Fode
Notre atterrissage sur Terre en plein Sahara occidental a été une catastrophe pour nous. Nous sommes vivants, mais dans quel état ! Notre sortie de l'état stationnaire depuis le franchissement de la thermosphère nous a précipités dans une chute vertigineuse et nous a réduits en bouillie. J'ai le bassin fracturé. Spogma a les 2 jambes cassées. Iarnvid a ses 2 bras articulés en miettes plus un traumatisme crânien. Hëna a les omoplates défoncées et Alma s'est retourné les genoux et les coudes. Nous sommes recueillis par une tribu nomade quelque part entre la Mauritanie de F'derik et le Maroc de Mijek. Nous sommes tous tombés dans un profond coma. C''est au fur et à mesure que nous découvrons les capacités d'accueil et d'entraide de ces Touaregs. Une tente Khaima nous est réservée et durant des mois nous sommes installés sur des nattes et des peaux à même le sol. Elles nous soignent d'une façon remarquable, sans que nous puissions sortir le moindre mot ni faire le moindre geste. Nous expérimentons leur médecine traditionnelle qui fut un véritable miracle. Profitant de notre coma, par des massages répétés, les femmes remettent en place nos os brisés. Elles fixent des attelles aux membres avec des cordes et elles nous laissent immobiles. Nous sommes nourris avec de la pâte de mil et de la viande d'autruche. Pour les plaies ouvertes, elles utilisent des feuilles d'aboragh, arbre très commun au sud du Sahara, et des noyaux de dattes. Elles les brûlent et grillent les feuilles sèches du Balanite, autre arbre très répandu, sur un morceau de poterie posé sur des braises. Les feuilles de Balanite sont carbonisées et mêlées à du tabac qu'elles réduisent en poudre dans un petit mortier et qu'elles recueillent par vannage. Sur de la graisse de dromadaire contenue dans un chiffon pressé pour en exprimer le corps gras, comme une pommade, elles répandent ce mélange en cataplasme alternant avec du lait de chèvre chauffé. Ce ne sont que quelques exemples de ce qu'elles nous ont fait. Nous parvenons à suivre certaines préparations qu'elles font devant nos yeux. Nos yeux, qui sont encore les seules choses qu'il nous était encore possible de bouger à ce moment-là, malades que nous sommes !
Scheme
Et vous subissiez en plus la pesanteur terrestre ?
Fode
Oui, on l'a ressentie au réveil du coma avec la chaleur tropicale en plus. Nous avons eu des problèmes de respiration. Nous étions tellement cassés en mille morceaux. C'est comme si nos corps se reconstruisaient directement aux conditions terrestres. Notre entraînement sur Luna nous aura tout de même permis de rester en vie et de ne pas mourir étouffés en quelques heures.
Scheme
Et ils ont demandé quoi en échange ?
Fode
Eh bien... rien. Ces gens nous ont sauvé la vie, soignés, nourris et hébergés. Ils n'ont absolument rien demandé en échange. Ils l'ont fait parce qu'il fallait le faire, parce qu'ils ont considéré que nous étions sur leur route de vie. Et lorsque nous nous sommes quittés, on s'est demandé ce que nous pourrions faire pour eux. On s'est rendu compte qu'ils n'avaient besoin de rien. Ça nous a choqués. On a absolument voulu faire quelque chose pour eux. Nous nous sentions redevables vis-à-vis d'eux. Nous ne comprenions pas que l'on puisse donner autant et que cela soit naturel. Nous aurions pu les aider financièrement, matériellement, pas tout de suite, pas maintenant, mais rien de tout ce que nous pouvions leur proposer ne les intéressait. Nous en avons discuté avec eux. De même qu'ils auraient pu parler de nous à droite à gauche. Cela aurait suscité des intérêts divers et variés pour d'autres. Mais non, ils n'ont même pas parlé de nous à qui que ce soit. Isolés qu'ils étaient eux-mêmes. On s'est dit que nous n'aurions pu leur apporter que des problèmes et que s'ils ne l'ont pas fait, c'était tout simplement pour préserver leur sécurité. Si nous l'avions voulu, nous aurions pu rester et vivre avec eux pour le restant de nos jours.
Scheme
En adoptant leur mode de vie.
Fode
Évidemment.
Scheme
Mais alors comment s'est passé votre départ de cette tribu ?
Fode
Hëna et Alma se sont remis plus vite que nous. Il a d'abord fallu qu'ils partent en reconnaissance pour savoir exactement où nous nous trouvions. Notre but était de rejoindre la seule station Proselen subatlantique, Heezen, à l'ouest des Açores et donc de cheminer jusqu'au Portugal depuis la Mauritanie. Ce parcours s'est révélé être un calvaire pour moi, Iarnvid et Spogma. Il y a d'abord eu le parcours à dos de dromadaire du campement jusqu'à Mijek. Si notre convalescence portait ses fruits, pas mûrs, la pesanteur terrestre n'en avait pas encore fini avec nous. Nous marchons péniblement pour toutes ces raisons. Nous devons faire des pauses toutes les 5 mn tant l'effort est difficile. Le moindre effort nous pousse à bout. Difficultés respiratoires, douleurs articulaires permanentes. Je me suis refissuré le bassin en arrivant à Mijek. Iarnvid n'a pas de bras et une forte corpulence. Tout est difficile pour elle. Heureusement, Spogma est aux petits soins. Pour lui, c'est la chaleur qui l'assassine tout autant que l'attraction. C'est le plus lent aussi parce que ses jambes ont beaucoup souffert. Franchement, nous voir nous déplacer vu d'une terrasse tiendrait du record de patience, même devant un thé brûlant. Nous avons traversé la frontière sans souci à travers le désert guidés par nos amis.
Scheme
Un cessez-le-feu a été signé entre le Front Polisario et les forces marocaines en 1997. On peut circuler sans trop de problème entre la Mauritanie et le Maroc. Depuis ce temps-là, il n'y a plus trop de guerre dans ce coin-là.
Fode
Hum, tu as lu le wiki, c'est bien, mais c'était il y a bien longtemps. Aujourd'hui, le Front a quasiment disparu. C'est le Maroc par défaut qui contrôle une région qui fut marquée par une industrie minière importante, principalement du phosphate, qui a fait bon ménage avec l'Europe dans ses bons jours, mais la plupart sont aujourd'hui abandonnées. De nos jours, avec la concentration urbaine, il n'y a guère plus que nos ami·e·s et quelques foyers naviguant encore dans ces régions. D'ailleurs, pour ces raisons, nos ami·e·s, comme beaucoup de leurs ethnies, sont devenus sédentaires avant d'avoir été nomades. Ils stationnaient aux abords des villes pour profiter de leurs ressources. Et puis, insatisfaits par leur vie quotidienne, par le traitement misérable qui leur était fait, certains sont redevenus nomades et ont renoué avec leurs traditions. Ils sont repartis dans le désert. Il y a toujours des champs de mines oubliées qui traînent un peu partout du temps des guerres d'indépendance menées par l'organisation sahraouie et ses rares soutiens communistes, à l'époque, contre le Maroc et la Mauritanie. Nos ami·e·s connaissent les routes et savent par où passer pour ne pas être embêtés par des mines. Nous faisons une pause de plusieurs jours à Mijek avant de repartir pour Oum Dreyga airfield, une piste d'atterrissage. Notre plan est de prendre un avion pour Agadir ou Marrakech puis d'obtenir un rapatriement officiel pour rejoindre Casablanca, Gibraltar, Lisbonne et les Açores.
Scheme
J'ai regardé, c'est plus un chemin de terre qu'une piste d'atterrissage...
Fode
Nous devons attendre plusieurs semaines avant qu'un ravitaillement héliporté ne se décide à passer. Il y a encore quelques habitations sédentaires. Ce sont d'ailleurs eux qui nous renseignent sur la régularité des passages.
Scheme
N'y avait-il pas une équipe de maintenance sur place ?
Fode
Non. Il y avait bien longtemps que l'héliport était abandonné. Pour ne pas louper ce convoyage, nous établissons notre camp directement sur l'hélisurface et nous patientons. Notre mode de survie nous permet de supporter l'attente. De plus, la traversée jusqu'ici nous a retamés. C'est une fois de plus nos amis qui s'occupent de nous. Nous pouvons néanmoins nous déplacer et nous reprenons un entraînement musculaire quotidien. Ce sont des moments que je n'oublierai jamais. Jour après jour nous reprenons des forces. Nous habituons nos corps à l'attraction progressivement. Nous parvenons à sortir tranquillement de notre torpeur. Nous passons des soirées inoubliables au coin du feu pour fumer le yamba. La journée, nous apprenons à chasser le lapin à queue blanche, le serpent et le lézard. Les palmiers, les figuiers et les dattiers sont riches en nutriments et en sucres. Nous trouvons des sources d'eau potable. Parfois, nous trouvons des œufs d'oiseaux que nous mangeons directement cuits sur une pierre chaude. Celle qui galère le plus, c'est Iarnvid, depuis la perte de ses prothèses dans la chute, elle n'a plus de bras. On lui recommande de rester tranquille mais elle insiste pour se rendre utile. C'est elle qui va chercher du bois pour le feu. Elle s'assied et ramasse des branchages avec ses pieds et les dépose dans une nasse en liège. Une assistante touareg l'aide ensuite à porter le cerceau autour de son crâne, dans son dos. Ainsi, grâce à elle et d'autres, nous avons tous les soirs un bon petit feu pour se réchauffer et cuisiner.
Scheme
Car, bien sûr, si les journées sont brûlantes, les soirées, elles, sont glaciales.
Fode
Nous passons de 50°, la température la plus élevée en journée, à 6° le soir et parfois même en dessous de 0°. On finit par s'habituer mais il faut prendre ses précautions et être bien équipé. Et puis, un jour, dans l'après-midi, un vrombissement se fait entendre dans le ciel. Un hélicoptère de l'armée marocaine se pose en trombe à quelques mètres de notre camp. Ils viennent en mission de repérage. Ils n'ont rien de particulier à faire ici. Ils sont là parce que dans un calendrier, quelque part dans un bureau de l'aviation militaire à Agadir, il est planifié régulièrement un vol de reconnaissance à cet endroit. Les objectifs de la mission : faire un tour du village, contrôler l'état des ressources, déposer du matériel, faire un rapport. Nous les abordons avec d'autant plus de nécessité. Nous sommes heureux de constater qu'ils sont prêts à nous aider et à nous ramener à Dakhla où un cordon sanitaire sera mis en place pour nous rapatrier dans la seule enclave Proselen sur terre, Heezen, l'une des 3 stations subatlantiques au large des Açores, installées sur les pics des 2 plaques qui s'opposent, traversant l'atlantique dans sa longueur.
Scheme
Oui, c'est le seul lieu qui puisse servir d'ambassade pour nous sur Terre. Il y a des petites poches d'habitants dans certaines grandes villes et même quelques quartiers comme à Paris et New York où Proselen et Localselen vivent conjointement, mais rien d'aussi représentatif que la station d'Heezen.
Fode
Un rapport sera fait par l'armée marocaine. Ce sera la fin de notre anonymat. Les adieux sont déchirants avec les Touaregs. Nous comprenons dans le vol qui nous ramène vers Dakhla toute l'intensité de ce que nous avons vécu avec eux. Le contrat social et son feedback sont contenus dans le même temps, dans le fait d'avoir vécu ensemble des moments de vie incroyables. Tout entier est son propre contenant et contenu. Il n'y a pas eu d'avant et il n'y a pas eu d'après. Ce qui est vécu l'a été pour toujours et ce sont ces moments qui comptent. Nos échanges auront contribué à l'épanouissement de tous ceux qui ont participé à nos mésaventures. Et chacun repartira sur son chemin. Finalement, ils nous ont montré une chose : le temps passé ensemble se suffit à lui-même. Il est déjà rempli de tout ce que nous avions besoin de recevoir et de donner.
Scheme
Et vous arrivez dans la mythique station d'accueil Proselen.
Fode
Où nous terminerons notre convalescence.

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