Prononcez [silinn myzik].
« Brok and flok » Novembre 2030
Journaliste — Tu es sélène. Tu es né et tu vivais à Clavius sur la Lune. Tu es guitariste. Tu t'appelles Crooner Springbreaker. Est-ce que tu peux nous expliquer ton parcours ?
— Mes parents sont d'origine américaine, du Mississippi. Ma mère est française. J'ai été nourri aux influences du blues et il y a toujours eu une guitare à la maison. Mon père en jouait constamment. Engagé comme glaciologue pour une mission sur Luna, il a notamment travaillé sur les cratères du pôle Sud où des masses de glace avaient été repérées. Avec ma sœur, décédée dans les éruptions de 2026, nous restions avec ma mère, qui travaillait comme secrétaire dans un bureau d'étude dans l'enceinte de Clavius. Je jouais un peu partout dans les internats, les cantines, les lounges. Clavius était une ville incroyable, enfin c'était plutôt une sorte de grand chantier en construction.
— Tu es chanteur. Tu écris et tu composes pour la guitare et la voix et avec Lica vous avez un duo sur plusieurs titres. Un style existe par la singularité d'un collectif d'auteurs et on peut dire que depuis quelques années il est de plus en plus respecté par une certaine critique mais aussi, depuis peu, par le public. Que peuvent apporter les musiques contemporaines aux musiques actuelles ?
— Les harmonies, les rythmes et les mélodies ne sont pas la même. Les jeux de rythmes sont plus riches, plus complexes, d'une mesure à l'autre il se passe beaucoup de choses, ce qui est très rare dans les musiques actuelles. Elle brise très rapidement la tonalité en cours pour suivre un instinct plus primal au gré des changements de situations très rapides, cheminant dans une continuité constamment différenciée.
— Du dodécaphonisme dans la pop ?
— Non, je n'irai pas jusque-là. Bien qu'il y ait des outils très performants à utiliser de ce côté-là. Les stimuli d'idées musicales sont avant tout sensibles et proches des instruments. Ce n'est pas une écriture à la table. Cependant l'étude des dernières chansons montre des suites de hauteurs de sons tout à fait particulières par rapport à mon écriture habituelle, et reprises dans des cycles faisant bloc, très diversifiés les uns des autres.
— C'est comme si cette musique finissait par trouver une résonance dans l'imaginaire collectif. Une dimension qui apparaît après coup, qui s'impose enfin, mais cela n'a pas été si facile je crois.
— Oui ce sont des années d'astreintes pour parvenir à faire entendre un son sortant de mon corps et encore d'autres années pour qu'il parvienne à se faire entendre dans les registres de la musique contemporaine d'une part et de chanson, électro et pop d'autre part. Dans mon travail musical j'ai toujours recherché l'échange, le contact. Je ne vois ma musique que dans cette constante recherche de sociabilité, dans l'utilisation socioculturelle qui en est faite.
— Une dernière question. Selon toi, que peuvent apporter les musiques actuelles aux musiques contemporaines ?
— La création musicale apportera de l’innovation mélodique/rythmique/harmonique aux musiques actuelles, en contrepartie, celle-ci partagera un peu de sa visibilité et de sa popularité vis à vis du grand public.
— Merci pour tout on se retrouve le 13 février 2031 au Soundwave de Sydney en Australie. Ciao !
« Les uns croquent le cul d'un tigre » hebdo français, décembre 2029
Journaliste : Comment es-tu parvenu à la notion de chanson contemporaine ?
Crooner : Je travaille le répertoire guitare/voix en musique contemporaine constitué d'une vingtaine de pièces tout au plus là où celui des musiques actuelles en comporte des millions (des Beatles à Brassens,...) et c'est bien ce fossé entre les 2 qui est intéressant.
— Quelles ont été tes influences ?
— Une pièce en particulier se distingue : « Four cavalier settings » de Milton Babbitt que j'ai décidé d'élever au rang de référence incontournable du genre. 4 autres pièces également se distinguent, également travaillées : « Songs for Achilles » de Michael Tippett. « Renka 1 » de Toshio Hosokawa « Urrundik » de Félix Ibarrondo « Erotica » de Francisco Guerrero. Je suis parti de ça. Ces 5 pièces forment à elles seules l'essentiel du répertoire guitare/voix contemporain selon l'ouvrage du musicologue Michel Amoric « Spécificités du répertoire contemporain de la guitare ». Celui de la guitare contemporaine seule est beaucoup plus fourni. J'en travaille quelques pièces. Milton Babbitt à la guitare ainsi que les 3 « Percussion Study » d'Arthur Kampela, mais aussi Toru Takemitsu. Je pratique aussi le répertoire funk acoustique d'Antoine Dufour, Don Ross et Erik Mongrain.
— Comment s'est organisé ton travail de création ?
— Guitare/voix c'est vraiment l'interface instrumentale de référence en musique actuelles. Je compose pour le répertoire contemporain analogue. Ce sont des chansons très difficiles, très innovantes, longues à écrire, longues à interpréter. La difficulté d'avoir à trouver des interprètes, autant le répertoire que la création, m'a obligé à assurer l'interprétation de la guitare et de la voix en même temps. Ce qui rend la chose un peu performative et des temps d'appropriation et de répétition plus longs qu'une chanson « traditionnelle » avec grille d'accords.
— Comment définirais-tu l'interprétation de tes chansons ?
— Dans sa forme la plus pure, pas d'usage de l'électronique (sans l'exclure), pas de pédales d'effets (sans l'exclure), pas de sketchs au milieu, pas d'improvisations, pas de vagues successions d'accords « étranges », pas de baguettes entre les cordes et autres chiffons mouillés. L'exception reste des pièces comme celle de Philippe Drogoz « Prélude à la mise à mort » pour guitare préparée, qui m'intéresse peu.
— Quels matériels utilises-tu ?
— J'ai longtemps utilisé une guitare folk et, aujourd'hui une guitare électrique pour les résonances qu'elle propose, y compris pour les pièces du répertoire. La voix est chantée mais pas lyrique, y compris pour les pièces du répertoire. Je réécris des paroles en français un peu comme on le fit pour les grands hits bossas. Ces 3 choix artistiques transforment l'interprétation du répertoire car pour beaucoup le texte est en anglais, le chant est lyrique et les cordes en nylon. Mon interprétation leur donne des couleurs plus musiques actuelles. Je compose uniquement pour ce répertoire.
J. — Vous serez en concert le 19 août 2029 au Summer Sonic Festival à Osaka au Japon.
« Crawling stone » Juin 2031
Journaliste : Quel est ton objectif ?
Lica : Je cherche à répondre à la demande d'un public. J'essaie d'aller au bout de mon système, au bout de mes idées. Des idées simples qui sont dans l'esprit de tous les gens. Une recherche de ce qui fait vibrer le public et d'agir dessus comme une compétence. Le but de mon travail est de parvenir à un bourdonnement auréolé d'une lumière aux angles d'accroche contrastés, le texte, la voix et l'habillage électronique. Nous bossons ensemble avec Crooner.
— Tu as débuté en faisant des scènes ouvertes.
— Les scènes ouvertes ça permet d'essayer des textes rapidement. De voir son effet sur un public, de vérifier l'efficacité d'une mélodie, de me sentir en train de la chanter pour la première fois en live.
— La scène pour toi ça veut dire quoi ?
— C'est la seule chose qui m'exalte vraiment. L'authenticité est voilée par nos propres peurs. Il faut briser ces carcans. Lorsque je suis sur scène, je lâche complètement toutes mes inhibitions pour rentrer dans une sorte d'intériorisation aux confins de ma sensibilité. Je vais la chercher au plus profond de mon âme pour l'accorder avec un son de voix qui vient de loin et qui reflète toute ma plénitude accumulée que je décharge dans l'instant.
— Avec un brin d'ironie et de joie.
— Il y a toujours une délicate opération de remise en surface permanente des ressentis qu'il va falloir aller chercher. Un effort de concentration à reproduire. Et puis est venue la conscience du public. Le fait de tout mettre en œuvre pour qu'il ait envie que tu continues à jouer pour lui. Et cela passe par une harmonie de l'ensemble de tes gestes jusqu'à trouver ta trace de fabrique ultime, la signature précise de tout ton être, de tout ce qui n'appartient qu'à toi et qui fait sens et que tu décides d'offrir en bien-être. Il existe en toute profession une forme irréductible à sa pratique que l'on décide après d'enrichir. Un déchargement de tous les artifices pour rendre la forme plus claire, évoluer dans cette clarté et la porter au plus haut de son expressivité. C'est de la pratique poétique. Tenter de maintenir cette identité le plus régulièrement possible. C'est là tout le contenu expérienciel d'un artisan, par exemple. Aller de la complexité vers le simple, laisser s'étendre, et puis revenir vers une sophistication à travers l'ornement. Pour cela, j'ai de la chance, j'ai une grande faculté à m'évader, un rien m'amuse 😆, je navigue sur une sorte de naïveté autonome. La plupart des songs sont des revendications aux droits, à la parole. Une émotion instantanée. Comme des cris du corps. Je me connais. Cela part du réel plaisir d'écrire sur Luna. D'assouvir mes fantasmes pour la création. De pouvoir effleurer tout un tas de petits sujets la concernant et ne faire que du style.
— Entre pop composite, complex song, chanson ou pop contemporaine, musique populaire d'avant-garde, variétés expérimentales...
— J'ai horreur du mot expérimental.
— Vous avez choisi le terme anglophone « Abstract song » pour qualifier le nom de votre projet, pourquoi ?
— On affuble toujours sa musique d'un petit sobriquet désignant un univers plus vaste la contenant. Toutes ces occurrences nous ont traversées et d'autres encore mais Abstract song avait ce caractère international que nous souhaitions mettre en avant dès le début. Nous travaillons à l'adaptation en anglais de nos textes. Cela n'est pas si facile car il faut que cela sonne tout en gardant un sens. C'est donc une réécriture complète. Heureusement c'est une construction des paroles moins dans le fait de raconter une histoire que dans l'effet d'une phrase ou d'un mot exalté dans l'instant. Nous ne sommes pas sur le mode « il était une fois ».
— Il n'y a pas si longtemps tu n'étais pas autorisée à chanter à cause du lien qui te rattachait aux événements troublants du Club Carnax que l'on connaît ? Qu'en est-il ?
— Après une série de tests médicaux il a été conclu qu'il n'y avait plus aucun danger pour le public.
— Mais tout de même cela participe à faire de toi une artiste tout à fait étonnante.
— Oui certainement, je ne cherche pas à m'en servir mais plutôt à ne pas y penser. J'ai tellement souffert de cette histoire.
— Tu parles certainement de l'amputation de tes 2 mains.
— Aussi.
— C'est la fin de cet interview. Merci à toi. Vous serez en concert le 11 août 2031 au Sziget festival à Budapest en Hongrie. Bye.
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