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S1E7 Métacognition





Delca
L'ambiance ultra-compéte ne me convenait pas trop comme état d'esprit. Mais ça plaisait bien à Iwan. Il aimait se mesurer, ça oui, ça faisait palpiter sa vie de gagner ou de perdre constamment, de tout remettre en jeu à chaque fois, de recommencer à faire respecter son jeu indéfiniment, son travail. Ça, c'était son adrénaline à lui. Moi, je m'en foutais, j'étais plus dans un genre particulier de rapport au monde. Un truc plus global, plus en rapport avec la vie et plus mystique. Mais nous avions cette chose en commun de vouloir explorer d'autres terrains pour découvrir de nouvelles façons de faire et s'enraciner dans un truc qui nous appartient. On se fichait de l'institution, parfois naïvement.
 
Addrynh
Tu veux parler du poids de l'institution sur l'individu.

Delca
Oui.

Addrynh
Mais l'institution, ce sont des personnes et même parfois une personne.

Delca
Peu importe, il y avait la volonté de s'échapper de quelque chose en utilisant nos pratiques, une forme d'équation, des compromis à notre indépendance. Etre pionnier ou n'être rien. Nous n'avions aucune soif de reconnaissance ni de pouvoir. Nous recherchions juste un fonctionnement novateur. 
J'allais souvent voir concourir Iwan. Il était mal à l'aise avec les autres sportifs des clubs pendant les épreuves. Il jouait le jeu. Il faisait semblant d'être avec les autres, mais le fire n'y était pas. Et les entraîneurs des autres clubs le voyaient bien, yavait pas d'assimilation possible, c'était flagrant. Il restait là à se préparer, à s'échauffer, à ne pas trop parler, en confiance, et il déchirait sa race. Personne d’autre ne l'accompagnait et cela ne paraissait pas anormal. En fait, on ne se sentait pas appartenir à leur truc, à leur culture, à leurs codes d'honneur. On avait nos propres codes. Nous ne voulions pas subir la domination d'un savoir-faire. C'était devenu un point nécessaire à notre développement. Nous voulions construire par nous-mêmes. Il a tout de même fallu démonter tout un savoir-faire existant pour y parvenir. C'était pas gagné, mais on l'a bien morcelé quand même. Du coup, nous nous étions naturellement marginalisés, car on ne se retrouvait pas dans l'identité que nos tutelles portaient en elles et cherchaient à nous imposer. Nous avions développé notre propre rapport aux savoirs et, sur la base de ce que nous savions déjà, nous constations que nous avions constitué nos propres programmes d'entraînement physique. Nous remarquions également l'écart que nous avions mis entre nous et les autres, autant en inconvénients au niveau du level à maintenir qu'en dépaysement au niveau de l'alternance des pratiques. Et cet écart avait délimité une frontière sur laquelle nous aimions être engagés. Une certaine forme de radicalité.

Addrynh
Tu dis que vous êtes parvenu à vous rendre autonome par rapport à l'acquisition de savoir...

Delca
 ... Oui, mais aussi avec des périodes de dépendance.

Addrynh
 C’est une démarche étonnante quand même.

Delca
Puis s'est imposée l'idée de combiner une nouvelle activité sportive au judo. C'est rapidement devenu une obsession. Nous voulions intervenir sur l'équilibration entre 2 champs respectifs en tentant de les maintenir au même niveau de classement. Quitte à revenir à des échelons départementaux et même parfois municipaux, voire très très locaux. Tout ça nous déchirait les tripes. Nous ressentions le besoin d'être en 2 lieux travaillés et nous ressentions, comme allant de soi, la nécessité d’une déconnexion entre les 2 pratiques. On ressentait d'instinct une couleur comme ça. On avait trouvé ça. C'était déjà un peu dans l'air du temps. On a juste adapté un truc que l'on a travaillé ensuite. C'était notre réponse à nous aux exigences de modernité et c’était ouf, mais yavait pas moyen de faire autrement. On trouvait ça juste trop cool. Calderón trouvait ça sympa aussi. Alors, on a cherché d'autres possibilités d'activités qui ne soient pas du judo ou de la boxe et qui puissent trouver sa place dans l'équipement. Nous avons rapidement flashé sur le tir sportif. Il n'y avait aucun lien entre le judo et le tir sportif, mais ça nous plaisait. Rapidement, cette relation nous a imprégnés. Cela a tout naturellement imprimé notre quotidien dans nos corps, nos esprits, selon une esthétique qui nous remplissait. On s'éclatait comme ça. Mais ce rapport distancié nous avait mis dans la merde. Plus personne ne se préoccupait de nous et nous étions livrés à nous-mêmes. Nous avons dû prendre en charge l'organisation de notre activité au-delà de ce que nous étions censés faire en tant que simple adhérent d'une association sportive. Au début, c'était un refus net de dépendance pour ne pas, comme nous le disions fièrement, se sentir étouffé dans nos pratiques. Bon, ça frisait parfois un peu une sorte de romantisme pathétique. Mais moi, ça m’a toujours fait chier cette langueur contemplative et véhémente de son propre mythe. Mais c'était aussi une permanente autorité sur soi que l’on cherchait à s'imposer.
 
Addrynh
Sur cette conscientisation cultuelle, un concept à la fois simple à comprendre et varié dans ses combinaisons, et c'est ce qui le rendit populaire, s'est forgé les bases pour une compétition sportive impliquant ce schéma et qui s'appelait les jeux duellistes combinés.

Delca
Mais cela ne s'appelait pas comme ça au début. Mais oui, c'est un peu comme ça que ça a commencé.

Addrynh
On peut plus facilement jouer sur cette hétérogénéité en sciences de tout ordre, en art, où les pratiques sont accommodées par leur immatérialité, mais l'étalon le plus sûr reste celui du physique, du biologique, du corps. Et pour cela, le sport se prêtait merveilleusement à cette conception, une sorte de consubstantialité entre 2 objets pris séparément, mais vécus quotidiennement dans un même corps. Une redéfinition de la performance sportive. Le sport, ce dérivé idéalisé de la guerre.

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