Delca
L'ambiance ultra-compéte ne me convenait pas trop comme état d'esprit. Mais ça plaisait bien à Iwan.
Il aimait se mesurer, ça oui, ça faisait palpiter sa vie de gagner ou
de perdre constamment, de tout remettre en jeu à chaque fois, de
recommencer à faire respecter son jeu indéfiniment, son travail. Ça,
c'était son adrénaline à lui. Moi, je m'en foutais, j'étais plus dans un
genre particulier de rapport au monde. Un truc plus global, plus en
rapport avec la vie et plus mystique. Mais nous avions cette chose en
commun de vouloir explorer d'autres terrains pour découvrir de nouvelles
façons de faire et s'enraciner dans un truc qui nous appartient. On se
fichait de l'institution, parfois naïvement.
Addrynh
Tu veux parler du poids de l'institution sur l'individu.
Delca
Oui.
Addrynh
Mais l'institution, ce sont des personnes et même parfois une personne.
Delca
Peu
importe, il y avait la volonté de s'échapper de quelque chose en
utilisant nos pratiques, une forme d'équation, des compromis à notre
indépendance. Etre pionnier ou n'être rien. Nous n'avions aucune soif de
reconnaissance ni de pouvoir. Nous recherchions juste un fonctionnement
novateur.
J'allais
souvent voir concourir Iwan. Il était mal à l'aise avec les autres
sportifs des clubs pendant les épreuves. Il jouait le jeu. Il faisait
semblant d'être avec les autres, mais le fire n'y était pas. Et les
entraîneurs des autres clubs le voyaient bien, yavait pas d'assimilation
possible, c'était flagrant. Il restait là à se préparer, à s'échauffer,
à ne pas trop parler, en confiance, et il déchirait sa race. Personne
d’autre ne l'accompagnait et cela ne paraissait pas anormal. En fait, on
ne se sentait pas appartenir à leur truc, à leur culture, à leurs codes
d'honneur. On avait nos propres codes. Nous ne voulions pas subir la
domination d'un savoir-faire. C'était devenu un point nécessaire à notre
développement. Nous voulions construire par nous-mêmes. Il a tout de
même fallu démonter tout un savoir-faire existant pour y parvenir.
C'était pas gagné, mais on l'a bien morcelé quand même. Du coup, nous
nous étions naturellement marginalisés, car on ne se retrouvait pas dans
l'identité que nos tutelles portaient en elles et cherchaient à nous
imposer. Nous avions développé notre propre rapport aux savoirs et, sur
la base de ce que nous savions déjà, nous constations que nous avions
constitué nos propres programmes d'entraînement physique. Nous
remarquions également l'écart que nous avions mis entre nous et les
autres, autant en inconvénients au niveau du level à maintenir qu'en
dépaysement au niveau de l'alternance des pratiques. Et cet écart avait
délimité une frontière sur laquelle nous aimions être engagés. Une
certaine forme de radicalité.
Addrynh
Tu dis que vous êtes parvenu à vous rendre autonome par rapport à l'acquisition de savoir...
Delca
... Oui, mais aussi avec des périodes de dépendance.
Addrynh
C’est une démarche étonnante quand même.
Delca
Puis
s'est imposée l'idée de combiner une nouvelle activité sportive au
judo. C'est rapidement devenu une obsession. Nous voulions intervenir
sur l'équilibration entre 2 champs respectifs en tentant de les
maintenir au même niveau de classement. Quitte à revenir à des échelons
départementaux et même parfois municipaux, voire très très locaux. Tout
ça nous déchirait les tripes. Nous ressentions le besoin d'être en 2
lieux travaillés et nous ressentions, comme allant de soi, la nécessité
d’une déconnexion entre les 2 pratiques. On ressentait d'instinct une
couleur comme ça. On avait trouvé ça. C'était déjà un peu dans l'air du
temps. On a juste adapté un truc que l'on a travaillé ensuite. C'était
notre réponse à nous aux exigences de modernité et c’était ouf, mais
yavait pas moyen de faire autrement. On trouvait ça juste trop cool.
Calderón trouvait ça sympa aussi. Alors, on a cherché d'autres
possibilités d'activités qui ne soient pas du judo ou de la boxe et qui
puissent trouver sa place dans l'équipement. Nous avons rapidement
flashé sur le tir sportif. Il n'y avait aucun lien entre le judo et le
tir sportif, mais ça nous plaisait. Rapidement, cette relation nous a
imprégnés. Cela a tout naturellement imprimé notre quotidien dans nos
corps, nos esprits, selon une esthétique qui nous remplissait. On
s'éclatait comme ça. Mais ce rapport distancié nous avait mis dans la
merde. Plus personne ne se préoccupait de nous et nous étions livrés à
nous-mêmes. Nous avons dû prendre en charge l'organisation de notre
activité au-delà de ce que nous étions censés faire en tant que simple
adhérent d'une association sportive. Au début, c'était un refus net de
dépendance pour ne pas, comme nous le disions fièrement, se sentir
étouffé dans nos pratiques. Bon, ça frisait parfois un peu une sorte de
romantisme pathétique. Mais moi, ça m’a toujours fait chier cette
langueur contemplative et véhémente de son propre mythe. Mais c'était
aussi une permanente autorité sur soi que l’on cherchait à s'imposer.
Addrynh
Sur cette conscientisation cultuelle, un concept à la fois simple à comprendre et varié dans ses combinaisons, et c'est ce qui le rendit populaire, s'est forgé les bases pour une compétition sportive impliquant ce schéma et qui s'appelait les jeux duellistes combinés.
Sur cette conscientisation cultuelle, un concept à la fois simple à comprendre et varié dans ses combinaisons, et c'est ce qui le rendit populaire, s'est forgé les bases pour une compétition sportive impliquant ce schéma et qui s'appelait les jeux duellistes combinés.
Delca
Mais cela ne s'appelait pas comme ça au début. Mais oui, c'est un peu comme ça que ça a commencé.
Addrynh
On peut plus facilement jouer sur cette hétérogénéité en sciences de tout ordre, en art, où les pratiques sont accommodées par leur immatérialité, mais l'étalon le plus sûr reste celui du physique, du biologique, du corps. Et pour cela, le sport se prêtait merveilleusement à cette conception, une sorte de consubstantialité entre 2 objets pris séparément, mais vécus quotidiennement dans un même corps. Une redéfinition de la performance sportive. Le sport, ce dérivé idéalisé de la guerre.
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