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S7E8 Blocages





Scheme
C'est ce moment où tout un peuple se soulève pour tenter de faire respecter ses droits. À l'intérieur du cratère Cassini, la mobilisation s'est faite très vite après l'explosion à Archimèdes des 4 cuves d'hydrogène liquide que nous avions soigneusement équipées d'explosifs et armées à distance. Nous attendions ce moment depuis des mois et la réponse ne s'est pas fait attendre. En moins d'une heure, nous étions plus de 20 000 personnes prêtes à fondre sur la pointe nord, au cœur du détroit de Fresnel. C'est un quart de la population résidente qui se mobilise dans la journée même suivant l'explosion. Aucun frémissement n'avait filtré nos gestes. Aucune respiration ne s'est fait entendre. Et ça, c'était remarquable. Nous avions préparé ces moments soigneusement. Depuis une quinzaine de jours terrestres, nous savions, nous sentions qu'ils se préparaient quelque chose sur Archi.
 
Addrynh
Une demi-journée lunaire en fait. Nous avons attendu le bon moment pour bouger tous ensemble et d'un seul coup. Les gardes Localselen juchés sur les rebords du cratère nord n'ont reçu aucune consigne avant le lendemain matin. Comment le général Dumba aurait-il pu soupçonner qu'une action à Archimèdes provoquerait un mouvement de masse à 200 km de là ? 
 
Scheme
Il le comprit 24 heures plus tard. Il lui fallait d'abord sécuriser Archi, mais nous, on avait bougé. L'armée en faction est intervenue non pas sur les consignes de leur hiérarchie, mais simplement pour se protéger. Nous étions en plein milieu de la nuit lunaire.
 
Addrynh 
C'était calculé, je suppose.
 
Scheme
Bien sûr que c'était prévu. En 3 heures, nous avançons dans la pénombre, armés de tout ce que nous avions pu préserver sans avoir été découverts par l'armée : des pioches, des demi-ciseaux, quelques rares armes à feu. Nous connaissions très bien la plaine et, en traversant les campements épars, la foule se densifiait en silence, rejoignant notre sillage les uns après les autres dans la nuit noire. Un silence froid accompagnait le bruit de nos pas dans la régolithe. Nos vêtements avaient pris la teinte grise des sols. Nous avancions comme un marécage vers la pente douce nous menant à l'avant-poste sud de la Locale. La surprise fut totale pour eux. Les sentinelles, malgré quelques tirs en rafale et leurs appels désespérés, se sont fait submerger par notre cortège de tête.
 
Addrynh
Plusieurs innocents sont morts sous ces tirs.
 
Scheme
Oui, mais nous sommes bien trop nombreux. Nous occupons rapidement toute la garnison. Nous n'avons même pas cherché à faire des prisonniers et, devant le nombre, ils n'ont pas cherché à résister. Ils sont juste restés comme ça, avec leurs carabines en bandoulière, sans l'ordre de tirer.
 
Addrynh
Pourtant, certains l'avaient fait !
 
Scheme
Ce poste n'était qu'une étape que nous avons traversée en récupérant tout ce que nous pouvions récupérer et nous avons continué vers le sud. Pour atteindre la pointe de Fresnel, ce n'est pas si simple. Il faut traverser plusieurs bras de mer et longer de tous petits cratères. Les 2 premiers passages sont régulièrement recouverts par les marées qui sont très fortes sur Luna, par le double effet de l'attraction qu'exerce Terra sur elle, ajoutée à sa plus petite masse.
 
Addrynh
Et cela à chaque révolution. Le genre d'endroit formellement interdit aux enfants.
 
Delca
D'autant plus que les flots les recouvrant sont très toxiques. Les volutes de gaz euphorisent puis asphyxient. Sans masque, cela ressemble aux sirènes du détroit de Messine qu'Ulysse traversa attaché au mât de son bateau, charmé par la lyre, la flûte et le chant des filles du fleuve Achéloos et de la muse Calliope.
 
Addrynh
Ouh !
 
Scheme
Nous n'avons pas traîné sur ces 2 passages. Le 2e se révélera fatal pour les retardataires. La mer s'est refermée sur eux. Je préfère ne pas m'étendre là-dessus. Ce fut une douloureuse épreuve à supporter pour tous. Nous avons assisté à ce triste spectacle en surplomb de l'autre côté de la plage sans que nous n'ayons rien pu faire. Nous reprenons la route en une longue chaîne humaine s'étendant sur plusieurs kilomètres le long du littoral. Nous passons entre Theaetetus et Calippus. Nous maintenons un rythme soutenu. Nous n'allons pas à la vitesse des plus lents, mais des plus rapides. C'est une marche harassante qui en laisse beaucoup sur le carreau, d'autant plus que les détours et les obstacles du relief sont nombreux et en découragent plus d'un. Les premiers atteignent les derniers contreforts des montes Caucasus 48h plus tard. Nous sommes à l'embouchure entre mare Imbrium et Serenitatis. Au loin, nous apercevons la longue chenille de tankers défilant à travers le détroit sous le contrôle de la marine militaire Locale, dont le port est situé de l'autre côté du détroit, au camp de Santos-Dumont, au bout de la crête des Apenninus et derrière promontarium Fresnel, qui le protège. Nous restons quelques heures à attendre que nous soyons plus nombreux. Nous avons perdu un tiers de nos troupes depuis notre départ de Cassini. Beaucoup se sont éparpillés sur le chemin. C'est une longue traînée de nos camarades qui s'étend presque depuis le point de départ. Nous ne sommes plus que la moitié à franchir la dernière portion nous reliant à l'éperon d'une presqu'île qu'il faut contourner pour se retrouver face aux 50 km de mer nous séparant du bord opposé. Une petite caserne Locale se trouve à la pointe. Le nombre est notre seul avantage. Plus de 5 000 personnes se rassemblent devant leur portail. Je m'approche, seul, et j'entre en communication avec eux à la seule puissance de ma voix. Je leur demande de nous ouvrir et de se rendre et qu'ainsi aucun mal ne leur sera fait. Ils ont dû avertir Santos-Dumont et Archimèdes pour décider. Ils ne sont qu'une cinquantaine et ils comprennent rapidement que cela ne leur servira à rien de résister, qu'il serait totalement inconscient de nous canarder aveuglément. Au bout d'une demi-heure, le portail s'ouvre doucement et une partie d'entre nous s'introduit à l'intérieur. Le responsable du fort se présente à nous, le lieutenant-colonel Goodward. Toute sa garnison est dans la cour. Il me remet solennellement son arme. Nous leur demandons de se regrouper dans une grande salle de réunion que nous bloquons. Nous ne craignons aucune tentative d'insurrection. Nous apprenons qu'ils ont reçu la consigne d'obtempérer et, sans aucun contre-ordre, ils respecteront la décision de leur hiérarchie.
 
Addrynh
La discipline est très puissante dans l'armée Locale.
 
Scheme
Ce n'est pas eux qui nous effrayent, mais la contre-offensive se préparant à Santos-Dumont, forcément, maintenant que notre position est clairement établie. Nous récupérons toutes les armes que nous trouvons. Un ouvrier-nettoyeur, parmi nous, craque un fumigène et marque au sol : « Nous sommes là, nous resterons là. » Il y a quelques embarcations, mais ce qui nous manque le plus, c'est la nourriture et les abris. C'est un siège difficile qui s'installe. Ils le savent et nous le savons. Nous avons profité de l'effet de surprise des 2 derniers jours pour fuir Cassini à l'arrache et nous installer sur le front de mer face à eux, mais nous devons continuer d'agir vite si l'on ne veut pas perdre cet avantage. Un état-major est rapidement mis sur pied. On me désigne comme responsable suite à mon engagement dans la préparation de cette fuite. Je m'entoure d'une équipe et nous nous enfermons pour réfléchir à la poursuite de notre attaque. Il faut garder le même rythme sans faiblir. Nous recensons tous nos moyens disponibles. Nous savons que nous n'avons que 48 heures pour tenter quelque chose pour répondre à l'action d'Archimèdes. Nous sortons de notre conciliabule, nous équipons de haut-parleurs la coursive d'une muraille pour que de part et d'autre de la fortification on puisse m'entendre, puis je me juche sur la galerie.
 
« Je souhaiterais d'abord m'adresser à tous ceux qui ont perdu des êtres qui leur sont chers dans cette course. Toutes nos pensées vont vers vous et vos familles. Les efforts qu'ils ont fournis ainsi que les vôtres ne seront pas vains, croyez-moi. Chaque geste, chaque mot, chaque regard a eu son rôle pour que nous soyons réunis ici aujourd'hui. Nous ne sommes pas tous égaux dans le combat et chacun s'est livré outre mesure et, je le sais, au maximum de soi. La Locale veut gouverner seule, la Locale veut contrôler nos vies, la Locale nous a pourchassés comme des rats alors que nous souhaitions être libres. Elle s'est servie de nous comme variable d'ajustement environnemental. Ses milices ont asservi et assassiné nos concitoyens Proselen et nos amis réfugiés sur Terra. Si nous sommes ici ensemble après tout ce que nous avons traversé, c'est pour aller jusqu'au bout. Comme vous le savez, nous manquons de tout ici, autant pour survivre que pour attaquer. C'est pour cela qu'il va nous falloir agir dès aujourd'hui. Plus vite nous parviendrons à bloquer le transit du fret marin, plus vite nous pourrons imposer une négociation pour améliorer nos conditions, qu'elles soient immédiates et à plus long terme. Gassendi est occupé, Gruithuisen Gamma et Delta sont en danger, tout le monde compte sur nous. Mais nous avons déjà plusieurs victoires à notre actif. Il y a Delca, Alan, Lilith et Lily-Luna à Archi qui ont mobilisé et mis le feu. Il y a Nectaris et différents alliés au parlement d'Hipparchus, qui parviennent à faire entendre un point de vue inédit sur l'hégémonie Localselen. Nous pouvons faire basculer la donne en notre faveur et gagner si nous frappons fort maintenant. Tous nos efforts pour parvenir jusqu'ici seront récompensés. Soyons déterminés ! Soyons véhéments ! Soyons solidaires ! »

Franchement, j'avais bien parlé. Beaucoup de mes formules avaient été applaudies et scandées. Des cris et des sauts de joie malgré la fatigue et le manque ont finalisé mon discours. Je me suis pleinement senti investi d'une mission. Je ne m'étais jamais senti aussi fier de moi. Mes épaules étaient hautes et je balayais l'assemblée des 2 côtés du rempart d'un regard profond, la mâchoire crispée, acquiesçant de-ci de-là par des gestes de soutien. Je redescendis de ma tribune auréolé d'une vigueur toute spartiate et j'accompagnai mon équipe dans des bureaux qui étaient ceux des officiers Localselen précédents. Nous avions confiné les soldats avec une surveillance. Ils n'opposaient aucune résistance. J'allais les voir et m'enquis du lieutenant-colonel et de son capitaine, Urzad, un Polonais.

Addrynh
L'armée LocalSelen est naturellement la plus internationale ayant jamais existé.
 
Scheme
Avec un camarade, nous nous entretenons une bonne heure avec eux afin de déterminer toutes les ressources du camp ainsi que la topographie des environs. Ils nous ont indiqué tout ce que nous voulions savoir en termes d'armement, de nourriture et de véhicules marins. À la question de savoir pourquoi ils étaient si coopératifs, Goodward nous a répondu que leur matériel était inconséquent face à la riposte que nous n'allions pas tarder à voir venir.
 
Delca
Ils étaient tout simplement curieux de savoir ce que vous alliez bien pouvoir faire à présent.
 
Scheme
Je dois dire qu'il n'avait pas tort et, après l'euphorie du discours, se posait cette question : comment bloquer le trafic des super-tankers avançant en double colonne à travers le détroit ?
 
Delca
Il suffit d'en bloquer un pour stopper le cheminement des 2 lignes.
 
Scheme
Pour ça, nous n'avons pas attendu que tu nous le dises. Nous faisons l'inventaire des ressources de la base, accompagnés par Goodward et Urzad. Nous réquisitionnons tout ce que nous trouvons. Il n'y a pas de quoi subvenir à nos besoins.
 
Delca
Ce n'est pas avec une base de 50 personnes que vous alliez pouvoir ravitailler en armes et en nourriture une foule de presque 5 000 personnes.
 
Scheme
Mais qu'il est chiant ! Nous n'avons que quelques jours pour agir avant que les problèmes ne deviennent insolubles. Et en particulier la nourriture. Nous sommes partis sans rien à part quelques armes. Nous avons pris de vitesse toute l'armée Localselen, mais une fois sur place, il faut bien le dire, nous ne sommes pas plus avancés. Beaucoup n'ont rien mangé depuis plusieurs jours et il n'y a aucune solution de ravitaillement. Malgré mon discours et ses encouragements, en quelques heures après notre arrivée, la désillusion de beaucoup porte un coup à notre mobilisation. Ils sont nombreux à rebrousser chemin, la faim au ventre, pour retourner à Cassini, constituant le seul confort matériel envisageable.
 
Delca
Mais, vous n'êtes pas partis avec de la nourriture.
 
Scheme
Non ! Pas tous ! Voilà ! Tu es content ! La découverte de mines sous-marines dans l'armurerie nous redonne espoir et accélère notre plan de blocage. Ce sont des mines dérivantes acoustiques dont la mise à feu est activée par l'influence que produit le bruit des hélices et des machines.
 
Delca
En fait, ce sont des microphones sous-marins, des transducteurs électro-acoustiques.
 
Scheme
Celles que nous trouvons sont équipées d'hydrophones piézoélectriques, c'est-à-dire qu'ils transforment, dans les liquides, des ondes acoustiques en signaux électriques. Les mines sont déposées et laissées à la dérive au contact des coques. Dans la nuit qui a suivi, nous sommes une poignée à embarquer sur une corvette légère de l'armée Localselen pour nous rapprocher des colonnes de super-tankers. Les couleurs de la Locale nous offrent un camouflage idéal pour nous approcher sans risque.
 
Addrynh
Ils n'étaient pas au courant de votre périple dans le sud de Cassini et de l'occupation de la base ?
 
Scheme
Non, les autorités Locale n'étaient au courant que depuis quelques heures. Elles n'avaient pas pu s'organiser pour contre-attaquer et les dirigeants des compagnies maritimes n'avaient pas soupçonné une attaque contre leurs navires. Nous essaimons une bonne vingtaine de mines et nous rentrons. Je ne crois même pas qu'ils se soient aperçus de notre présence. Pas plus d'une heure après notre retour, une première explosion retentit. Le « Fofana » avait touché une mine, ouvrant sa coque aux eaux toxiques d'Imbrium. Il coula en quelques heures. Cela bloque toute la chaîne de convoyage dans les 2 sens. Chaque navire s'amarre et reste en place. Certains se mettent en boucle. D'autres rentrent à leur port de départ, c'est-à-dire Copernicus côté Imbrium et Plinius côté Serenitatis. C'est une nouvelle victoire. Nous fêtons cela, la faim au ventre, durant toute la journée qui suivit.
 
Addrynh
Quand la nouvelle de votre embargo nous parvient à Gassendi, cela nous booste et une situation insurrectionnelle se met en place. Ce n'est pas dans le détroit de Fresnel que la contre-offensive agit le plus, mais bien ici, à Gassendi. Nous sommes pris dans une envergure dépassant notre entendement. L'appel surgissant de là-bas nous emporte avec lui. Le souffle du printemps s'annonçant nous fait frémir d'énergie. La ficelle craque sous votre poids et un bouleversement soudain parcourt toute la cité. Un murmure hertzien plane sur le cratère. Le flux séminal dans nos corps, éclairci par les acides aminés, régénère nos sens. Nous intériorisons le souvenir de nos peines depuis 20 ans et le soulèvement est immédiat et brutal. Nous sommes plus que jamais persuadés d'être ici chez nous. Nous ressentons au plus profond de nous les essences de nos peuples. Personne d'autre que nous n'aurait pu être plus fier de ce que nous avions accompli ici. Les canalisations thermiques, la couverture macrobiote, les rues et les trottoirs, la culture maraîchère, l'Entente sélène, la volonté de Delca, la Salamandre, les bases sous-marines atlantiques Thomson, Heezen et Tharp, le pont entre les Açores et Gassendi à travers Copernicus, l'autosuffisance culturelle et son arrogance suffisante. Nous étions la première génération après les éruptions de 2026.
 
Delca
Avant la parenté Proselen/Subselen, la fin de l'Entente sélène et les excavations toujours plus profondes du tunnel Nord/Sud.
 
Addrynh
Oui, notre histoire à nous est bientôt terminée, Fode, Scheme, mais nous faisons aussi partie de la vôtre. Ce sont des périodes qui se chevauchent. Peut-être qu'un jour vous prendrez le relais de cette discussion et vous poursuivrez le récit de notre histoire.
 
Fode
Sois-en sûr, Addrynh, nous continuerons ce que vous avez commencé.
 
Addrynh
Revenons à la situation sur Gassendi. Elle s'est donc rapidement agitée. La mobilisation dans les rues s'est faite massive, d'un seul coup. Nous étions soumis au couvre-feu tous les jours terrestres à 18 h. Cela pour bien tenter de nous déshabituer de notre propre décompte des journées par lunaison.
 
Delca
Et cela malgré l'évidence des événements astraux dans l'alternance de la lumière du jour et de la nuit.
 
Addrynh
Oui, c'est l'un des traits de différenciation entre toutes nos sociétés fragmentées. Une grande partie de la Locale est restée sur le décompte terrien. Bref, les axes routiers sont bloqués, des barricades sont installées dans les rues et le terrain est quadrillé. Tout le monde est dans la rue, vieux et enfants. Tout le monde porte un tissu différent sur le visage. C'est un concours du foulard le plus cool au milieu des premiers fumigènes de la police militaire.
 
Delca
Ce sont les premiers fumis qui sont les plus durs.
 
Addrynh
Les projectiles finissent par répondre aux gaz. En quelques heures, nous prenons le dessus et assiégeons les principaux bâtiments militaires et diplomatiques de notre cité. Pour la première fois de notre histoire, c'est nous qui assiégeons la Locale.
 
Delca
Sur notre territoire.
 
Addrynh
Oui, mais cela ne dura pas longtemps. On ne peut pas dire qu'il n'y avait pas eu de victimes dans toutes ces actions. Et en particulier l'attaque de la réserve d'hydrogène à Archimèdes. Ce sont 11 militaires qui ont trouvé la mort dans cette explosion. Il y a aussi les non-rescapés du « Fofana », 15 personnes. Nous n'avons pas respecté notre ligne politique consistant à ne faire aucune victime dans nos actes.
 
Delca
Les victimes côté Proselen sont bien plus nombreuses. Mais tu as raison. Nous avions cette promesse et nous ne l'avons pas respectée.
 
Addrynh
Le contrecoup de votre attaque nous est retombé dessus à Gassendi lorsque des troupes se sont déployées en masse venant de Copernicus par un pont aérien. Nous avons vu notre ciel se noircir de parapentes. Nous manifestions dans la rue, nous lancions des pierres et des pommes. Eux ont ouvert le feu sur nous avant même d'avoir posé pied à terre. Les renforts de leur part ont été très conséquents. Les navettes se succédaient pendant des heures, larguant à chaque fois une pluie de soldats. Ils voulaient, je ne sais pas, marquer le coup, ne pas laisser passer une occasion de nous mater. Nous pensions surtout que Sarped saisit l'attaque d'Archi et Fresnel pour accentuer ses prises de position contre nous. Nous ne savions plus s'il s'agissait d'une affaire personnelle ou d'une décision de l'internationale sur Terre. Tout cela enflamma le parlement d'Hipparchus. Mais nous y reviendrons la prochaine fois. Nous avions pris tout le centre-ville et ils nous avaient encerclés avant qu'eux-mêmes ne soient pris en sandwich par la périphérie et le maquis que nous avions constitués durant tous ces longs mois d'occupation. Nous avions cette situation absurde sur place où des troupes Localselen étaient prises entre 2 regroupements, celui de la banlieue qui était armé et n'ont pas hésité à tirer, et puis nous, en plein centre-ville, sans armes, nous répliquions comme nous le pouvions. Leur bande circulaire grossissait avec l'appui aérien et continuait à déverser des hommes malgré notre nasse. Et puis ils se sont sentis suffisamment forts pour prendre le centre où nous étions. Ils ont avancé d'un seul coup vers l'intérieur et nous n'avons pu que reculer. On se dispersait un peu partout. On tentait de trouver des abris dans les souterrains ou sur les toits. Nous étions des proies faciles. Ils n'ont eu aucun mal à nous interpeller. Ils nous ont répartis dans différentes enclaves, mais l'une d'entre elles avait reçu plus de prisonniers que les autres : le stade de ripball, toujours très central dans les villes lunaires. Il offrait un site parfait pour notre détention.
 
Fode
À ciel ouvert et encerclé de larges tribunes, parfait pour la surveillance.
 
Addrynh
Ainsi, nous nous sommes retrouvés dans un engrenage compliqué, une situation très difficile à désamorcer. L'armée Localselen tenait presque toute la ville. Elle était assiégée par des Proselen installés dans le maquis gassendien. Ils s'étaient rapprochés du tour de ville pour tenir cette position. C'est alors qu'ils ont commencé à nous utiliser comme otages pour leur libération, leur sécurité et notre reddition. Cela tenait d'un équilibre instable et vaporeux. Ce qui illustrait cet équilibre, c'était la méthode utilisée pour négocier. Ils avaient installé une vingtaine de petits groupes de 4 ou 5 personnes tout autour de la ligne de front, plutôt de leur côté de la ligne. Ils les avaient immobilisés et attachés dos à dos. Des snipers à moins de 20 m les tenaient en joue et se relayaient toutes les heures. Si on s'approchait, ils tiraient, si les otages tentaient de fuir, ils tiraient. Et cela est arrivé plusieurs fois. Ils sont restés comme ça plusieurs jours. Et quand la situation devenait difficile pour eux, ils les échangeaient avec d'autres. Cela nous maintenait à distance et donnait une valeur à leurs négociations. C'était plutôt malin, il faut le reconnaître.
 
Delca
La menace d'une arme à feu a toujours réponse à tout.
 
Addrynh
Il y eut aussi plusieurs exécutions de sang-froid. Était-ce les stratégies décidées par les généraux d'état-major ou la consigne venait-elle de plus haut ? Plusieurs de nos camarades furent exécutés sous les yeux de nos maquisards. Tout cela agita l'opinion publique en quelques heures. On critiquait les méthodes de part et d'autre. L'engrenage pervers de cet ensemble de situations ici, à Archi, à Fresnel et bientôt à Gruithuisen grossissait. Comment allions-nous sortir de là en évitant un massacre simultané ?
 
Fode
C'est à ce moment que j'interviens plus directement dans nos affaires. Je suis sur Gassendi durant l'occupation. Je parviens à m'isoler dans la cave d'un immeuble du centre-ville. Je m'exfiltre de Gassendi et rejoins Lettrone en vélo électrique. Je suis toute jeune, seule et paumée. Je n'ai aucune idée de ce qu'il faudrait faire. Je reste 2 jours à errer sur les plages de la baie. Les vagues rejettent une dilution de fluorure d'hydrogène sous forme de mousse. Cela laisse des traces fumantes sur la régolithe lorsque la vague se retire. Je m'amuse à m'approcher des bords sans me faire prendre. Je tombe sur des cabanes désertes sur pilotis sous la brume et le vent frais. Je passe des heures à même le sol dans ces cabanes. Je trouve un peu de riz et un peu d'eau. Ce sont des moments d'une profonde solitude où je m'abandonne dans une réflexion intense sur ce qui se passe ici depuis quelques semaines. Que pourrais-je bien faire ? Comment apporter mon aide à l'insurrection ? De quoi suis-je capable ? Je tombe sur une nouvelle cabane de pêcheur abandonnée. Il y a plusieurs petits chalutiers qui sont amarrés. Pas qu'il y ait de la pêche dans ces eaux sauvages, mais leurs coques étaient résistantes et leur moteur fiable.
 
Delca
Cadeau du Portugal terrestre.
 
Fode
Je passe une nuit dans l'un d'entre eux. Au matin, je réfléchis. Mon grand-père, toi, Delca, tu as pris la mer il y a des années pour rejoindre Aristarchus et Gruithuisen. Il y a eu cette attaque de la Locale et cette manifestation des Aérolithes en plein Oceanus. Mon sang ne fait qu'un tour. Je rassemble le plus de carburant et quelques provisions. Je m'embarque par le même chemin que toi. Je ne me pose pas trop de questions. Je ne veux pas retourner à Gassendi, même de notre côté. Je sais grossièrement piloter ce petit esquif. On nous apprenait ça à l'école. Je m'enfonce seul dans la nuit en direction du nord à travers Oceanus Procellarum en direction d'Aristarchus et de Gruithuisen.
 
Delca
Sur la Salamandre, vers l'ouest, plusieurs garnisons Localselen sur les ordres de Sarped se sont engagées depuis plusieurs semaines en direction de Gruithuisen Gamma et Delta, en même temps que l'attaque sur Gassendi. Lorsqu'elles arrivent, elles installent un siège autour de Gamma et attendent. Nous étions préparés à cette attaque. Nous mettons en place notre plan de tir.
 
Addrynh 
Le fameux plan de tir.
 
Delca
Les unités de l'Entente sélène déploient une immense banderole le long d'un renfort sur laquelle il est inscrit : LUNA RES COMMUNIS LUNA RES NULLIUS. Ainsi s'engage un double siège entre Gassendi et Gruithuisen dont les occupants sont Localselen sur Gassendi et Proselen sur Gruithuisen. Nous verrons la prochaine fois comment les 2 sièges se répondent d'une façon à la fois contraire et simultanée.

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