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S9E3 Géante Iarnvid

Georges Lemaître et Albert Einstein


Fode
Suite à mon éviction en tant qu'administratrice de Gruithuisen Gamma et Delta par un coup d'État fomenté par une frange néofasciste orchestrée par Dayax Mill, on m'oblige à quitter mes fonctions. Je m'embrouille avec Scheme concernant l'enlèvement de Nectaris. Je décide de partir seule au cratère Cléomèdes, un paradis de verdure reconstitué. J'apprends que l'on me recherche morte ou vive pour la disparition de Nectaris, ce qui est un comble ; je n'avais aucun intérêt à faire ce genre de choses. Je n'ai pas d'autre choix que de fuir pour rejoindre la bordure de l'Atmo, une frontière séparant la partie atmosphérique et non atmosphérique de Luna. C'est un endroit très tumultueux. Je suis prise dans une tempête de sable me laissant quasiment morte. Je suis recueillie par d'anciens prisonniers de Copernicus du temps des éruptions de 2026 qui ont survécu depuis plus d'un demi-siècle ici, protégés par les conditions météorologiques difficiles de la bordure. Je me retrouve prise au piège. Durant une de leurs assemblées, je découvre dans l'assistance le visage de celle que je recherchais. Elle se nomme Géante Iarnvid. Je suis condamnée à mort sur vote par l'assemblée dirigée par un homme, Porès, qui souhaite récupérer la prime de ma tête pour amorcer le prix de leur liberté car leur lieu commence à se détériorer et ils vont devoir trouver des solutions.

À la fin de leur assemblée, je suis sous le choc. Je me suis défendue mais je n'ai convaincu personne. Je suis là, les bras ballants. Je crois que je n'ai pas vraiment saisi la sentence. Elle a été prononcée mais elle n'est pas remontée jusqu'à mon cerveau. Mon regard interroge l'assistance : « Quoi ? Qu'est-ce qu'il a dit ? » Personne ne me répond. Il n'y a que le regard désolé de Volko, qui avait connu Delca, mon grand-père. Il baisse les yeux avant de quitter la salle. On me raccompagne jusqu'à une cellule vide. Je reste prostrée dans un coin. Je sais très bien ce qui a été dit. Je ne suis pas sourde. Je réalise maintenant la gravité de ma situation. Ces gens vont me trancher la tête, stocker mon corps en chambre froide pour le bouffer plus tard et rapporter ma tête à Hipparchus pour toucher la prime. Putain d'merde !

J'ai beau résister, un stress puissant m'a prise d'un seul coup. Je me suis mise à trembler sans plus pouvoir arrêter les spasmes, sans pouvoir les différencier du froid ou de mon mental. Il y a des graffitis sur les murs de la cellule. J'arrive à en déchiffrer un : « Fuck paradise ! ». Je sanglote repliée sur mon matelas pourri. Cela dure plusieurs heures, puis j'ai une visite. Une forte corpulence ombre la lumière extérieure dans l'encadrement. Celle que j'ai vue dans mes rêves, aperçue à la réunion, qui m'a dit s'appeler Géante Iarnvid, rentre plus avant dans la cellule et se présente devant moi. Son visage s'éclaire sous l'unique néon crépitant. Et c'est comme un petit réconfort. Accrochés en bandoulière sur son ventre, un panier avec de la nourriture, sur ses épaules une couverture en laine. Elle vient jusqu'à moi, la dépose d'un mouvement de hanche puis elle s'accroupit et pose le panier devant moi en tournant son cou. Je constate ce que j'ai vu auparavant. Elle n'a pas de bras. On referme la porte derrière elle ce qui nous replonge dans la pénombre. Son visage ne m'apparaît plus que comme un songe. Elle s'assoit en tailleur devant moi et nous avons cette discussion.
 
« Moi :
— Quand est-ce qu'ils vont m'exécuter ?
Iarnvid :
— Après-demain.
— En jour lunaire ? 
— Certainement pas.
— Ils font une grave erreur. Je n'ai rien à voir avec l'enlèvement de Nectaris.
— Ça, ils s'en foutent ma grande. Ce qu'ils veulent c'est la prime.
— Mais... Qui êtes-vous ?
— Il semblerait que vous ayez plus de réponses à cette question que moi-même. C'est pourquoi je suis là. Vous avez fait forte impression tout à l'heure durant l'assemblée.
— Tu es porteuse d'Ylem.
— What ?
— Quand je t'ai vue dans la salle tout à l'heure, j'ai su que c'était toi. C'était merveilleux comme sensation. Le même visage que dans mes rêves. Ça fait un mois que je te cherche partout et j'ai l'impression que ça fait 10 ans.
— C'est quoi l'Ylem ?
— Il nous reste tant de choses à découvrir. Tant de mystères à élucider. Nous n'en sommes qu'au tout début.
— Au tout début de quoi ?
— Je ne sais pas mais ce que je peux te dire c'est que certains d'entre nous possèdent des débris de l'Ylem en leur corps. L'Ylem, c'est la poussière de l'étoile originelle, celle du big bang. Un modèle cosmologique de Georges Lemaître, un ami d'Einstein, celui sur l'atome primitif. Il a son nom de cratère lui aussi, se situant à l'ouest-sud-ouest du cratère Berlage et au sud-sud-ouest du cratère Minkowski. Cette matière, nous accompagnant depuis la nuit des temps, pourrait se retrouver dans n'importe quel matériau, une pierre, un arbre, un singe ou un humain. C'est ce que nous ont révélé les éruptions volcaniques de 2026 créées par les cendres d'Eva déposées au centre de Luna. Et puis il y eut Lica, sa fille. Toutes deux sont décédées depuis mais les cendres de Lica sont conservées et protégées au cratère Macrobius, sur les bords de Sinus Amoris, un peu plus au sud-ouest de Cléomèdes, par la puissance Localselen. Il n'y avait plus que moi et aujourd'hui, grâce à toi, je ne suis plus seule. Il doit certainement y avoir d'autres personnes qui sont touchées. Mais aucune recherche scientifique n'a été menée pour déterminer la composition de cet objet ni pour le trouver, à la simple raison que son existence ne s'est jamais officialisée. Est-ce une molécule ? Un atome ? Un ion ? Cela forme-t-il des particules ? Il y a certainement des labos qui travaillent là-dessus, mais ils sont inconnus du grand public parce que les faits, et en particulier ceux de 2026, sont tout à fait troublants. Et dans une société un peu évoluée, on ne peut pas laisser une question pareille se balader un peu partout. »

Je m'étais mise à parler à toute vitesse. Ces mots ont tourné dans ma tête avec une telle constance que je les débite comme une poésie apprise par cœur. « Ces éruptions ont changé la face du système Terre-Lune. Elles ont tué des milliers de gens. Elles ont permis de créer l'Atmo sur la face visible. Personne ne sait comment ni pourquoi.

« On est en pleine mystique là ! Et qu'est-ce qui te fait dire que je suis comme ça à part m'avoir vue dans tes rêves ?
— Tes bras.
— Quoi mes bras ?
— Qu'est-ce qui est arrivé à tes bras ?
— None of your business.
— N'as-tu pas la moindre idée de la puissance de ce que nous possédons ? Une pincée de nos poussières est suffisante pour détruire une ville. Avec un seul de tes bras on pourrait pulvériser la Lune.
— Si... Enfin... Je ne me doutais pas que c'était aussi puissant.
— Heureusement qu'ils n'ont pas les moyens de réchauffer tes cendres au-delà d'une certaine température, ce qui est nécessaire pour les transformer. Par contre, au vu des qualités commerçantes de votre assemblée...
— Ce n'est pas la mienne, je suis détenue ici !
— ... Et sachant qu'il faut alimenter régulièrement le noyau de Luna pour qu'il continue de prospérer sinon il épuise ses ressources et c'est une nouvelle catastrophe ; ils pourraient très bien vendre ces précieuses cendres à qui le souhaite. La poussière d'Ylem est devenue vitale pour notre survie. Aucune réaction nucléaire n'est aussi puissante. »

Alors là j'avais marqué un coup parce qu'elle n'avait jamais entendu des trucs pareils. Elle en reste coite. Mais elle se reprend très vite et se met dans le truc immédiatement.

« Si je t'aide à te libérer ils vont rapidement faire le lien avec moi.
— Alors partons ensemble. »

Aussi étrange que cela puisse paraître dans un moment aussi grave, surtout pour moi, nous avons éclaté de rire comme 2 ados se préparant à faire une connerie. Nos yeux se sont illuminés d'un scintillement particulier. C'est curieux parce que je me souviens de tout. Je suis très lucide à ce moment-là alors que des choses incroyables se produisent. Et dans ce moment si particulier nos visages se sont rapprochés. Nous nous sommes embrassées. Un flux émotionnel puissant nous a traversées. Puis Iarnvid s'est mise à pâlir, s'est redressée et elle est sortie de la cellule.

Je reste ainsi plusieurs heures, troublée par cette discussion que je n'espérais plus et dont les mots tournent dans ma tête comme des gimmicks rassurants. Je m'accroche à ce que je peux pour ne pas sombrer dans une déprime totale. J'ai perdu la notion du temps, d'autant plus qu'aucun rythme biologique ne vient réguler ma conscience et mon corps. Je reste donc hébétée, proscrite dans l'attente d'un moment différent de celui que je vis et dont je crains l'issue. Un grincement dans le silence m'offre une opportunité. La porte de ma cellule s'ouvre légèrement et à nouveau ce pan de lumière qui pénètre la pénombre. J'attends un peu. Personne ne rentre. Je m'approche. Jette un œil par l'encadrement. Mon gardien est écroulé par terre un peu plus loin. Je saisis ma chance. Je ramasse une sorte de sabre dans son étui qu'il portait à la ceinture, je le dispose à la mienne. Il y a des escaliers que je monte. Je pousse une porte à double battant. C'est un hall assez grand avec des escaliers montant dans des tours internes semblant donner à la fois sur un extérieur et sur l'intérieur de la salle. Il y a pas mal de monde qui circule, qui se parle, mange ou lit. Je comprends tout de suite que l'on risque de me reconnaître. Je redescends et déshabille mon gardien. Je lui emprunte sa veste et son chapeau à larges bords. En remontant je tombe nez à nez avec Volko. Nous échangeons quelques regards. Je comprends que c'est lui qui m'a ouvert. Il me glisse à demi-mot : « Hangar 5, dépêchez-vous avant que l'on ne découvre votre fuite. » Sa dernière expression est un léger sourire. « J'ai fait cela en souvenir de votre grand-père, Delca. » Je ne le reverrai plus jamais. Je me mêle aux gens et personne ne semble faire attention à moi. Je recherche l'issue indiquée. Elle n'est pas si difficile à trouver. Ce sont des hangars semblant faire le tour de la structure pour desservir tous les azimuts. Le hangar 5 est orienté vers le nord-ouest en direction de la face cachée non atmosphérisée. Il n'y a quasiment personne hormis quelques techniciens devant des écrans de contrôle. En avançant vers le double sas de sortie je tombe sur Iarnvid.

« Je t'attendais. J'ai choisi cette sortie pour nous échapper parce qu'il y a moins de monde ici qu'aux autres sorties. Personne ne sort sur ce côté. Il n'y a rien que de la roche et de la régolite à perte de vue mais nous pouvons rejoindre Mare Moscoviense en slide se trouvant à 700 km quasiment sur la même latitude que Neper. Franchement, j'ai bien réfléchi à la question. Je ne vois pas d'autres solutions. Moi, toute seule, je ne peux pas. » Et elle agite ses épaules. Nous enfourchons le slide et passons le sas de décompression. Quand le volet s'ouvre sur la plaine désolée, je suis prête, mais je ne suis pas certaine que Géante le soit. Elle quitte un environnement qu'elle a toujours connu. J'imagine que cela ne doit pas être facile. Je le sens dans son regard. Elle est persuadée d'avoir pris la bonne décision mais il lui reste à faire le deuil de son séjour parmi les anciens prisonniers de Copernicus, malgré tout ce qu'ils lui ont fait subir, et pas uniquement au niveau des bras, je l'apprendrai plus tard.

Nous nous équipons de scaphandres légers. Nous voilà parties dans un nuage de régolithe sous la pression des stabilisateurs positionnant notre véhicule à une dizaine de centimètres au-dessus du sol, à plus de 200 km/h. Géante avait prévu le coup. À l'aide d'un harnais, elle se clippe dans mon dos pour ne pas être malencontreusement déséquilibrée. Son physique imposant pourrait nous être préjudiciable mais la pesanteur nous aide à ne pas trop ressentir le poids de notre ensemble. Au bout de quelques minutes nous nous croyons enfin délivrées mais nous constatons derrière nous un nuage de poussière faisant apparaître 1 puis 2 puis 3 slides à notre poursuite. Avec notre poids, il est certain qu'ils nous rattraperont en quelques dizaines de minutes. Et effectivement, les voilà à quelques mètres fondant sur nous. Arrivés à notre hauteur ils tentent de nous harponner après avoir compris que nous ne nous arrêterions pas. Je décélère d'un coup avant qu'ils ne puissent user de leurs armes, pour me retrouver derrière eux. je remets les gaz pour partir sur une autre ligne perpendiculaire. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne nous rattrapent à nouveau. Cette fois ils n'essaient plus de nous stopper. ils tirent des balles traçantes nous obligeant à zigzaguer pour éviter d'être mordues. Le moteur est touché. Revenus à notre hauteur Géante tente quelque chose. Alors que l'un d'entre eux nous serre de près elle lui balance un coup de pied dans le fuselage. Cela le déséquilibre et il est obligé de s'écarter. Franchement je nous voyais mal parties dans cette escapade.

C'est alors qu'une chose incroyable se produit. Alors que nous avions repris un peu d'avance, le temps que nos poursuivants rechargent leurs armes, je me suis dit que la prochaine attaque serait la bonne pour eux. Je commence à me dire qu'il vaut mieux s'arrêter plutôt que de finir en bouillie écrasées sur le sol, et se rendre à l'évidence : notre échappée est un échec. Mais voilà ce qui s'est passé. Nous avons une vingtaine de mètres d'avance et soudain un mur d'argile s'est dressé depuis le sol à la verticale entre eux et nous, comme ça, sortant du sol, en 1/4 de seconde. Les 3 slides se sont écrasés à pleine vitesse sur ce mur mou. Les lignes de leurs silhouettes sont absorbées par la plasticité de cet écran. Je ralentis et stoppe l'engin. Nous nous retournons. Le mur a disparu mais les carcasses fumantes de nos pisteurs sont en flammes. Je fais peu cas de leurs corps que je n'aperçois même pas, probablement enterrés dans la foulée de cet incroyable événement. Je comprends rapidement ce qui s'est passé car cela s'est déjà produit. C'est une nouvelle intervention des Aérolithes ! Depuis leur découverte, après des interpositions devenues légendaires, nous savions que cette forme de vie s'était rétractée sur la face cachée, peu à l'aise dans l'expansion de l'Atmo sur la face visible. J'en ai tout de suite déduit que c'était eux car je les connaissais. Je les avais déjà rencontrés. Je savais de quoi ils étaient capables. Quelques minutes après nous nous reposons pour contrôler nos réserves d'oxygène. Bien sûr, Iarnvid ne comprend rien. Je m'empresse de lui dire que je lui expliquerai plus tard avec un grand sourire. Mais les Aérolithes ne s'arrêtent pas là. Nous étions isolées derrière un gros rocher quand 2 bulles opalescentes sont apparues. Je ne sais ce qu'ils préparaient pour nous mais je me contentais de rassurer Géante et de lui dire de se laisser faire. Les bulles nous ont recouvertes et nous nous sommes assises en tailleur à l'intérieur. Elles nous ont soulevées. Nous sommes parties en direction de Mare Moscoviense en flottant à une dizaine de mètres au-dessus du sol. On ne se rendait pas compte de la vitesse mais en quelques quarts d'heure nous pouvions apercevoir la lourde masse urbaine de l'astroport de Mare Moscoviense. Le spatioport relie la surface de la Lune à l'orbite lunaire pour un transfert vers la toupie au point de Lagrange et ainsi rejoindre la Terre. Mais c'est aussi un axe le reliant au cratère Joliot puis Cléomèdes, en direction des Grands Cirques. Ils nous déposent à quelques centaines de mètres d'une entrée puis ils disparaissent. Je demande à Iarnvid si elle va bien. Elle me répond que oui, sauf à un moment où elle a reçu une sorte de piqûre à la fesse. Je rigole et lui dis qu'ils ont fait la même chose avec moi : une prise de sang pour faire sa connaissance. Depuis ce jour j'ai décidé de me pencher un peu plus sérieusement sur leur existence et en particulier sur la relation entre l'Ylem et les Aérolithes.

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