« Affilié.e.s et apparenté.e.s Proselen, labadens et camaro, juché.e.s de Gamma et Delta, Phénix de Gassendi et isolé.e.s des grands cirques, ces quelques mots sont pour vous, pour nous, pour eux.
Pour ceux qui ne l'ont pas vu en arrivant, Cassini est un cratère comme une île. C'est-à-dire qu'elle est encerclée par les eaux avec une excroissance qui la prolonge vers le nord, si bien que pour l'atteindre, il faut passer par un bras de mer. Elle fait pourtant bien partie de la région en s'encastrant dans le paysage comme la pièce d'un puzzle dont les bords sont des affluents à mare Imbrium.
De Trouvelot, nous, les réfugiés, devons traverser tout un corridor d'une centaine de kilomètres avant de rejoindre la côte pour passer sur Cassini. Des convoyages escortés par l'armée ont été mis en place pour nous conduire jusqu'à la côte, puis des ferry prennent le relais pour nous faire traverser sur 3 km, rejoignant une première borne de terre qu'il faut prolonger pour à nouveau prendre des bateaux et atteindre la deuxième excroissance du cratère. C'est autant de barrages filtrants naturels.
Les pluies et les orages sont d'une violence sans précédent comme vous pouvez le constater. Nous n'avons pas eu d'autre choix que de nous rassembler tous au centre du cratère. La Locale a daigné tendre une immense toile soutenue par des piliers recouvrant un bon quart de sa surface au sol. Elle est accrochée à son rebord par de longs filaments d'acier. Nous avons de grandes surfaces au sec, mais l'eau s'écoule à l'intérieur du cratère, aménageant de grandes mares boueuses un peu partout. C'est très dangereux.
Cela fait de nombreuses semaines que nous sommes parqués comme du bétail dans cette enceinte. Livrés à nous-mêmes, nous manquons de tout. Eau, nourriture, produits de première nécessité. Même si l'atmosphérisation de Luna s'est développée, elle n'est pas encore suffisamment tempérée pour que nous puissions rester à ciel ouvert sans aucune protection. Depuis plusieurs jours, les premières asphyxies ont fait leur apparition et il n'y a rien à faire. Nous pleurons déjà 3 morts.
Nous ne sommes pas leurs cobayes environnementaux. Nous ne voulons pas être leurs produits d'expérimentation de l'Atmo. Ils se disent probablement que les plus forts résisteront, darwinisme social cynique. Si nous ne faisons rien, nous mourrons les uns après les autres. Je vous rappelle qu'il n'y a que nous à Cassini. Les premières garnisons Localselen sont à plus de 100 km d'ici, au nord, dans des abris fortifiés le long des gorges de Vallis Alpes. Ils nous ont accompagnés depuis Trouvelot et ils repartent. Nous sommes coincés ici, dans l'enceinte du cratère Cassini, au bout d'un couloir balayé par les vents et les orages, bordés par les montes Alpes et mare Imbrium à l'ouest et les reliefs déchiquetés des affluents de mare Frigoris à l'est où il n'y a rien d'autre que des rochers coupants immergés par la houle.
Hier encore, alors que plusieurs familles terriennes d'origine sub-saharienne avec des mineurs n'ayant pas reçu l'autorisation de traverser les gorges de Vallis pour se faire enregistrer à Trouvelot et nous rejoindre, ont été interpellées et débarquées à l'astroport de Copernicus pour être renvoyées sur Terre où leur situation est désastreuse. On imagine ce qu'elle devait être pour préférer entreprendre un voyage aussi périlleux. Et c'est loin d'être un cas isolé. La semaine dernière, des tirs sur les passerelles de Vallis par la Locale ont fait 9 victimes. Tous les jours, ce sont des atrocités qui nous parviennent sur les agissements des milices du PBM de monsieur Khonsu.
Depuis l'attaque surprise, organisée par la Locale sous les politiques désastreuses et mesquines de Sarped Khonsu durant les jeux de Plato, nous sommes pourchassés comme des brigands à travers tout l'est du croissant sans qu'à aucun moment une consultation n'ait été mise en place pour décider de quoi que ce soit nous concernant. Bel exemple pour les réfugiés climatiques de Terra et leurs familles qui ont débarqué ici, fuyant l'horreur climatique terrestre, pour être plongés dans une vaste chasse à l'homme. L'effroi succède à l'épouvante quand on connaît le parcours dans l'innerspace qu'ont vécu beaucoup de familles dont certaines ne sont jamais arrivées, tant les conditions du voyage sont difficiles. Une fois arrivées sur place, les milices de la Locale terrorisent et tabassent quand elles ne jouent pas avec nos vies pour leur simple divertissement. Qui aurait pu croire que de tels agissements se produiraient contre nous ?
Nous voilà réunis aujourd'hui et je crois que le temps est venu de faire un point sur notre situation ici à Cassini. Il y a des assemblées immenses se passant simultanément à différents endroits du cratère. C'est dans ces rassemblements que se fabriquent nos résurgences. Hier, certains Localselen ont quitté l'enceinte de Klein pour nous rejoindre et s'engager à nos côtés. Depuis plusieurs mois, nous sommes trimbalés d'un côté à l'autre de la Salamandre. Vous n'êtes pas sans savoir quelle traîtrise s'est mise à jouer la Locale durant les jeux de Plato. Nous avons été privés de nos conquêtes, alors même que nous étions parties prenantes dans cette compétition sportive. Nous avons été réprimés dans le sang par leurs milices sans foi ni loi. Notre naïveté n'a eu d'égale que notre courage pour résister alors que nous n'avions que nos poings serrés comme seule arme.
La situation sur Gassendi, capitale Proselen, comme vous le savez, est critique et critiquée. Depuis son annexion par la puissance Locale, on ne peut plus sortir le soir, on rationne tous les approvisionnements, des patrouilles Locale déambulent dans l'enceinte du cratère, les responsables Proselen sont sommés de suivre les prérogatives du Parti majoritaire au parlement d'Hipparchus, le fuckin' PBM, et malgré un soulèvement et de nombreuses offensives aux alentours du cratère, la résistance a bien du mal à juguler les attaques de toutes sortes dont elle est la cible. Il faut remercier et soutenir la volonté du responsable de l'Entente sélène, Addrynh Clérambar et toute son équipe, dans leur combat au quotidien pour faire respecter un minimum de droits pour celles et ceux qui vivent à Gassendi, la zone la plus peuplée de Proselen sur Luna. La base que nous avons créée à Gruithuisen suite à cette annexion reste encore sous notre contrôle, mais pour combien de temps encore depuis la récupération de la zone centrale de la Salamandre par les forces spéciales Locale ?
Nous devons nous organiser pour résister à la volonté de la puissance Locale d'affaiblir notre identité en l'enfermant dans une sorte de parc animalier, aussi grand soit-il, et déterminer à notre place l'avenir qui sera le nôtre en l'assimilant à leurs desiderata. Nous avons toujours montré une ouverture et un échange permanent avec les grands cirques et la tutelle terrienne, en acceptant beaucoup de leurs offres et de leurs demandes. Nous avons même accepté un certain degré de cohabitation dans l'enceinte même de Gassendi après leurs attaques en force pour s'emparer du cercle.
Nous avons fait Luna. Nous avons influencé tous les chantiers. Rien n'aurait pu se faire sans nous. De la logistique humanitaire en passant par l'excavation des sols, de l'ingénierie balistique à l'électricité électrostatique, du nucléaire, de la biodiversité, des cimentations diverses, la liste est longue. Et aujourd'hui, on nous chasse, on nous parque, on nous expérimente. Nous sommes leurs pères et ils nous traitent comme des orphelins illégitimes.
Il va falloir se battre les ami.e.s. Il va falloir se faire respecter. Il va falloir pousser nos rancœurs dans leurs retranchements. Il va falloir leur montrer que nous sommes là, que nous sommes fiers, que nous sommes prêts, et avec nous, tous ceux qui nous ont suivis. Notre isomorphisme culturel est pétri dans la rage et on voudrait nous le voler ! Qu'ils saignent comme ils nous ont saignés ! Les porcs ! Qu'ils crèvent le museau tendu, la rate en pique !
Depuis quelques jours, un convoi sous-marin bricolé sur Gamma a réussi à parvenir jusqu'à nous à travers mare Imbrium pour nous apporter du matériel, des calibres automatiques, des roquettes, des lance-flammes, des mortiers. Nous savons que le détroit de Fresnel est un passage stratégique entre l'est et l'ouest de Luna, entre la face visible et la face cachée. Il se trouve que nous n'en sommes qu'à quelques encablures. Je ne crois pas qu'ils aient imaginé que nous puissions nous interposer dans cette zone. C'est en tout cas un atout que l'on va pouvoir exploiter. C'est autour des berges entourant le détroit que nous nous positionnerons. Nous commencerons par bloquer le fret transitant dans ces eaux internationales, qui n'ont pas de gouvernance, tout comme 90 % des territoires lunaires. Et cela aussi, il faudra le leur rappeler. Il est temps que nous reprenions notre destin en main partout où nous avons été spoliés. Et cela commence par cette zone. D'autres actions sont en préparation.
Le bruit de la ventilation dans leurs sombres couloirs soulevant le régolithe ne bouchera pas nos artères nanobots. Le flottement des nuages toxiques qui se déplacent en renouvelant leurs formes n'obscurcira pas notre horizon. Le clapotis visqueux des remous de barbotine défloculée ne brûlera pas nos jambes. L'huile des palmiers transgéniques des bords de sinus Medii ne coulera pas sur nos combis. Mais nos troupes sur l'orbe des terrassements de roche surplomberont leurs villes. L'excès d'écoulement magmatique s'égouttera dans leurs yeux. L'opacité du gneiss fluoré nous protégera de leurs gestes et de leurs insultes. L'orifice des lava tubes des rupes Toscanelli sera obstrué par des plaques de roches soudées pour éviter la planque de leurs garnisons.
Ils avaient tout et ils voulurent encore plus. Nous souhaitions simplement rester tranquilles et faire prospérer nos terres comme nous le voulions. Ils n'ont pas voulu de nous. Ils n'ont pas voulu que nous soyons fous. Que nous soyons beaux. Que nous soyons fiers. Que nous soyons nous.
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