Fode
Nous sommes accueillis aux Açores, aéroport João Paulo II, par une délégation d’Heezen. Nous séjournons quelques jours à Ponta Delgada avant d’être convoyés jusqu’à la station sous-marine située au large des côtes portugaises, d’abord sur le carré en surface puis en plongée. Un bathyscaphe de la taille d’un bus nous descend confortablement jusqu’aux contreforts de l’une des lèvres, côté africain, des 2 plaques tectoniques qui se font face, où repose la station à plus de 4000 mètres de profondeur. Le parcours pour parvenir jusqu’à la bulle – c’est aussi ainsi qu’on l’appelle – est une étonnante course vers l’obscurité jusqu’aux lumières de la station. Nous quittons la zone pélagique pour atteindre la plaine abyssale. Nous ne descendrons pas plus bas. Au-dessous de 6000 mètres, la zone est très dangereuse.
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On ne s’y aventure que pour l’exploration. À part vous, il n’y a rien dans ces contrées.
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Détrompe-toi. Nous longeons le fond marin éclairé par une lourde torche. Nous avançons dans un paysage de boue et de vase brune, de couches sédimenteuses tourbillonnantes sur notre passage, amoncelées par la décomposition de milliards de créatures marines pendant des millions d’années. Nous croisons une méduse, plus rarement un requin. Toute une faune assez méconnue subsiste dans cet environnement très hostile à tout organisme vivant.
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Au moins tout autant que l’environnement spatial, ce qui vous rapproche de nous.
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Et puis, la vision se fait d’un coup. Au détour d’un rocher, à une distance qu’il est difficile d’apprécier, l’éclatante cathédrale d’acier inoxydable apparaît, trouble, sous les nombreux signalements lumineux disposés un peu partout autour d’elle. Posée sur une crête, affleurant le précipice, Heezen surplombe la zone hadale dans un creux propice. Notre véhicule longe la structure asymétrique faite d’alvéoles disséminées, une bulle aux mille surfaces fait de pics, de torsades et d'allonges. Tu prends Giacometti, l’art gothique, tu lui mets de la rondeur océane, tu obtiens Heezen. Nous passons par plusieurs sas de décompression, d’abord pour le bathyscaphe lui-même puis, à notre descente, nous devons patienter dans différents espaces de contrôle.
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Un espace clos comme celui-là ne peut pas se permettre la moindre erreur de contamination.
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Nous sommes reçus par Wenti Chihemek, la directrice de la station, d’origine tunisienne, d’Hammamet je crois. Elle est au courant de notre venue. Nous la rencontrons immédiatement après avoir passé tous les tests de conformité pour évoluer dans le lieu. C’est une femme mûre très élégante, aux cheveux blonds de paille et au regard noir perçant.
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Une Tunisienne blonde !
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Elle nous accueille avec une extrême amabilité, dans un anglais parfait. De par son accent arabe, elle roule les « r ». Il émane d’elle un charme tout à fait particulier, un mélange de sûreté et d’hospitalité bienveillante. Nous nous sommes tout de suite sentis en confiance. Elle nous a simplement souhaité la bienvenue en nous proposant de subvenir à tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Nous n’avions qu’à lui demander et elle ferait personnellement tout ce qu’elle pourrait pour nous aider.
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J’imagine que quand vous arrivez, toutes les blessures liées à votre atterrissage forcé sont loin d’être soignées.
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Oh oui ! Mon bassin a régulièrement de nouvelles fêlures. Les jambes de Spogma sont instables et il ne peut pas rester debout plus d’une heure. Iarnvid a de fortes migraines périodiques et ses bras ne font que lui manquer. Hëna et Almageste vont à peu près bien et, heureusement, sans eux nous n’aurions pas pu aller bien loin. Ils ont été nos guides, nos jambes et nos bras lorsqu’ils nous faisaient défaut et que nous en avions besoin. Ainsi, nous commençons par nous reposer le temps qu’il faut. Nous profitons de leurs équipements médicaux, bien plus à la pointe que ceux de nos ami·es touaregs, et nous passons chacun et chacune de nombreuses heures à l’intérieur d’un caisson de soins chirurgicaux pour rétablir en profondeur tout ce qui n’allait pas. Des bras articulés nous diagnostiquent, nous inspectent, nous endorment, nous découpent, nous injectent, nous remplacent, nous recousent, sur plusieurs semaines et un nombre de séances que j’avais cessé de compter. Je me retrouve avec un fixateur, une armature métallique à l’extérieur de mon corps, fixé au bassin par plusieurs barres métalliques. Cela forme une excroissance pas spécialement sexy mais qui me soulage de mes nombreux traumatismes. Mais l’opération la plus impressionnante reste celle d’Iarnvid. On l’équipe à nouveau de deux bras articulés bioniques contrôlés par la pensée. Son opération est la plus longue. Elle sort de là complètement transformée. Elle nous fait des démonstrations étonnantes : elle peut doser sa force couplée en deux extrêmes parallèlement. Elle effeuille une marguerite d’une main tout en froissant une boule de pétanque dans l’autre. Elle fracasse une bonbonne en acier à coups de poing et elle recoud une fermeture éclair de l’autre. La rééducation des jambes de Spog prend aussi beaucoup de temps : après différentes opérations des nerfs, la repousse a mis plusieurs mois. Il fait beaucoup d’exercices physiques. Nous gardons un excellent esprit d’équipe. Nous nous entraînons tous ensemble quotidiennement : callisthénie, jogging, étirements, massages. Il y a de nombreux parcours possibles à l’intérieur de la station. On peut nous voir passer en courant, des résidents qui saluent au passage.
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Vous n’êtes pas n’importe qui et tout le monde vous connaît ici-bas.
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Nous profitons de ces moments pour réorganiser notre activité, réinterroger nos raisons d’être ici et réévaluer nos moyens d’action. Il en faut peu pour se remotiver. Nous retrouvons rapidement la fraîcheur de nos engagements au moment de notre départ de Luna. Cela fait déjà plusieurs mois que nous sommes sur Terre et, si nous nous sommes éloignés de nos objectifs liés à la violence de notre arrivée, à la surprise de nos rencontres, au temps d’acclimatation terrestre, nous retrouvons jour après jour ce qui nous a constitués en tant que groupe : retrouver des porteurs d’Ylem comme Iarnvid, Almageste et moi-même.
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Le fait que vous soyez trois femmes était-il une constante ?
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Non, et nous le verrons par la suite : la Possession n’est pas genrée. Elle n’est d’ailleurs pas non plus spécialement incarnée dans un humain mais elle est plus facile à trouver sur ce support, car plus exposée, plus en mouvement, plus dynamique en quelque sorte qu’un rocher ou un arbre. L’Ylem peut se trouver sur n’importe quel matériau. L’Ylem est une matière cosmique, une substance céleste.
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Eh bien parlons-en maintenant, c’est le bon moment.
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Lorsque nous en avons ressenti le besoin, nous avons demandé à nous entretenir avec Wenti pour lui faire part de notre projet. Nous sommes reçus dans la journée, à son office puis, dans la soirée, directement chez elle, tant nos préoccupations l’ont intéressée et touchée personnellement. La 1ʳᵉ partie de notre discussion a porté sur notre remise en forme et sur le fait que nous allions beaucoup mieux. Il s’agissait de la remercier pour les traitements dont nous avions fait l’objet et qui ont permis notre rétablissement. Elle s’en est vue ravie. Nous nous sentons tout de suite bien avec elle. Elle a poursuivi en nous expliquant la situation d’Heezen, à la fois dans le parc que constituaient les trois stations – Heezen, Thomson et Tharp – ainsi que sa position sur l’échiquier géopolitique mondial.
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À la base, les trois stations étaient Proselen, puis il n’y en eut plus qu’une : Heezen. Et cela même aujourd’hui.
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Notre discussion a débuté ainsi.
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Ce qui est tout à fait juste. Nous avions eu de nombreuses visios pour nous accorder sur toutes les stratégies. Mais poursuis.
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Nous lui avons expliqué ce qu’elle savait déjà à propos de notre mission. Elle avait travaillé sur des solutions durant notre rétablissement, et même bien avant. Nous étions là pour retrouver d’autres porteurs d’Ylem mais nous ne savions pas exactement comment. Elle, oui, et elle nous l’a expliqué comme ceci :
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Alors ça, c’était pas cool !
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Devant le fait accompli et la nécessité d’avoir à le faire, nous n’avons rien dit. Elle était si avenante et pleine d’attention envers nous. Nous avons mieux compris, dès lors, pourquoi. Nous nous sommes rendu compte que nous avions affaire à l’une des prêtresses du contrôle des populations. Que l’on puisse suivre les déplacements d’une personne à distance, ça, ok, on savait le faire, mais aller jusqu’à déterminer son groupe sanguin ou l’analyse de son réseau veineux, ça, ce n’était pas encore fait. Et pourtant, ils l’ont fait, et c’était la seule technologie à notre disposition pour poursuivre notre destinée.
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C’est dingue !
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Mais ce n’est pas tout. Elle a fini notre entretien par une nouvelle qui nous a surexcités. Elle nous annonce avoir trouvé des résidus de matière dans le corps d’une personne.
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Roulement de tambour.
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Un adolescent dans une high-school américaine, à Louisville dans le Mississippi, dénommé Hans Furlong. Nous nous préparons à partir immédiatement.

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