’aurions pas pu aller bien loin. Ils ont été nos guides, nos jambes et nos bras lorsqu’ils nous faisaient défaut et que nous en avions besoin. Ainsi, nous commençons par nous reposer le temps qu’il faut. Nous profitons de leurs équipements médicaux, bien plus à la pointe que ceux de nos ami·es touaregs, et nous passons chacun et chacune de nombreuses heures à l’intérieur d’un caisson de soins chirurgicaux pour rétablir en profondeur tout ce qui n’allait pas. Des bras articulés nous diagnostiquent, nous inspectent, nous endorment, nous découpent, nous injectent, nous remplacent, nous recousent, sur plusieurs semaines et un nombre de séances que j’avais cessé de compter. Je me retrouve avec un fixateur, une armature métallique à l’extérieur de mon corps, fixé au bassin par plusieurs barres métalliques. Cela forme une excroissance pas spécialement sexy mais qui me soulage de mes nombreux traumatismes. Mais l’opération la plus impressionnante reste celle d’Iarnvid. On l’équipe à nouveau de deux bras articulés bioniques contrôlés par la pensée. Son opération est la plus longue. Elle sort de là complètement transformée. Elle nous fait des démonstrations étonnantes : elle peut doser sa force couplée en deux extrêmes parallèlement. Elle effeuille une marguerite d’une main tout en froissant une boule de pétanque dans l’autre. Elle fracasse une bonbonne en acier à coups de poing et elle recoud une fermeture éclair de l’autre. La rééducation des jambes de Spog prend aussi beaucoup de temps : après différentes opérations des nerfs, la repousse a mis plusieurs mois. Il fait beaucoup d’exercices physiques. Nous gardons un excellent esprit d’équipe. Nous nous entraînons tous ensemble quotidiennement : callisthénie, jogging, étirements, massages. Il y a de nombreux parcours possibles à l’intérieur de la station. On peut nous voir passer en courant, des résidents qui saluent au passage.

Scheme
Vous n’êtes pas n’importe qui et tout le monde vous connaît ici-bas.

Fode
Nous profitons de ces moments pour réorganiser notre activité, réinterroger nos raisons d’être ici et réévaluer nos moyens d’action. Il en faut peu pour se remotiver. Nous retrouvons rapidement la fraîcheur de nos engagements au moment de notre départ de Luna. Cela fait déjà plusieurs mois que nous sommes sur Terre et, si nous nous sommes éloignés de nos objectifs liés à la violence de notre arrivée, à la surprise de nos rencontres, au temps d’acclimatation terrestre, nous retrouvons jour après jour ce qui nous a constitués en tant que groupe : retrouver des porteurs d’Ylem comme Iarnvid, Almageste et moi-même.

Scheme
Le fait que vous soyez trois femmes était-il une constante ?

Fode
Non, et nous le verrons par la suite : la Possession n’est pas genrée. Elle n’est d’ailleurs pas non plus spécialement incarnée dans un humain mais elle est plus facile à trouver sur ce support, car plus exposée, plus en mouvement, plus dynamique en quelque sorte qu’un rocher ou un arbre. L’Ylem peut se trouver sur n’importe quel matériau. L’Ylem est une matière cosmique, une substance céleste.

Scheme
Eh bien parlons-en maintenant, c’est le bon moment.

Fode
Lorsque nous en avons ressenti le besoin, nous avons demandé à nous entretenir avec Wenti pour lui faire part de notre projet. Nous sommes reçus dans la journée, à son office puis, dans la soirée, directement chez elle, tant nos préoccupations l’ont intéressée et touchée personnellement. La 1ʳᵉ partie de notre discussion a porté sur notre remise en forme et sur le fait que nous allions beaucoup mieux. Il s’agissait de la remercier pour les traitements dont nous avions fait l’objet et qui ont permis notre rétablissement. Elle s’en est vue ravie. Nous nous sentons tout de suite bien avec elle. Elle a poursuivi en nous expliquant la situation d’Heezen, à la fois dans le parc que constituaient les trois stations – Heezen, Thomson et Tharp – ainsi que sa position sur l’échiquier géopolitique mondial.

Scheme
À la base, les trois stations étaient Proselen, puis il n’y en eut plus qu’une : Heezen. Et cela même aujourd’hui.

Fode
Notre discussion a débuté ainsi.

Wenti : « Thomson et Tharp ont été reprises par la Locale alors que c’est nous qui les avions aménagées. Elles sont représentées sur Terre par Ma An, un Néerlandais plutôt taciturne. S’en est suivi un affrontement sous-marin entre nos trois berceaux. Et même à deux contre un, nous avons assez bien résisté, en particulier lorsqu’il a fallu faire dévier leurs missiles téléguidés. Ces fous étaient prêts à faire imploser notre forteresse. Notre puissance de calcul a pu maîtriser leurs tirs. Il s’en est fallu de peu pour que nous décidions de les retourner contre eux. La communauté internationale s’en est mêlée. Cela a déclenché une vague de négociations. Je vous passe les détails mais, en gros, il était hors de question pour eux de lâcher leur prise. En revanche, nous avons souhaité obtenir une reconnaissance et une protection de notre patrimoine. C’est ainsi que nous sommes devenus officiellement État Proselen, membre de l’ONU, capitale administrative sur Terre pour toutes les garnisons existantes. Ce qui nous a d’ailleurs placés en bonne position pour faire entendre toute la cause Proselen du système Terre-Lune.
— Oui, nous connaissons cette histoire. Nous avons été régulièrement en contact avec vous après cela et nous avons fait ce que nous avons pu de là-haut pour vous soutenir. Enfin, surtout Scheme et son équipe. »

Scheme
Ce qui est tout à fait juste. Nous avions eu de nombreuses visios pour nous accorder sur toutes les stratégies. Mais poursuis.

Fode
Nous lui avons expliqué ce qu’elle savait déjà à propos de notre mission. Elle avait travaillé sur des solutions durant notre rétablissement, et même bien avant. Nous étions là pour retrouver d’autres porteurs d’Ylem mais nous ne savions pas exactement comment. Elle, oui, et elle nous l’a expliqué comme ceci :  

Wenti : « Dans un monde perçu comme incertain, en proie à des crises et à des catastrophes de toute nature, sanitaires, sociales, géographiques, économiques, le marché de la sécurité/sûreté et celui de la technologie biométrique sont un must have pour une puissance politique. La visée devient préventive et sa pratique est alors revendiquée pour rassurer la population, adhérente à son propre asservissement, si l’on peut dire.
Ce qui est aujourd’hui nommé “traçabilité” réside dans l’association entre les technologies informationnelles et communicationnelles numériques, d’une part, et l’accentuation des caractéristiques des “sociétés de contrôle”, d’autre part. Il s’agit d’appliquer les mêmes modalités de traitement qu’à des produits. De la traçabilité des produits à celle des individus, il n’y a qu’un pas dans les systèmes d’information.
La technologie à même de recueillir, d’enregistrer et d’analyser toutes les traces liées à la description et aux activités des produits est la même pour leurs utilisateurs. Après les animaux, les médicaments et les transactions bancaires, l’humain, dans son quotidien, est tracé à travers son téléphone portable, son adresse IP, le recensement de ses achats, et cela depuis très longtemps.
Dans cette négociation avec les États de droit et la Locale sur notre “devenir” républicain, nous avons également échangé quelques ressources technologiques et, en particulier, la traçabilité biométrique des personnes. C’est une expertise que nous détenions. Les gouvernements s’arrachent les dernières technologies à ce sujet. Il se trouve que nous avons quelques spécialistes Proselen assez renommé·es, travaillant pour plusieurs États sur ces outils.
En nous déléguant ce service avec la responsabilité de plusieurs pays, nous avons la possibilité d’obtenir une transversalité entre eux — pas complète, mais suffisante pour couvrir une bonne partie du monde. La possibilité de suivre le déplacement des acteurs est de plus en plus importante. La localisation automatique de la position des sources est devenue un plugin indispensable. Le suivi des déplacements des acteurs, couplé à un système de diffusion multicanal, s’avère la solution la plus performante pour remédier à ce problème.
Les informations de déplacement et d’orientation sont ajoutées aux métadonnées des éléments, permettant ainsi le suivi automatique des déplacements des acteurs. Les interfaces et protocoles de transmission multicanaux facilitent l’installation de tels dispositifs de spatialisation.
Mais tout cela, nous le savions déjà. Là où votre recherche nous lance un nouveau défi, c’est dans l’adaptation de ces modalités à un rayonnement pouvant aller jusqu’à l’analyse moléculaire de l’individu tracé, cette faculté de se rendre, à distance, jusqu’à l’intérieur des corps.
La surveillance par la vidéo numérique était une première étape. Le suivi des participants par analyse thermique, l’induction des techniques utilisant l’infrarouge à l’aide de marqueurs, sont les solutions utilisées pour détailler les scans dans une deuxième étape. On analyse les individus un par un. Un contrôle informatique couvrant une bonne parcelle mondiale passe en revue chaque citoyen sur Terre.
L’inconvénient est que cela prend du temps, car non seulement nous n’avons pas encore l’ensemble de la technologie nécessaire, mais aussi, pour l’instant, nous ne pouvons effectuer ces analyses qu’individu par individu, rue par rue, quartier par quartier, ville par ville, avec des choix de localisation selon des probabilités très aléatoires.
Un satellite est capable de cibler une rognure d’ongle et d’en décomposer la constitution atomique, mais il n’est capable de le faire qu’une fois à la fois. On pourrait penser que le développement en série n’est qu’une question de temps pour démultiplier l’appareillage. Il n’en est rien. Il y a des questions budgétaires, éthiques, politiques, environnementales derrière le développement de ces techniques.
On peut tracer des milliards d’individus en même temps, mais on ne peut, pour l’instant, décomposer leur structure moléculaire qu’un par un, car il n’y a qu’un seul outil dans le monde capable de le faire. Et vous savez quoi ? Il est ici, à Heezen, dans le plus grand secret — et vous y êtes indirectement pour quelque chose.
Cela n’intéressait personne avant que vous ne souhaitiez faire vos recherches. Cela évoluera, mais pour l’instant, il en est ainsi.
Autre problème, résolu je crois : il faut obtenir un échantillon de votre corps — un cheveu suffit — pour encoder une sorte de template et pouvoir l’associer à l’approche satellitaire. Ce détail primordial nous a empêchés d’aller plus loin. C’est ce que nous avons fait suite aux différentes opérations que vous avez subies. Nous avons prélevé un infime échantillon de votre ADN. J’espère que cela ne vous dérange pas ? »

Scheme
Alors ça, c’était pas cool !

Fode
Devant le fait accompli et la nécessité d’avoir à le faire, nous n’avons rien dit. Elle était si avenante et pleine d’attention envers nous. Nous avons mieux compris, dès lors, pourquoi. Nous nous sommes rendu compte que nous avions affaire à l’une des prêtresses du contrôle des populations. Que l’on puisse suivre les déplacements d’une personne à distance, ça, ok, on savait le faire, mais aller jusqu’à déterminer son groupe sanguin ou l’analyse de son réseau veineux, ça, ce n’était pas encore fait. Et pourtant, ils l’ont fait, et c’était la seule technologie à notre disposition pour poursuivre notre destinée.

Scheme
C’est dingue !

Fode
Mais ce n’est pas tout. Elle a fini notre entretien par une nouvelle qui nous a surexcités. Elle nous annonce avoir trouvé des résidus de matière dans le corps d’une personne.

Scheme
Roulement de tambour.

Fode
Un adolescent dans une high-school américaine, à Louisville dans le Mississippi, dénommé Hans Furlong. Nous nous préparons à partir immédiatement.

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