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S2E5 Fuiteu dans leu Gard



Delca
Lica, Mata, Pléyo et moi restèrent planqués dans le Gard, un petit village en Uzège à Saint-Quentin-La-Poterie. Lica et moi pûmes nous retrouver pour discuter. Ce furent 3 jours paisibles dans un entre-deux comme on boit un café sur une aire d'autoroute. La maison appartenait aux grands-parents de Mata. Sa grand-mère, très âgée, préférait vivre dans un petit studio à Uzès, juste au-dessus de Saint-Quentin. La maison servait de résidence pour des amis. Nous nous y sommes reposer sans être aperçus. Pas même des grands-parents à Mata. Nous ne sortions discrètement que pour l'essentiel. On ne parlait que de nous à la télé. Par chance, la demeure ne contenait ni télé, ni radio, ni ordi et nous étions préservés de la tempête médiatique. Dans le même temps, je démarchai quelques céramistes pour que l’un d’eux me façonne une pièce dont j’avais besoin pour faire comme une peau autour de l’émail composé des cendres d’Eva. Le coin en regorgeait. Je trouvai un jeune potier récemment installé dans la petite commune. Il me convenait parfaitement.

Addrynh
Tu as pu faire plus connaissance avec ta fille ?

Delca
Oui, nous eûmes un peu de temps pour discuter le 2ᵉ soir. Mata et Pléyo, en cuisine, nous avaient préparé un pot-au-feu selon la recette de sa grand-mère. Nous nous étions disposés dans le salon. Je me rappellerai toujours les quelques mots que nous échangeâmes. C’était une discussion d’une grande banalité à mon sens mais tout à fait passionnante pour nous. Elle commença par me poser cette question : « Qu'est-ce que tu as foutu pendant toutes ces années ? » J'étais transporté de bonheur : « J'ai ramé un peu partout dans le monde. »  Mais je voulais surtout en savoir plus sur elle : « Et toi, raconte-moi un peu.
- Rien de spécial. Internat durant l’école, internat durant les vacances, internat dans ma tête. Et puis j’ai rencontré Mata au lycée. On était les 2 avec qui personne ne voulait être, alors on s’est retrouvé, un peu comme deux huîtres à marée basse.
- T’es bonne élève, studieuse et tout ?
- Tu parles, j’essaye d’en foutre le moins possible et je m’arrangeais toujours pour avoir 10/20 de moyenne générale. Comme ça je pouvais faire ce que je voulais.
- Genre quoi ?
- Lire, j’aime bien bouquiner et écouter de la musique. J’avais mon iPhone et mes écouteurs ne quittaient jamais mes oreilles, même en cours. Je m’en foutais, j'écoutais mes playlists en regardant dehors. Tout me gonflait, rien ne m’intéressait à part ma musique et mes bouquins. Mata était pareil et, au début, on ne se parlait même pas. On restait ensemble comme ça. Les seuls trucs qu’on s’échangeait, c'étaient des sons. Parfois, on en cherchait ensemble sur le net. On écoutait les mêmes trucs. J’aimais bien chantonner nos trucs et ça a démarré comme ça. » Une question me brûlait les lèvres : « Tu m’en veux pour la mort d’Eva ?
- Non, j’ai dépassé le truc. J’aurais pu t’en vouloir à un moment où j’en avais besoin, comme tu n’étais pas là et que je ne savais pas si tu existais, j’ai refoulé sans crainte. En fait, je crois que je suis plutôt contente de savoir que tu existes. Ça fait bizarre quand même, j’aime bien, ça me réconforte un peu.
- Et Iwan, il était là, un peu ?
- Bof, on se voyait de temps en temps. Il avait l’air tellement occupé. Même quand on se voyait, il n'était pas vraiment là. Mais je n’ai jamais manqué de rien. Et puis j’étais la demi-sœur d’Iwan Bova, le sportif d’avant-garde mondialement connu. On me respectait autant que l’on me détestait. C’est aussi pour ça que je préférais m’isoler.
- Iwan a pris ta garde et a obtenu l’interdiction pour moi de te voir. Je m’en suis rendu compte un an après et ça a failli mal se terminer pour moi. Et puis je culpabilisais un max, j’étais bloqué sur l’idée que tu n’aurais jamais voulu me revoir.
- Moi, on m’avait toujours dit que mon père avait disparu. Il me semble que j’ai dû l’accepter, je n’ai pas réellement cherché d’explication. C’était comme ça. Je ne souffrais pas d’un manque, car je n’avais connu aucune dépendance. Je n’avais pas de papa, c'est tout. Je ne crois pas en avoir souffert et je dois dire qu’en voyant les autres se prendre la tête avec leurs familles, tout le temps, je me considérais presque comme privilégié de ne pas avoir à dealer avec ça. Du coup, j’étais encore un peu plus space pour les autres, un peu plus seul. Ça a toujours été comme ça. Il n'y a pas eu de choc brutal tu vois. Mais pourquoi n'as-tu pas essayé de me revoir avant ?
- Pendant les premières années, Iwan veillait au grain. C’était très tendu entre nous. Ça l’est toujours. Il a vraiment tout fait pour me tenir éloigné de toi. J’ai lâché l’affaire. Je suis parti en Amérique du Sud et j’ai refait ma vie là-bas. Au début, ça allait, et puis, au bout de 4 ou 5 ans, le souvenir d’Eva m’est revenu en pleine tronche. Le mystère de nos derniers mois a refait surface. Il y avait un truc qui déconnait dans ma tête. J’avais l’impression que tout déconnait à cause de ça.
- Tu faisais quoi ?
- Pleins de trucs. Je ne me sens pas prêt à te raconter tout ça maintenant. Disons que je survivais, je voyageais beaucoup, j’étais resté en contact avec Calderón, il me filait des plans.
- Tu me raconteras ?
- Promis.
- Et alors ?
- Et ben alors j'ai fini par faire ce que m’avait demandé Eva dans son délire. Je me suis forgé à l’idée que c’était en faisant ce qu’elle m’avait dit que je trouverais peut-être quelque chose, une explication. Tout ça prend du temps pour se le dire, pour s’en convaincre. Des fois toutes les conditions sont réunies pour que les choses se fassent, mais il y a souvent un détail qui grippe la machine dans l’attente, dans l’entropie. Des fois, les gens, ils ne comprennent pas parce que pour eux ce détail ce n'est rien du tout, c’est facile, mais pour la personne, ce n'est pas facile du tout et il faut se faire violence pour arriver à faire des trucs. »
Mata débarqua dans le salon : « C'est prêt !»

Addrynh
Je sais que tes aventures en Amérique du Sud et en Extrême-Orient, tes contrats avec Calderón, tes engagements humanitaires, tout cela a formé un cycle palpitant et mériterait vraiment que l’on y revienne, mais ce n’est pas directement lié à notre histoire commune. Nous prendrons le temps un autre moment pour les relater, si tu veux bien.

Delca
No problemo.

Addrynh
Dès lors, comment s’est passée la suite des événements ?

Delca
La cuisson d'émail approchait et nous sentions tous qu'il fallait se presser. Le temps comptait et jouait contre nous. Le 3ᵉ jour vint où Eric, le potier réalisant ma commande, ayant tourné et cuit la pièce, nous appela pour nous dire que c'était bon, qu'elle refroidissait et que nous pourrions lancer la cuisson d'émail au matin suivant. La qualité du résultat importait peu. J’insistais pour que toutes les cendres soient utilisées. Il nous proposa de passer dans l'après-midi pour faire les mélanges.
Pléyo était tombé malade dès notre arrivée, il avait de la fièvre et des douleurs rendaient sa visite chez le médecin inévitable. Cela nous trahit. Ce fut la piste qui mit la police sur nos traces, bien que nous nous doutions qu’ils finiraient par remonter jusqu’ici. Nous quittâmes la résidence familiale de Mata tous ensemble pour occuper l'atelier d'Eric. Ce fut une décision unanime et nous nous pointâmes sans plus rien espérer d'autre que la réussite de notre objectif. Cela décontenança Eric lorsqu'il nous vit arriver et il nous demanda une explication. Nous décidâmes d'y aller franco et de lui dire la vérité. Il accepta sans chercher à comprendre. Nous lui annonçâmes également que nous étions tous recherchés par la police. Cela ne sembla pas l'effrayer. Il avait même plutôt de la sympathie pour nous. C'était un céramiste plus intéressé par le process de cette expérience de cuisson, par le résultat de cet émail à base d’os humain révélé par le feu que par nos mésaventures. Il conduisit le four à gaz au bout et ne voulut pas en entendre plus. Nous passâmes une soirée merveilleuse à discuter, à boire et à fumer comme si de rien n'était. Ce qui, avec le recul, m’apparaît très étrange. Nous nous préparions tous aux prochaines 24 h qui allaient être intenses. Le mélange eau et cendres fut rapidement à bonne consistance et c'est dans la nuit qu’Éric fit couler la barbotine dans son grand vase et qu’il l’enfourna. Le four était prêt. Nous ne dormîmes que par intermittence, relayés entre nous. Au petit matin, une fourgonnette de flics puis 2 puis 3 vinrent se garer sur la route en face de l’atelier.

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