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II.2. Embuscade

Lx'uj
Pour cette deuxième séance j'ai décidé de faire le voyage jusqu'à Gassendi pour te rencontrer.

Addrynh
Je t'en remercie. Je sais que cela n'est pas facile pour toi de venir jusqu'ici. Nous avons dû prendre nos précautions. Il s'agit essentiellement de bien anticiper tes déplacements aller et retour. Éviter, par exemple, de dépendre des transports publics. À Gassendi, c'est horrible, rien ne part à l'heure rien n'arrive à l'heure. Ton train passe une fois par mois le long des côtes au nord du cratère Billy. C'est le plus proche d'ici. 
J'ai dû aussi faire le ménage chez moi et éloigner tout objet métallique. Nous resterons sur la terrasse et notre discussion ne s'éternisera pas. Nous avons calculé tes temps de trajet aller-retour pour pouvoir rester dans la fenêtre des limites du terminateur actuel avec une bonne marge pour ne pas être surpris par des imprévus.

Lx'uj
Merci beaucoup pour toutes ces précautions. J'ai tenu aussi à être accompagné. Voici Tenage et Ochime. Le plus important c'est de toujours avoir une alternative de repli à n'importe quel endroit du parcours.

Addrynh
Lorsque tu es arrivé il s'est passé un truc étrange. J'avais pourtant fait attention à ne rien laisser traîner, mais malgré ça, j'avais pris un café juste avant et j'ai oublié de sceller la petite cuillère dans un tiroir avec les autres. En rentrant, tu as tout de suite vu. Tu as tourné ton regard. La cuillère s'est mise à traverser la pièce et tu l'as saisi au vol à la main. C'était incroyable. On aurait cru la vidéo d'un plongeon à l'envers.

Lx'uj
Nous avons l'habitude. Il faut toujours faire attention lorsque l'on entre dans un espace. Il peut toujours y avoir une clé à molette qui traîne. Avec un peu d'entraînement on finit par acquérir les bons réflexes. Ce ne sont jamais des objets très lourds.

Addrynh
J'aurais dû faire attention.

Lx'uj
Cela nous arrive régulièrement, même chez nous, à bord de notre train.

Addrynh
Ah oui, votre train, est-ce que tu peux nous en parler ? Tout se passe bien ?

Lx'uj
Mais oui ! C'est de plus en plus confortable ! Quel bonheur de se sentir enfin chez soi quelque part ! Même si ce chez soi est un mouvement autonome à travers celui des autres. Il y a encore pas mal de choses à faire. Cela fait longtemps que nous travaillons dessus mais cela ne fait pas si longtemps que nous en profitons. Ça a été un dur combat pour faire exister cette chose. Mais rien n'est fixé, il y a encore de nombreux problèmes à régler. Approvisionnement en tout genre, négociations pour traverser certaines zones, en ce moment on ne peut pas dire que la traversée d'Imbrium enchaînée avec celle d'Oceanus soit entièrement fonctionnelle. Le pont flottant est difficile à maintenir en place. Les eaux sont très toxiques et boueuses par endroits. Elles rendent les conditions d'aménagement difficiles. Mais ce n'est pas tant ces difficultés-là qui nous posent problème. C'est notre absence des chantiers qui, étonnamment, crée des malentendus entre nous et les équipes d'ingénieurs et d'ouvriers. Nous sommes perçus comme de riches touristes qui passent de temps en temps inspecter les travaux, donner des conseils sur ce que nous ne connaissions pas et qui repartent en laissant un gros chèque censé préserver l'unité et la bienveillance dans la besogne. Cela ne veux pas dire que nous n'étions pas respectés. Nous sommes les employeurs. Nous faisons vivre tout un écosystème. On nous accepte tant que nous payons et c'est ok pour nous. La collaboration est limpide. Les moyens financiers ont cette caractéristique : ils déterminent une relation simple, claire et stable. C'est ça la force du pognon ! Et sur ce sujet il n'y a pas vraiment de différence avec Terra. C'est également une histoire de pognon qui est à l'origine du momentum le plus sensationnel depuis le début de notre existence. Je crois que c'est le bon moment pour en parler. 
Murchison est notre lieu de départ et d'arrivée, choisi pour sa proximité avec les Grands Cirques tout autant que par sa longitude équatoriale. Situé juste à côté pour assurer une main-d'œuvre proche du chantier et des matériaux industrialisés et transformés, nécessaires à sa construction. Situé sur la ligne équinoxiale pour les raisons que l'on connaît. C'est aussi un lieu de ressources, de chargement, de réparation et de rencontres. Nous faisons en sorte d'arriver le plus proche du début du terminateur pour pouvoir rester en fixe plus longtemps pour répondre à ces nécessités. C'est d'ailleurs à Murchison que nous nous sommes rencontrés la première fois.

Addrynh
Tout à fait. Nous avions pris rendez-vous et j'ai fait le déplacement depuis Gassendi. Ce qui m'a permis de passer dire bonjour à Scheme sur Arzachel. Je fais rarement le déplacement. Je suis beaucoup plus sédentaire que lui. Je rencontre votre peuple pour la première fois et c'est un choc. Pour boire un café avec toi c'est toute une démarche protocolaire. Il faut envoyer une invitation argumentée, attendre, recevoir un accord ou un désaccord motivé ou non, renvoyer une acceptation, attendre, recevoir les conditions de la rencontre ainsi que toutes les normes de sécurité, renvoyer un accord signé électroniquement, on peut alors convenir d'une date et d'une heure, c'est encore une série d'échanges numériques. Au bout d'un temps encore plus long que l'ensemble de toutes ces formalités, nous parvenons à engager une discussion par messagerie instantanée. Et puis il y a une première rencontre d'intégration, des entretiens.

Lx'uj
Ah, oui, je sais, ce n'est même pas nous qui imposons toutes ces mesures, c'est la tutelle terrienne sur Luna. On finit par s'y habituer mais jamais ceux qui veulent nous rencontrer. C'est comme ça, je suis désolé. Reprenons, il ne nous reste plus beaucoup de temps.
Le terminateur fait le tour de la Lune en environ 29,5 jours, soit la durée d’un cycle lunaire. Il nous faut à peu près le même temps pour couvrir sa circonférence et revenir à notre point de départ. Nous avions déjà fait plusieurs tours de Luna quand cela est arrivé. Cela s'est produit quelques heures après notre départ de Murchison-Pallas. Il nous faut remonter un peu vers le nord pour atteindre Rimae Bode. Lat. 10° N, long. 4° O, longueur 70 km, profondeur entre 77 et 136 mètres. Nous avions installé le rail à l'intérieur de cette gorge pour la traverser. Nous n'avons que quelques minutes pour traverser les 70 km qui sont les temps d'ensoleillement parvenant à l'intérieur de la gorge avant de repasser à l'ombre. C'est un passage idéal pour atteindre les bords de sinus Aestuum et entamer la traversée de mare Insularum jusqu'à Copernicus, notre premier relais.

Addrynh
Idéal également pour une embuscade !

Lx'uj
Exactement ! Mais cela, on ne pouvait pas l'imaginer. Ce qui nous a intéressés, c'était plutôt d'avoir une course de départ protégée et naturellement tracée. Nous avons toujours pris en compte les reliefs naturels pour construire notre ligne et celle-là, dès le départ, était parfaite. On ne pouvait pas ne pas l'utiliser.

Addrynh
Vous traversiez la plaine reliant le cratère Murchison et mare Insularum autour du 6° nord et vous vous êtes engagés dans le canyon.

Lx'uj
Oui, comme nous l'avions déjà fait à plusieurs reprises. À aucun moment on s'est imaginé qu'il puisse nous arriver quelque chose. Et c'est bien l'effet de surprise qui a joué son rôle. On s'est fait surprendre par la vitesse. Ils sont apparus sur les flancs du goulet, de chaque côté, les mains sur les hanches, en tenue de scaphandre léger blanc et noir avec un casque gris.
Ils avaient aménagé des filins au-dessus du passage accrochés de chaque côté de la falaise. On ne les avait pas vus. Ils étaient très fins. Notre train est probablement l'objet le plus facile à occuper. Les wagons sont à ciel ouvert et ils roulent lentement. C'est une double attaque. Par les airs lorsque nous sommes passés sous les cables et en sautant depuis les flancs, freinés par une sorte de mini-parachute qu'ils tenaient à bout de bras. Ça a été immédiat et violent. Ils ont tout de suite pris le contrôle de notre draisine électrique. C'était un petit remorqueur. Nous n'avions pas besoin d'une grosse locomotive. Elle était même plus petite que la moyenne de nos wagons, profilée, très élégante.

Addrynh
Nous reviendrons sur la description de votre train. Comment avez-vous réagi à cette attaque ?

Lx'uj
Ce fut instantané. Nous n'avons eu aucun temps de réaction, bloqués par notre propre espace. Nous n'étions pas très nombreux. Aujourd'hui, notre train compte 24 wagons mais à l'époque nous n'en avions que quelques-uns. Ils nous ont sauté dessus. Ils ont sorti leurs armes et on a été stupéfait. Ils n'avaient que des arbalètes, des arcs à flèches et des sortes de lance-pierres, des trucs bricolés. Rien de métallique. 

Addrynh
Les armes à feu sont proscrites sur Luna, vestige des temps où la pressurisation était un mode de vie à maintenir, et toujours aujourd'hui ! Ce qui n'a jamais empêché que des armes automatiques circulent...

Lx'uj
Mais ça n'est pas pour cette raison qu'ils avaient des armes en bois. Ils ont fait un test. L'un d'eux a brandi une pièce métallique et l'a lancé en l'air. À peine échappée de sa main elle a immédiatement été intercepté par l'un d'entre nous. Au lieu de nous rassurer ça nous a tout de suite traumatisé. Notre électromagnétisme naturel n'était d'aucun effet. 
 
Addrynh
Plutôt malin !
 
Lx'uj
On s'est retrouvés en plusieurs petits groupes, encerclés par quelques gardes et répartis sur plusieurs wagons. Ils ont stoppé le train juste à la sortie de la gorge. Ce qui nous a tout de suite mis dans un état de stress. Dans quelques heures, si nous restions immobiles, le terminateur nous aura rattrapé et ce sera l'apocalypse pour nous. Nous sentons qu'ils le savent. Durant 45 minutes, il ne se passe rien. Nous sommes là, assis par terre, par groupes de dix, encerclés par des individus masqués qui nous tiennent en joue, imperturbables. Je suis dans l'un de ces groupes. On me regarde. Tout à la fois nos gardes et mes camarades. Je me sens investi d'un seul coup d'une responsabilité. Je commence par rassurer mon groupe, il y a des enfants, des gens âgés, des femmes bien sûr, mais il y a longtemps que la distinction entre les genres n'a plus lieu d'être entre nous. De leur côté les visages sont cachés, les silhouettes montrent clairement une mixité. Je tente de leur parler. Je m'adresse à la cantonade : "Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Dans quelques heures la situation deviendra difficile pour nous. Vous voulez tous nous tuer ?" J'ai immédiatement regretté d'avoir dit ça. J'ai rajouté une pression sur tout le monde. Il fallait bien provoquer quelque chose, une réaction. Rien ne s'est passé. Tous sont restés passifs, concentrés, en tension derrière leurs masques. Au bout de deux heures, un homme est arrivé. Il s'est approché de nous et sans se découvrir s'est adressé à moi, à nous, bien fort.
"Nous sommes un collectif de cratères indépendants. Nous luttons contre une exploitation et une soumission à un groupe de cratères voisins. Il nous faut des moyens pour résister, s'équiper, s'autonomiser. Nous avons décidé de faire cette action pour organiser le rachat de nos terres. Nous sommes déterminés à occuper ce lieu et à maintenir un rapport de force pour obtenir nos satisfactions. Je parle au nom du bureau qui nous représente. Nous sommes mandatés pour réussir cette attaque. Notre engagement est le même que nos commanditaires. Nous sommes les commanditaires. 
Nous exigeons le virement de 100 milliards de yens sélènes sur différents comptes. Nous procéderons à des exécutions à chaque étape de la négociation pour les obtenir. Vous pouvez donc dès à présent considérer que l'un d'entre vous est déjà mort. Je reviens dans une heure pour discuter avec un représentant de la victime que vous aurez désigné sinon elle sera prise au hasard. Notre cœur est là-haut."
 
Tout le monde s'est tourné vers moi.  

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