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S5E3 D'un substrat apatride





  

Communiqué du 2 novembre 2029

Nous occupons ce jour, depuis 10 h ce matin, la salle du pavillon de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, suite au veto exprimé par les États-Unis au Conseil de sécurité contre l’application d’un mandat proposé par le Mexique — pourtant voté à la majorité — prônant notre passage du statut de simple « observateur » à celui « d’État observateur non membre » pour un délégué de l’entente Sélène.
Selon le rapporteur américain, les conditions ne seraient pas réunies.
Nous pensons qu’il s’agit plutôt d’une manœuvre politicienne extérieure à nos volontés.
Nous ne sommes pas un faire-valoir politique. Nous sommes un peuple.

Nous, peuple Sélène, apatride, avons subi, par-delà nos vies, l’une des catastrophes naturelles les plus violentes depuis la création du système Terre-Lune. Nos pertes se comptent par milliers, et nos cœurs sont ravagés de tristesse pour tous ceux que nous n’avons pas pu sauver.
L’engouement populaire, exalté par cette vision inédite de Luna prise dans son magma de feu est incroyable. Cette mobilisation autour de nos disparus nous touche profondément.
Merci à tous ceux qui nous soutiennent.
Luna doit trouver sa place sur Terre tout autant qu’en elle-même : une recherche d’ancrage de son schème en pointillé.

Les enjeux mis en place quelques mois après notre exil sur Terre représentent l’ensemble des contributeurs à ce dossier : ONU, Cour internationale, structures d’accueil nationales, médias, cercles de coopération diplomatique, politique militaire, associations d’entraide humanitaire…

Il réside un substrat d’hommes et de femmes issus d’avant le cataclysme de 2026, sur lequel s’est greffé un mouvement social et culturel. Il pourrait très bien ne pas y avoir eu de sélène du tout. Et comme une entité produisant sa contre-valeur en son sein, le consortium international a permis le rayonnement de toutes les composantes de nos regroupements.
Ne serait-ce qu’au titre qu’elle se donne, l’entente Sélène participera aux réunions en plénière comme n’importe quel autre État membre. Un particularisme qui a sa place parmi les autres.
Elle participera, à sa mesure, aux décisions intergouvernementales concernant la préservation des droits de l’homme. Elle est celle par qui l’innovation vient.

Mais sa simple reconnaissance comme observateur n’est pas sereinement établie. Même avec l’aide du projet amorcé par la plateforme médio-atlantique, toutes les conditions légales ne semblent pas être réunies pour cela.
La qualité reconnue de nos expertises, de nos travaux, de vos soutiens, ne suffit pas à convaincre de notre légitimité pour siéger en plénière aux conseils.
Il y a ce qui se dit, et ce qui se fait.

Nous avons, dès notre arrivée, présenté nos objectifs : l’élévation d’une communauté rémanente dédiée à la préservation de nos injonctions, affranchies par l’accumulation organisée de toutes nos plus-values.
Faits de nous, combinant l’action au sens de nos valeurs par l’ensemble des puissances relatives à notre préservation, nous assumons nos contraintes — parfois sibyllines — voulues par voie diplomatique, à la seule volonté des possibles, quand notre cause acquise par le droit de disposer de nous fait loi.

Nous témoignons de notre présence par la réalité d’un événement que nous n’avons ni commis ni soutenu, mais qui, par ses circonstances, nous a ramenés vers nos origines, permettant, au plus près de notre berceau, d’accomplir l’étrange alchimie d’un sort pris dans les strates de nos actes.
Répondant à l’ambiance, nous souhaitons repartir vers nos songes, au plus près des sources qui nous ont constitués : l’eau en haute mer.

Pour autant qu’elle soit dite, la vérité n’aura de sens qu’après le passage à l’ornementation d’un sol, par l’application de nos compétences, ramenées à l’échelle territoriale la plus infime, pour que nos corps s’apaisent.
Nous établirons un socle en ciment brut, rattaché à la nature.

Nos effectifs sont pleins de force, prêts à s’investir dans la reconstruction de nos terres.
Nous appelons tous ceux qui, depuis le 16 juillet 1969, ont suivi l’évolution d’un futur nourrissant l’espoir de toute cette planète, à nous rejoindre, en proposant des issues, des parcours, des points de départ.
Nos constructions ont permis d’ouvrir les perspectives d’une nouvelle vision du système solaire. Elles nous ont permis de vous voir — et de nous voir — d’une façon qui a bouleversé les données écologiques.
Nous ne sommes pas si éloignés les uns des autres.
Nous avons beaucoup à partager.

Les résolutions des différents congrès qui ont eu lieu sans notre présence, ou avec ceux qui s’étaient déjà entendus en notre nom pour décider de notre statut, de nos vies, de nos droits, n’ont fait qu’accroître les difficultés pour notre avenir.
Notre assimilation à l’origine de nos pays n’a pas satisfait un certain nombre d’entre nous, car nous savions ce que nous étions devenus là-haut. Eux ne le savaient pas, ne le comprenaient pas.
Il fallait être tous les jours dans la poussière et le grondement des machines-outils tout autant que dans les bureaux d’étude et les cantines pour nous comprendre.

Certains d’entre nous ont accepté leur retour aux sources — et parfois même comme une bénédiction, un juste retour des choses.
Mais beaucoup ne l’ont pas accepté, et ils ne se sont pas retrouvés eux-mêmes dans leurs pays respectifs.
Ils se sont réveillés dans un pays qu’ils ne reconnaissaient plus.
Leurs habitudes avaient changé, et leur berceau les a ostracisés.

Pour ceux n’ayant jamais mis les pieds sur Terre, ce fut encore pire.
Ils ne se sont retrouvés nulle part, dans un pays qu’ils n’avaient jamais connu qu’à travers le souvenir de leurs parents, la première génération.
Les usages forcent ceux qui les ont incorporés à ne plus pratiquer celles qui les avaient soulevés.
La vie sur Luna était souvent dure, et le confort réduit, mais nous savions que nous construisions quelque chose qui nous appartenait — et d’en avoir l’usufruit.
C’est-à-dire son partage.

Nous avons choisi de vivre et de prendre conscience de nos différences après avoir été traversés par une sensation qui, dans l’absence, nous a permis de mieux la convoquer.
S’il y a un sens où notre salut doit s’exercer, ce doit être dans ce que nous avons vécu — et qu’il nous est impossible d’abandonner.

Puisqu’aucune terre ne nous accueillera sans contrepartie, nous avons décidé d’être à la hauteur de nos exigences dans la couleur de nos orbes.
Nous sommes prêts à affronter notre destin pour reconstruire ce que la nature a détruit.
Nous allons reconstruire notre élément naturel.

Puisse la volonté nous accompagner tout au long de ce chemin débutant.
Puisse notre savoir-faire s’exercer dans la contemplation.
Puissent vos regards nous porter plus loin, où vous pourrez nous reconnaître enfin.
Notre cœur est là-haut.

Nous appelons à un rassemblement à 14 h aujourd’hui, à l’angle de la 42ᵉ et de la 7ᵉ, pour marcher jusqu’au bord de l’East River, devant le siège des Nations unies, pour exprimer notre soutien aux occupants.

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