Fode
Bien reçu. Tu as l'image ? Le son ?
Scheme
Oui.
Fode
Alors on peut couper l'instantané pour ne pas créer de larsen et on reste sur l'hologramme. Et c'est moi qui commence. Nous sommes le dimanche 1er octobre 2243. Je vous parle depuis ma résidence en bord de mer au sud du Portugal, sur Terre, où je me suis installé récemment avec toute ma famille. Je ne suis jamais retourné sur Luna. Vous allez comprendre pourquoi au fur et à mesure de nos échanges avec Scheme. Mais il faut pour cela revenir plusieurs années en arrière, c'est-à-dire exactement là où nous vous avions laissés précédemment. Dayax a repris le pouvoir à Gruithuisen après que nous le lui ayons nous-mêmes repris. Une farandole sinistre où les joies s'inversent. Nous sommes assignés à résidence d'où nous nous échappons. Vous vous retrouvez à Mairan au nord pour décider des suites de votre cavale. Nous parvenons à fuir par mare Imbrium pour rejoindre le couloir anti-gravitationnel, permettant la circulation et le stockage de toutes les roches extraites des différents chantiers d'excavation et d'aménagement de Luna 3D, pour les amener à quelques centaines de kilomètres au-dessus de l'Atmo. Un petit astre en orbite synchrone, quasiment au-dessus de Copernicus, forme une petite Lune de la Lune elle-même, Luna bis. Nous sommes dans cette minuscule capsule traversant le corridor pour la rejoindre et, de là, trouver un moyen de rejoindre Terra. Nous nous sommes préparés pendant plusieurs années à supporter l'attraction, pour nous, qui n'avons jamais quitté Luna, à part Hëna, habitué à supporter les 2 pesanteurs.
Scheme
Tu peux décrire un peu cette formation rocheuse étonnante ?
Fode
Les roches transvasées se sont agglomérées dans le chaos. Un centre s'est constitué autour d'une pile énergétique. Au début, il y avait des regroupements satellitaires de cailloux qu'il a fallu recentrer par toutes les forces disponibles vers ce point fixe à l'aide de différents outils spatiaux : des vaisseaux-repoussoirs, des mini-réacteurs implantés dans les débris pour les rediriger, des lassos en acier, des catapultes. Dès qu'une attraction suffisamment puissante s'est mise en place, les amas se sont regroupés plus facilement. C'est dans le creux d'un amas, à la périphérie du noyau, qu'une station a pu être installée et maintenue. Nous n'avions aucune idée de ce que nous allions y trouver. Il a d'abord fallu s'extraire de la conduite pour ne pas aller s'écraser contre l'agglomérat. Notre capsule est dotée de petits moteurs à hydrogène qu'il faut déclencher au bon moment pour ne pas soit sortir dans l'espace, soit être trop peu puissants pour sortir de la course. La pression augmente au fur et à mesure que l'on se rapproche du centre. Pour cela nous laissons Hëna manœuvrer, c'est un pilote qui a l'habitude de faire des allers-retours entre Terra et Luna sur différents véhicules. Il nous a fait un peu peur car il a attendu le dernier moment avant de mettre les gaz.
Scheme
C'était en fait le seul bon moment.
Fode
La plage pour sortir était très étroite. C'était une bande de quelques centaines de mètres dans laquelle il fallait se situer. Tout s'est mis à trembler autour de nous d'un seul coup. Nous avons subi une décélération importante, multipliant le poids de nos corps sur nous-mêmes. La capsule était très petite. Nous étions un peu les uns sur les autres. Nous avons fini par échapper au fracas. Notre cabine s'est stabilisée pour venir accrocher un autre couloir nous amenant jusqu'à l'aire de dépôt en passant sous un porche s'ouvrant en spirale pour se refermer derrière nous. Juste avant, par notre minuscule hublot, nous pouvions voir l'élan des blocs et des poussières poursuivre leur chemin. C'était comme si nous venions d'échapper aux portes de l'enfer. Au loin, l'éclatement des agrégats formait des explosions incessantes éblouissant tout le cadre de couleurs vives, blanches, rouges, sur le noir profond de la cavité sur laquelle elles se situaient. Quand nous appareillons, en douceur, nous reprenons nos esprits. Même protégés par la carène de notre capsule, nos combinaisons et la coque de la station, l'environnement est très hostile. La radioactivité est intense et nous n'avons que très peu de temps pour passer de notre véhicule à un autre avant d'atteindre les seuils de contamination.
Scheme
D'ailleurs, il n'y a personne dans cette station. C'est juste une grosse télécommande manipulée depuis Luna pour mesurer et contrôler le fonctionnement de l'ensemble.
Fode
Exactement. Un peu comme tout ce qui se passe autour du noyau de Luna. Tout est automatisé. Il est impossible pour un organisme vivant de s'y maintenir.
Scheme
Hormis quelques microbiotes bactériens.
Fode
Il a donc fallu que nous fassions très vite pour repartir. Il y avait d'autres capsules de sauvetage alignées dans cette station. Nous nous sommes précipités dès notre amarrage hors de notre réceptacle, en combinaison, car il n'y a pas d'atmosphère ici hormis une salle pressurisée faite pour les changements de combinaison. Nous devons traverser toute la station à pied pour rejoindre l'autre bord où se trouvent des capsules complémentaires prêtes à être tirées dans la direction opposée à notre arrivée, c'est-à-dire en direction de Terra. La station n'est pas très grande. Nous avons vite fait de nous retrouver sur la plateforme de lancement. Nous traversons quelques couloirs s'éclairant au fur et à mesure de notre passage et qui s'éteindront certainement derrière nous, révélant des coursives de plaques métalliques assemblées, dans leur largeur, en octogone. Les couloirs sont bien fléchés et à chaque croisement nous prenons la bonne direction. Au bras, notre indicateur d'intensité radioactive nous informe que pour l'instant tout va bien, mais qu'il ne faut pas s'éterniser car le taux s'intensifie. Ainsi, par bonds, nous sortons sur la plateforme d'appontement et sautons dans l'une des capsules arrimées. Elle est un peu plus spacieuse que la précédente avec des sièges plus confortables et un poste de commande beaucoup plus ergonomique. Hëna ressort d'un coup et demande à Spog de le suivre. Nous les voyons traverser le quai jusqu'à une grande armoire. Ils reviennent avec 2 grosses bonbonnes. Il nous explique qu'il s'agit de réserves d'hydrogène liquide. Du carburant, il nous en faudra si l'on veut aller jusqu'à Terra sans faire de pause à Lagrange. Il prend les manettes, vérifie 2-3 vumètres numériques et déclenche les réacteurs. Tout tremble d'un coup. Cela se stabilise dès que nous flottons dans le vide. Nous sortons par un sas qui s'ouvre en ellipse. Il faut pousser les gaz pour sortir de l'attraction de Luna bis. Notre niveau de radiation s'amenuise. Nous nous éloignons doucement en direction de Lagrange.
Scheme
Ce que l'on appelle Lagrange est le point d'équilibre entre l'attraction terrestre et lunaire.
Fode
Sur le trajet nous amenant dans sa direction, une multitude de questions nous traversent. Cela anime notre parcours par de nombreuses remarques. Notre entraînement a-t-il été suffisant ? Serons-nous prêts à supporter la pression atmosphérique terrienne ? Comment survivre dans cette jungle de toutes parts que sera la Terre pour nous ? Il est impossible de déterminer avec précision notre lieu d'arrivée. Où allons-nous atterrir ? Par quels moyens allons-nous pouvoir retrouver des porteurs et porteuses d'Ylem une fois sur place ? Qui sera prêt à nous faire confiance et nous aider ? De quel budget disposons-nous pour subvenir à nos besoins ? Notre disparition de Gruithuisen est aussi une cavale. Nous allons être recherchés par des émissaires Localselen sur Terra. Comment leur échapper ? Allons-nous devoir rester dans l'anonymat ? Allons-nous devoir nous cacher ? Heezen, la seule des 3 stations sous-marines Proselen au large des Açores pourra-t-elle nous accueillir ? Notre cohésion de groupe va-t-elle perdurer ? Comment allons-nous revenir sur Luna ? Le pourrons-nous ? Nous n'avons pas trouvé de réponse à beaucoup de ces questions, tout au plus quelques pistes. Tout cela finit par nous plonger dans une sourde réflexion alors que nous approchions de la station la plus iconique de l'innerspace : Lagrange. Sa forme en toupie grossissait face à nous à mesure que nous glissions vers elle.
Scheme
Vous ne pouviez pas passer plus au large ?
Fode
Non, son attraction est telle que nous devons quasiment la frôler pour passer de l'autre côté afin de quitter l'attraction lunaire et attraper celle de la Terre. Cela faisait comme un engorgement des lignes vers elle dans la trajectoire où nous étions depuis notre départ.
Scheme
On doit passer à travers elle pour continuer. On peut aussi la contourner. Il y a des passages pour ceux qui le souhaitent.
Fode
Pour complètement l'éviter il aurait fallu, dès le départ de Luna, partir à 180° avec beaucoup de puissance motrice pour passer outre. Ce dont nous ne disposions pas à bord de notre petite capsule drainée vers Luna bis. Le risque, en prenant une route parallèle à la Terre sans la puissance suffisante, aurait été d'aller se perdre dans l'espace sans espoir de retour. Il faut attendre le bon alignement pour quitter Luna bis car elle ne fait pas une orbite autour de la Lune, elle est géostationnaire.
Scheme
Elle tourne à la même vitesse que la Lune, en clair, elle reste sur place sur son axe. Elle reste constamment au-dessus du même point de la surface de la Lune. Elle trace une route qui lui est propre à travers le fatras de satellite qui gravite sur son passage.
Fode
Nous n'avions pas d'autre choix que de suivre les lignes nous amenant à Lagrange. Je rappelle qu'il fallait aussi lutter contre l'attraction lunaire se raréfiant au fur et à mesure que l'on s'éloignait d'elle.
Scheme
Et on ne vous a pas interceptés en approchant de Lagrange ?
Fode
La station est imposante. Il y a toute une circulation de véhicules autour d'elle comme des abeilles autour d'une ruche. Nous n'étions qu'un point parmi des centaines d'autres gravitant autour de la station. On a pu s'avancer, traverser sur ses bords et s'éloigner. On était préparés à un éventuel contrôle. Il y a des véhicules de police surveillant la Toupie depuis l'extérieur. Nous avons eu de la chance, personne ne nous a interceptés. Nous avons continué notre route tranquillement parmi d'autres astronefs de différentes tailles rejoignant la Terre. Hëna avait l'habitude. Il faisait souvent ce trajet. Il connaissait l'ordre de circulation, les vitesses à prendre, les règles à respecter. On est passés comme n'importe quelle autre machine faisant du transit de marchandises ou de personnes. Quelques heures nous ont suffi pour atteindre l'orbite terrestre et le point de rotation de la station spatiale internationale. Et c'est à ce moment-là que nous avons décidé de quitter l'autoroute pour prendre un chemin de campagne.
Scheme
Pas de contrôle aux abords de la station non plus ?
Fode
Non. C'est un peu le même cas de figure qu'à Lagrange et nous continuons. Notre capsule n'était pas faite pour rentrer dans l'atmosphère et nous ne savions pas comment elle réagirait. Hëna avait l'habitude d'emprunter les chemins balisés pour se rendre sur Terra depuis Lagrange mais jamais de s'aventurer hors des zones de flux. On est donc rentrés dans la stratosphère un peu comme ça vient. Et ce fut assez brutal. Tout s'est mis à trembler à nouveau. Notre vision s'est troublée. Nos cris se sont hachés. J'ai cru que j'allais recracher mon cœur par la bouche. Iarnvid s'est mise à vomir tout ce qu'elle pouvait. Almageste pleurait en hurlant. Spog est tombé dans les pommes. Seul Hëna semblait tenir à peu près bon. Il tentait de maintenir l'esquif debout sur lui-même, c'est-à-dire sur la partie propulsion, le seul côté de l'appareil pouvant faire office de bouclier thermique. Heureusement qu'il a eu cette idée et qu'il a pu la mettre en place sinon nous aurions explosé en plein vol. Cela dura plusieurs minutes. Impossible de déterminer notre vitesse. Tous les appareils de mesure virevoltaient dans leurs cadres. À un moment donné, tout s'est stabilisé dans la troposphère et nous sommes tombés comme une pierre en tournoyant. Impossible de redémarrer nos réacteurs, complètement grillés par les frottements. Il a fallu s'éjecter de l'appareil. Hëna est le plus réactif dans ce genre de situation. Il se dessangle et, je ne sais pas comment il fait, il nous accroche les uns aux autres en s'aidant de plusieurs dégaines utilisées pour des sorties extravéhiculaires. Bien sûr il n'y a pas de parachute ici, ni pour nous ni pour la capsule. Totalement inutile dans le vide stellaire. Notre vaisseau n'a pas du tout été conçu pour atterrir ni pour alunir. C'est un véhicule de transit qui s'accroche et se décroche de son pont, basta ! Par contre, pour compléter le matériel de sortie lors d'une réparation, il trouve, avec les sangles et les mousquetons, un déambulateur qui se propulse à l'azote. Ce matériel est en réalité utilisé en cas de mauvaise manip ou de rupture des sangles pour permettre à l'astronaute de revenir vers le fuselage de la station.
Scheme
La puissance du déambulateur suffira-t-elle à supporter 5 personnes dans l'atmosphère terrestre ?
Fode
Nous sommes prêts. Nous entrevoyons par moments à travers le hublot le sol se rapprocher de nous. On ne sait plus très bien ni où on en est ni ce qu'il faut faire. Nous sommes relativement calmes et attendons qu'Hëna nous fasse un signe. Lui-même est très concentré. Tous nos regards se croisent. Il sait que s'il nous déclenche trop tôt, nous n'aurons pas suffisamment de gaz, car il va devoir tout mettre à fond et si nous attendons trop, eh bien nous nous écraserons. Il regarde l'altimètre. Je ne sais s'il fait des calculs dans sa tête mais il semble ne plus se préoccuper de nous. Il boucle la ceinture de l'appareil autour de sa taille. Et puis vient le moment. Il fait sauter l'écoutille et nous sommes absorbés par le vide un à un. Nous sommes inquiets pour Iarnvid à cause de sa corpulence, mais aussi pour Spog qui n'a pas retrouvé ses esprits. Tout passe on ne sait pas trop comment et nous voilà tombant dans le vide. Il fait froid. On s'en fout. Nous sommes comme des perles enfilées et fixées dans un collier. Pendant plusieurs secondes nous sommes ensemble suspendus en cercle. Nous nous tenons par la main. Le changement d'air ravigote Spog qui émerge mais ne comprend rien. Tout va trop vite. Nous nous relâchons et tentons de former une ligne de bas en haut pour éviter une tension brusque supplémentaire sur les sangles et le déambulateur. Notre entraînement sur Luna nous y aide sans trop de problèmes de coordination. Hëna finit par allumer l'appareil à 3 000 pieds à peu près. C'est trop juste. Cela brûle une partie du dos d'Hëna qui crie de douleur. Nous sommes bel et bien ralentis progressivement. On ne peut pas dire que nous nous sommes posés comme des fleurs mais tout de même, cela fonctionne assez bien. Nous nous écrasons les uns sur les autres dans un sable amortissant assez bien la chute. Le silence. Le vent. La chaleur. Nous restons immobiles. Il y a des côtes et des jambes cassées. Je me suis fracturé le bassin.
Scheme
Mais où êtes-vous ?
Fode
Ce qui se passe par la suite, je ne le saurai qu'après car je perds connaissance. Nous sommes tombés en plein Sahara marocain. Hëna a encore eu la force de lâcher une fusée de détresse également prise dans le cockpit qui s'est écrasé à quelques mètres de nous. Toutes ces fumées nous ont aidés et plusieurs heures plus tard nous sommes retrouvés par une caravane de Touaregs en dromadaires. Dans un moment de lucidité, je me souviens de leurs tuniques bleues s'approchant de nous. Ils nous procurent les premiers soins et nous tirent sur des rondins jusqu'à leur camp. Nous y resterons plusieurs semaines sans pouvoir faire le moindre mouvement. On ne pouvait, si je puis dire, pas mieux tomber.
Scheme
Pff... C'est incroyable ! De notre côté, les choses sont beaucoup moins rocambolesques. Le truc qu'on n'avait pas calculé, c'était qu'on n'était pas taillés pour l'aventure, alors que vous oui. On a réalisé ça une fois qu'on était à Mairan. On ne savait pas trop dans quoi on s'engageait ni trop ce qu'on voulait faire. Il y avait l'idée de retrouver les Aérolithes qui m'animait fortement, et eux aussi, puisque nous avions travaillé ensemble sur notre rencontre avec eux. Nous savions également que nous serions recherchés. Ça nous a mis un stress pendant un moment. Ielle, par je ne sais quel algorithme, s'est mise à tenter de nous rassurer. Le problème c'est que ça sonnait faux. On a tout de suite compris qu'elle ne le faisait qu'en réponse à un stimulus qu'elle avait stocké. On s'est tous retournés vers Ielle et on lui a dit en chœur : « Ta gueule ! ».

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