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S8E7 Attaque !

 

Scheme
Cela fait une semaine que je me morfonds dans mon lit d’hôpital à récupérer de mon agression depuis l’enlèvement de Nectaris durant une tournée passant par Pitatus pour défendre le mouvement Subselen. Aucun moyen n’a été mis en œuvre pour la retrouver. Elle avait disparu et cela affectait une partie de la population d’Arzachel qui nous soutenait. Mais tout cela était assez fragile, et c’est dans ce genre de situation que l’on s’en rend compte. L’euphorie caractérisant notre montée en puissance ces derniers mois a chuté en quelques jours. Ce qui ne veut pas dire que tout est terminé, mais il y a un stand-by triste qui s’est installé. Une attente pénible, dans laquelle, si rien ne se passe d’ici quelques semaines, verra la fin de notre mobilisation. Aucune revendication ne nous est parvenue de la part des ravisseurs, mais je me dis que l’objectif de la capture de Nectaris devait être celui-là : stopper notre mouvement social ascendant. Si c’était ça, on peut dire qu’il est atteint, parce que, vraiment, ça a foutu une sale ambiance dans le cratère. Pourquoi auraient-ils besoin d’une revendication si leur but était simplement de faire disparaître ce qui les gênait ? Nectaris est-elle toujours vivante ? Bien sûr, tant qu’aucun corps n’est retrouvé, rien ne permet de l’affirmer. Et je m’accroche à ça. Il y a des jours où le soleil illuminant nos cœurs n’a plus la volonté d’éclaircir nos peurs. L’Atmo était bien là, mais la motivation pour la fêter n’y était plus, et chacun a tenté de faire comme si de rien n’était en attendant une issue à cette situation soudaine. Je m’efforce donc de récupérer des forces. J’ai une large cicatrice au crâne que mes agresseurs, non contents de m’avoir labouré les côtes, n’ont pas hésité à ouvrir avec je ne sais quel objet contondant. J’ai un grand pansement qui m’enserre la tête. J’entends mal. Je ne peux rien avaler sans glapir de douleur et me tenir debout tient du miracle. Mais cela n’affecte pas ma réflexion. Je parviens à déconnecter mon corps de mon esprit. Car il me reste mon âme, que les douleurs musculaires n’ont pas atteinte. Elles auraient pu, mais elles ne l’ont pas touchée. Je suis allongé, plein de rage, et ma pensée travaille, cherche, remue tout ce qu’elle peut.

Fode n’est pas là. Nous nous sommes disputés. On s’adore, mais il y a un moment où on ne se supporte plus. Nous finirons bien par nous retrouver. Elle a décidé que tout cela ne la concernait plus. Son éviction de Gruithuisen concordait avec son trip sur la face cachée dont les trois quarts ne sont pas atmosphérisés. Elle vous racontera cela elle-même. Je ne lui en veux pas. Elle porte en elle des traces d’Ylem et elle sait qu’elle n’est pas la seule. Elle se sent naturellement investie dans la mission de retrouver ceux et celles qui lui ressemblent. J’ai eu du mal à l’entendre sur le coup, avec la disparition de Nectaris, mais je lui souhaite pleinement de trouver les réponses à ses questions. C’est un enjeu qui la concerne et qui nous concerne tous. Vous le comprendrez bien assez tôt, j’en suis sûr. L’anti-autoritarisme est au fondement du mouvement Subselen et je ne peux pas exiger d’elle quelque chose qu’elle ne veut pas, dont elle a considéré que cela ne la concernait plus. Elle se trompe, bien entendu, car je suis certain que tout se tient. Nous finirons par faire le lien. Je le prends comme sa façon à elle de trouver des réponses à ce kidnapping. Sur la Lune, tout est interconnecté, tout se tient par une raison, qu’elle soit physique, matérielle ou spirituelle. Il n’y a rien qui puisse exister sans que cela traverse tout. Les distances ne sont pas si grandes, tout le monde se connaît. Nous vivons tous cette même histoire extraordinaire depuis plus d’un demi-siècle maintenant.

Depuis quelques heures, j’arrive à me lever et à claudiquer jusqu’à la fenêtre. Il ne m’en faut pas plus pour m’équiper d’une béquille et sortir prendre l’air malgré les remontrances des infirmières. Elles n’insistent pas et me laissent me promener à ma guise. Sentir le vent rafraîchir mes joues m’a redonné des couleurs. Il ne me fallut pas plus de trois jours pour me déplacer convenablement un peu partout dans le cratère. Le village de Pitatus est installé au bas des contreforts nord-ouest du cratère. Un funiculaire monte sur la crête. La vue sur mare Nubium est exceptionnelle. Je reste là des heures. Je pars le matin avec un pique-nique et je rentre le soir, seul. Il y a des marées hallucinantes. Il suffit d’imaginer l’influence de la Lune et du Soleil sur les marées terriennes pour saisir, dans les mêmes positions, celles que la Terre et le Soleil provoquent sur la Lune : quasiment un raz-de-marée. Les flots se retirent à perte de vue pour revenir percuter le rebord d’éjecta avec une violence inouïe. Les eaux peuvent atteindre la vitesse d’un avion au décollage lorsqu’elles reviennent de l’horizon. Cela provoque un tumulte réflexif en moi. J’attends ces marées avec impatience tous les jours comme une réponse à mes questions. Et la première d’entre elles, bien sûr : comment faire pour retrouver Nectaris ? N’ayant aucune piste réelle, je devais échafauder des aléatoires possibles devant être les plus larges pour les restreindre ensuite en actions concrètes et déterminer leurs potentialités. Cela part vraiment des doutes qui me tenaillent. Je ne crois pas à l’hypothèse de l’assassinat. Pourquoi l’auraient-ils kidnappée ? Il leur aurait suffi de nous abattre et de disparaître. Ils la gardent quelque part entre Pitatus, les Grands Cirques et Copernicus. Quelque part entre le 12e et le 28e degré de latitude nord et sud. Et ça, c’était une bonne base arbitraire pour commencer mes recherches.

Je décide de rentrer à Arzachel malgré mes blessures encore vives et le moral en berne. Dix jours depuis la disparition de ma compagne et aucune nouvelle. Je ne sais pas si cela doit être rassurant ou pas. J’évite de me poser ce genre de question. Je pense que beaucoup de personnes auraient abandonné, mais je sais que personne d’autre que moi ne peut faire ce travail. Bien sûr, plus on attend et plus les chances de la retrouver s’amenuisent. Seul, je ne pourrai rien faire. C’est pourquoi je rentre chez moi. Il faut que je retrouve mes marques, que je me relance d’une façon ou d’une autre, que je trouve des solutions. Le mouvement aidant la réflexion, c’est dans mon convoyage de Pitatus à Arzachel que me viennent mes meilleures idées. Le train met trois heures pour parvenir à Thebit en contournant la plaine de Deslandres et Forbach, puis correspondance pour Arzachel, et en une heure je suis arrivé. Je ne souhaite pas trop voir de monde. Je rentre discrètement chez moi. Sunglasses et capuche, boitant comme un char à bœufs, je retrouve avec contentement mon abri qui était aussi celui de mes parents. Un agencement de plusieurs Algecos disposés en quinconce sur trois étages au centre du village. Rien d’extraordinaire, mais je m’y sentais bien. Durant quelques heures, je retrouve mes bonnes vieilles habitudes : m’asseoir sous une couverture en tailleur sur le toit le plus haut, fumer un joint, divaguer dans ma tête. Je constate rapidement que l’ambiance n’est plus la même que lorsque nous sommes partis en tournée. L’euphorie des grandes fêtes, leurs préparations, les sons bigarrés se répondant d’un endroit à un autre, la joie de croiser des gens nouveaux, l’osmose des danses collectives, tout cela avait disparu en lieu et place. Une tranquille sombritude, quelques rires parfois, la sensation de vivre dans un pavillon de banlieue sur Terre. Rien à voir avec l’effervescence habituelle qu’il y avait à peine deux semaines de ça. Je fais rapidement corps avec cette ambiance parce que je la comprends, parce qu’elle est profondément mienne. Nectaris et moi nous nous aimons. C’est la femme la plus incroyable que je n’aie jamais rencontrée. Je me sens tout à fait solidaire des gens ici, mais je ne souhaite pas le montrer. Il y a quelque chose qui m’empêche de me résigner à sa disparition. Il faut que j’agisse. Il ne faut pas que le découragement me gagne. Il me faut une explication, aussi macabre qu’elle puisse être. C’est trop dur de rester sans nouvelles. Les gens que l’on aime disparaissent comme ça, on ne les revoit plus jamais sans savoir pourquoi, comment. C’est horrible !

Nectaris a disparu depuis dix jours. Je retrouve une motivation importante en revenant à Arzachel pour la retrouver. Depuis aujourd’hui, j’ai repris l’entraînement physique. Je fais des pompes, des abdos, je soulève des poids. Je ne peux pas courir, mais je fais pas mal d’étirements. Garder la forme sur Luna est une affaire sérieuse. En impesanteur, les os et les muscles n’ont plus à supporter le poids du corps. Le système cardiovasculaire devient paresseux parce que le cœur n’a pas à travailler aussi fort que sur Terre pour contrer la gravité et pomper le sang jusqu’à la tête. Si nous ne faisons pas d’exercice, nos corps subissent une perte majeure de masse musculaire et de densité osseuse. Faire du sport est une tradition qui est restée depuis les pionniers de la conquête spatiale. Cela n’a pas empêché nos corps de subir des adaptations morphologiques, en particulier pour les natifs. Nous y reviendrons. Dans l’effort, j’échafaude mes plans. En étant à Arzachel, je suis positionné au milieu du gué que je me suis fixé, : de Pitatus à Copernicus. Je me suis dit qu’ils ne peuvent pas trop être à Pitatus ni à Arzachel, trop proches de nous. Je resserre donc mon quadrillage sur les Grands Cirques et Copernicus. Je décide aussi de ne pas travailler seul. C’est assez naturellement que je retrouve Spogma, Inti, Occlo, Nila et Buwan, à la fois des fidèles du mouvement, mais aussi l’équipe technique avec laquelle nous avions l’habitude, Nectaris et moi, de collaborer avant notre agression. Nous nous réunissons chez moi en toute discrétion pour trouver une stratégie. Durant ces journées, nous nous appliquons à trouver un moyen de localiser Nectaris. Triangulation improbable, interrogation ubuesque, traçabilité aléatoire, reconstitution invraisemblable, intuition douteuse… En une demi-journée terrienne, nous oscillons entre espoir et désespoir, auto-manipulation groupale et fuite en avant, excès d’enthousiasme et malaise profond. Nous terminons cette longue séance totalement abrutis par nous-mêmes, sans avoir trouvé la moindre piste ouverte où nous projeter.

C’est un couple d’ingénieurs en génie urbain, des connaissances de Spogma, ayant travaillé à l’aménagement de dépôts pour regrouper des débris spatiaux dans différents cratères, qui nous apporte la solution la plus intéressante. Spogma nous avait parlé de ça sans trop faire attention, comme un possible dans une discussion. Je lui avais demandé de les contacter pour savoir s’ils savaient quelque chose et puis nous sommes passés à un autre sujet. Le lendemain, Spogma me prend à part. Il a des informations. Ayant sollicité ce couple d’amis ingénieurs sur Ptolemaeus, qui eux-mêmes se seraient renseignés sur des faits inhabituels dans ces dépôts de débris, qui sont en fait des centres de tri pour métaux, ils ont laissé entendre qu’il y a une semaine, deux rovers ont intégré un hangar désaffecté avec un ordre de mission pour une étude d’impact sur un nouveau dissolvant à base d’acide nitrique. Ils ont trouvé cela étonnant parce que ce n’est pas le genre d’opération que l’on fait ici, mais plutôt dans un labo. En même temps, cela ne semblait pas totalement incongru, bien au contraire : expérimenter une nouvelle formule de dissolution des métaux pour le recyclage, dans une aciérie, pourquoi pas. Il aurait fallu qu’on leur pose la question pour le savoir, sinon ça ne représentait aucune action que l’on pourrait considérer comme une irrégularité de fonctionnement. Et c’est d’ailleurs ce que pensait Spogma. Mais pas moi. Il pouvait y avoir des milliers d’endroits comme celui-là, avec des allées et venues aux raisons diverses et variées, mais c’est celle-là qui remonte jusqu’à moi. Je décide de donner une chance à cette intuition.

Avec Spogma et Occlo, nous partons pour Ptolemaeus. Il n’y a qu’une heure de route en train pour relier le rebord sud, ensuite, nous avons loué un rover pour nous approcher discrètement du site distant d’une cinquantaine de kilomètres. Nous sommes en pleine nuit lunaire depuis cinq jours terrestres. Nous nous garons juste à l’extrémité du site. Il n’y a pas de mur, ni de passage contrôlé. L’air est frais et de bonne qualité. Nous enfilons des combinaisons noires. Nous n’avons aucune arme avec nous. Le site est immense, ce qui offre l’avantage de ne croiser personne. Je sors mon plan. Nous avançons prudemment parmi les immenses tas de ferraille amoncelés de-ci de-là, formant un inextricable labyrinthe de voies. Au sol, la régolithe nous guide le long de ces falaises de métaux abandonnés. Des fûts en feu jalonnent les carrefours. Un bruit de crissement permanent nous environne. Nous croisons plusieurs presses hydrauliques très impressionnantes. Il n’y a pas un seul être humain. Tout est automatisé et contrôlé à distance. Nous craignons de nous faire surprendre par des caméras de surveillance. Combien de temps faut-il à une escouade pour venir nous intercepter s’ils nous voient ? S’agira-t-il de drones, de robots, d’humains ? Combien de temps nous faudra-t-il pour atteindre la zone concernée ? Je me rends compte que nous n’avons pas préparé tous ces détails importants et nous avançons un peu à l’aveuglette. Au bout d’un temps que nous estimons mal, nous parvenons devant un grand bâtiment gris très mal entretenu. Nous sommes étonnés qu’il y ait des constructions en dur dans ce paysage dantesque. Je suis plein d’adrénaline. Il y a plusieurs heures que mes restes d’infirmités motrices ne me posent aucun problème. Chuis chaud bouillant. Il se peut que nous ne découvrions rien ici à part de la tôle froissée. Un doute me prend subitement, que je ne montre pas à mes camarades. Ils se prennent au jeu. Ils vivent pleinement l’instant, ce qui me rassure. Nous faisons le tour du bâtiment. Nous passons devant plusieurs portes d’entrée. Nous nous arrêtons pour chuchoter. Il faut faire un choix et rentrer à l’intérieur. À la prochaine porte, nous entrons. En poussant la barre, la porte grince. Il y a bien longtemps que personne n’est passé par là. Nous allumons nos torches et longeons un long couloir, suivi d’un escalier en colimaçon nous amenant sur une terrasse donnant sur tout l’intérieur du bâtiment. C’est un désordre de bidons, de structures métalliques et de câbles entremêlés. Les murs sont graisseux. Il y a des trous qui donnent directement sur l’extérieur. Deux véhicules sont stationnés dans le hall. Nous rampons jusqu’au bord du balcon pour observer le milieu. Je me dis : « Mais putain, j’avais raison, il se passe quelque chose ici. » Nous restons une bonne heure, comme ça, à attendre, puis un brouhaha et des pas se font entendre. Plusieurs hommes sortent d’une pièce éclairée en contrebas. Ils poussent devant eux une personne cagoulée et menottée. Je crois bien qu’à ce moment-là, une explosion a dû se faire dans ma tête, et c’est Occlo qui a le bond réflexe. Il me bâillonne de sa main en me regardant sévèrement. Je reprends le contrôle de mes sens. Ils traversent une partie de la salle pour rentrer dans une autre pièce qu’ils referment derrière eux. Ils en ressortent cinq minutes après, referment la porte et retraversent l’espace pour s’enfermer à nouveau dans le premier local. Je suis déjà en train de m’approcher de la première échelle devant nous pour rattraper le rez-de-chaussée, mais Spogma me rattrape et me plaque au sol. Il me fait un geste négatif de la tête et me chuchote à l’oreille : « Il nous faut un plan, on ne peut pas y aller comme ça. » Il a raison, bordel de merde, je deviens fou. Il me montre des bidons d’essence qui sont au sol devant les rovers, prêts à les alimenter. Il me montre son briquet. Il fait un « poum » avec ses lèvres et ses mains. Je fais ok, allons-y, et nous descendons l’échelle. Occlo reste sur la rambarde pour surveiller la scène. Nous nous approchons des bidons, nous les ouvrons, ça pue l’essence. Nous les renversons doucement sur le sol. Le liquide inflammable s’écoule un peu partout. Je ne peux résister plus longtemps. Je traverse la galerie jusqu’à la pièce où les hommes ont déposé leur capture. La porte est fermée. C’est là que je perds mon sang-froid. Nous nous coordonnons mal avec Spogma. Je ramasse une barre de fer que j’utilise comme un pied-de-biche pour forcer la porte. Ça ne s’ouvre pas. Je suis obligé de forcer un peu. Finalement, la porte cède d’un coup dans un grand fracas. En moins de 10 secondes, les hommes d’à côté sortent et se précipitent vers la pièce. Spog boute le feu à la mare. Une longue traînée se déclenche. Il est obligé de remonter par l’échelle car les flammes lui barrent la route vers moi. Je n’ai qu’une idée en tête à ce moment-là. Je m’approche. Je soulève la cagoule. Le visage de Nectaris, bâillonné, me saute aux yeux. Nous nous regardons. Elle est vivante ! Elle est vivante ! Je le savais. J’en étais sûr. Les 3 hommes font irruption dans la pièce. Je me dresse devant eux. C’est clair que je ne fais pas le poids. L’un d’eux m’éjecte en deux coups de main et un autre me tire une balle dans la jambe. L’un d’eux ramasse Nectaris et se la projette sur son épaule. Ils ressortent. Je me traîne jusqu’à l’entrée de la pièce. Il y a des flammes partout. J’entends les rovers démarrés. Ils enfoncent la porte du garage. Ils disparaissent dans la nuit. Spogma et Occlo descendent pour me récupérer. Nous parvenons à sortir du bâtiment par l’entrée principale. Ils me traînent un peu plus loin. Nous nous posons derrière une rangée de tôles ondulées. « Elle est vivante ! Elle est vivante ! » Ils me soulèvent chacun d’un côté et nous revenons vers notre véhicule.

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