Translate

S1E9 Champagne !



Delca
À aucun moment, je n’avais fait le deuil du passage à tabac dont je fus la victime. 

Addrynh
Oui, on ne peut pas dire que tu aies eu beaucoup de chance sur ce coup là.

Delca
Je pris conscience de l'importance de ce dérouillage dans les choix que je pris par la suite.

Addrynh
Cela montre bien à quel point les événements qui s’engagent forment une boucle dans le temps, ne faisant que suspendre une clôture à cette ouverture. Une vie suspendue entre 2 orgasmes.

Delca
Je restais donc plusieurs jours aux aguets autour du même square pour surprendre à nouveau le groupe qui m’avait tabassé. J’établissais des rondes dans le quartier du jardin d’Éole à la rue d’Aubervilliers en passant par l’avenue de Flandres. De nombreux groupes stationnaient aux sorties d’immeubles ou dans les jardins, mais rien de ressemblant aux visages que je n’avais, malgré la rapidité des échanges, pu oublier, imprimé dans mon mental comme la cicatrice au creux de ma paume. Je trainais au centre et retrouvais les gars. Je n’avais tout simplement rien d’autre à foutre. Dans mes entraînements, plus mes gestes devenaient précis, plus mon imagination travaillait à percevoir la façon dont je m’y prendrais pour engager la discussion avec ceux qui m'avaient agressés, parer leurs coups, finir sur le même ton sacrificiel qu’ils avaient eu pour moi. J’inventais des situations d'une cruauté si précise que je m’effrayais tout seul. Plus je progressais et plus cette rencontre devenait obsessionnelle. Je ne pensais plus qu’à retrouver ces gars. J’y pensais jours et nuits. Je faisais tourner en loop dans mes insomnies le visage du jeune caïd s’adressant à moi. Leurs propos étaient comme des gimmicks insensés résonnant en moi. J’en changeais les intonations et les attitudes. J’imaginais même les répliques que je pourrais dire. Je me préparais à ces différentes séquences fictives. Je vivais par procuration mentale le rétablissement d'un équilibre par un contrepoids affectif sans en avoir vraiment conscience.
Mon entraînement au centre était composé de différents exercices de souplesse, de musculation et de respiration. J’avais commencé par faire tourner des cycles de séries tous les jours. Et puis ça m’avait complètement cassé. Je préférais alterner 1 jour sur 2. Ce que j’appréciais par-dessus tout, c'était de ressentir mon corps après les séances. J’appréciais avoir des courbatures le lendemain. Oui c’est ça, je ne faisais du sport que pour le plaisir des courbatures.

Addrynh
Ahahah !
 
Delca
La première séance, je m'en souviens. Lors de mes séries de souplesse, tordre mon corps dans tous les sens m’avait fait venir une larme à l’œil. J’avais ressenti une vive émotion à décongestionner mes muscles et mes nerfs, un nouveau réveil. Je n’avais jamais fait travailler mon corps comme ça. Il y avait comme une béatitude. Les jours suivants, le plaisir que je retrouvais à chaque fin de cycle était toujours là. Ma vie avait changé. Je constatais, lors des exercices d'étirement du genou, une fragilité dans son articulation. Pourtant, il était plus souple que le droit. Je décidai de changer d'exercice de musculation des jambes et ne forçais plus les étirements sur ce genou. J’avais également découvert les enchaînements d'exercices. Les temps de repos entre chaque série de pompes et de galbées du dos étaient progressivement écourtés et les séries devenaient plus dures à terminer. Les muscles travaillaient jusqu'au point de rupture dans leurs capacités à soulever mon propre poids. 
 
Addrynh 
Callisthenic style ! 

Delca
Il fallait alors changer d'exercices et augmenter les temps de récupération. Mon premium sur Spotify m’aidait beaucoup. À la fin, je terminais par de longs exercices de respiration et de décontraction, puis filais sous la douche. Tout cela était un peu ritualisé. La régularité a fait son travail de développement progressif. Je ne souhaitais pas posséder une musculature exagérée, mais simplement prendre un peu de carrure au niveau des épaules et entretenir l'ensemble sur la durée. 
Je pris tout de suite goût au tir. Je développais rapidement un talent très sûr. Je n’avais pas suivi Iwan dans son double entraînement de dégénéré, mais j’aimais faire des cartons à la carabine. Faire de la compète, c’était vraiment pas mon truc. Je cherchais plus à m’équiper d’un arsenal de techniques pour satisfaire ma curiosité et ma confiance.
Un jour, j’étais en train de tirer de la bouffe au rayon charcuterie de mon Intermarché avenue de Flandres. Le personnel était étrangement aveugle à mes nombreuses prises hebdomadaires (eu égard à la pauvreté dans laquelle j'évoluais toujours). J'hésitai entre une mousse de canard et 6 tranches de bison fumé. D'un coup je tombais sur le jeune homme en question. Il passa dans la lucarne tendue entre 2 rayonnages dans l'allée principale. Je passai au rayon des alcools et m’emparai d’une bouteille de champagne, puis, au rayon bricolage, d’une pioche. Je le retrouvai aux étals de fruits et légumes, faisant le tri dans les melons. Mon sang ne fit qu’un tour. J’allai le voir et je fus immédiatement très agressif avec lui : « Eh, mais c’est pas le p’tit fils de pute que j’ai croisé ya quelques s’maines ça.
- On s’connait, t’es qui toi ?
- J’suis Guillaume Tell, tu t'rappelles. Sauf que la pomme, c'était ma paume. » Je la lui montrai. J’avais orné d’une bague en acier le trou dont j’avais pris soin de faire écarter les bords par un tatoueur. On pouvait passer un Stabilo à travers. Un pur bijou. Cela effraya le kid : « Qu'est-ce que tu m’racontes, mais barre-toi.
- J’suis pas l’genre de mec à trop discuter en jouant à pousse-pousse. Ça va chier pour ton cul mon gros. On va fêter nos retrouvailles. » Je lui arrachai son sac plastique et le fauchai avant de le ramasser pour le soulever et le projeter sur le stand de légumes. Je le repris et le remis debout. Je cambrai son ventre sur l’étalage. Je lui attachai les mains à l'aide d'un serre-flex que je m’étais juré de toujours garder sur moi pour cette occasion. Le jeune se débattait, mais je le tenais bien et à aucun moment il ne représenta une menace pour moi. J’étais précis, décidé, objectivé. Les quelques badauds s’éloignèrent devant la teneur de cette violence qui était passée de zéro à cent en quelques secondes. Je n’avais que peu de temps pour faire mon office. J’approchai ses paumes superposées sur le rebord de l’étal dont le pourtour était fait de bois. « Je ne sais pas c’que tu vas faire, mec, mais ne le fais pas.
- C’est quoi ton blaze ?
- Badr, putain, moi c’est Badr.
- Écoute-moi Badr putain, la boucle est bouclée. » Torrent d’insultes des 2 côtés. Je plantai ma pioche à travers les 2 mains du gars. J’avais pris tant d’élan que la pioche resta plantée debout dans le bois. La bouteille de champagne fut débouchée et j’en aspergeais négligemment mon partenaire qui poussait de longs cris aigus. Je m’écartai un peu tout en continuant de l’arroser. Je pris plusieurs clichés de mon mobile. « Voilà, comme ça nous sommes frères. On se retrouve sur Internet, hein."

Addrynh
Jamais j'aurais été capable de faire un truc pareil.
 
Delca
Je disparus, laissant le jeune homme dans ses cris. Le soir même, dans la foulée de cette action, j'appelai Eva. Je ne pouvais plus rester dans mon quartier et je voulais la voir tout de suite, car j’avais besoin de dormir ailleurs que chez moi ce soir-là. Chez elle. J’avais été compact, sans concession. Elle ne pouvait pas me refuser de passer. En arrivant chez elle, mon intention fut très claire. Elle la sentit tout aussi bien et se laissa aller dès que je franchis le palier. Ma rage ne se calma que tard, très tard dans la nuit, et elle fut fondatrice pour Eva et moi autant que dans les rapports intersexuels du centre. Ce fut notre 1er soir.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire