Scheme
J’étais en train de rénover mes algecos au centre d’Arzachel. Une pluie de grêle acide avait troué la toiture. D’abord par le choc et ensuite par la décomposition des grains qui attaquait la surface métallique. Ces pluies incontrôlées causaient beaucoup de dégâts, autant matériels qu’humains. Heureusement, nous pouvions les prévoir quelques heures avant leur passage. L’Atmo est un outil plus ou moins contrôlable. Nos ingénieurs, autant Proselen que Localselen, étaient fiers de pouvoir décider du temps qu’il ferait et modeler la météorologie selon des critères débattus en assemblée. Ce qu’ils disaient moins, c’était que cette maîtrise n’était pas toujours prévisible. De nombreux aléas leur échappaient. Il ne suffisait pas d’appuyer sur un bouton pour avoir le beau temps comme ils nous le faisaient croire. La météorologie a besoin de tous ses cycles pour se reproduire et se maintenir. L’Atmo était cet enfant sauvage qui réagissait violemment aux contraintes exigeantes qu’on cherchait à lui imposer. Un indice d’instabilité des prévisions fut mis en place après quelques années d’expérimentation. Quand les averses étaient annoncées, s’ensuivaient des consignes pour s’isoler. Nous devions alors nous réfugier dans nos caves, hermétiquement protégées, le temps de l’averse. Cela ne durait pas plus de quelques minutes. Et lorsque nous ressortions, on pouvait constater les différents dégâts.
Les années 2070 sont une période assez calme. Nous fêtons les 2 ans de notre victoire contre la Locale, signalée par le traité d’Aristillus. Les lendemains sont comme des soleils après la pluie. Une renaissance tranquille, une fatigue saine et prometteuse. Le renvoi à un devenir pour lequel nous nous sommes battus. Nous vivons une reconstruction dans la paix et la sérénité. Je fais de réguliers allers-retours entre Gruithuisen et Arzachel. Il n’y a pas que des soucis d’ordre matériel. Il faut aussi organiser notre récente indépendance administrative et politique. Les récents décès d'Addrynh et Delca, peu après la signature du traité, planent sur les cratères Proselen. Nous sommes heureux mais tristes. Leurs disparitions après la victoire achève une période dont ils ont été les diligences. C’est triste mais beau. Leurs célébrations deviennent des moments de fêtes et de commémorations pour toute la diaspora Proselen. Leurs incinérations ont fait l’objet d’un culte tout particulier sur Gassendi. Leurs cendres sont promenées aux quatre coins de Luna. On vient s’y recueillir. Elles créent des moments de célébration qui se reproduisent régulièrement.
Un triangle géostratégique Proselen apparaît : Gassendi, Arzachel et Gruithuisen se dessinent sur la face visible. Il fait face à celui, Localselen, d’Hipparchus, Ptolemaeus et Albategnius. Je me retrouve au parlement d’Hipparchus, avec Nectaris, ma compagne, au sein d’un petit groupe de sièges dont nous avons désormais la charge. La stratégie est de durer, donc de ne pas spécialement, et à toutes les occasions, monter au créneau pour affirmer haut et fort notre différence sur tous les sujets. Bien au contraire, nous choisissons le silence, ponctué par des interventions simples, précises et de bon sens. De l’extérieur, on pourrait croire à un manque de confiance et de connaissance de nos institutions. Il n’en est rien. De l’intérieur, nous nous installons tranquillement, nous prenons le temps de comprendre ce qui se passe et d’asseoir notre formation dans le paysage politique sélène. Pas d’effusion au parlement suite à notre victoire, pas de cris de ralliement sauvages au sein des institutions, pas de jugements à l’emporte-pièce sur ce qui est fait. Nous observons, nous apprenons, nous calculons. Nous sentons les différentes oppositions aux aguets, tendues par notre irruption dans leur jeu depuis trop longtemps assujetti à leurs règles. Dans les premiers mois, ils sont inquiets, ils nous regardent avec une interrogation dans leurs regards. À chacune de leurs phrases, ils font une pause et s’attendent à une réaction de notre part. Nous restons stoïques, nous leur sourions, nous restons humbles. Nous les laissons absorber et digérer notre nouvelle présence. Ainsi, durant un temps, rien ne change vraiment par rapport à avant. Les décisions parlementaires restent aux mains d’une politique menée par la Locale. Nous mettons en place différentes décisions pour l’amélioration des conditions de vie sur notre triangle : une meilleure circulation des marchandises et des personnes, des diagnostics sur l’isolement suivis de travaux. Bref, durant tout un temps, nous nous préoccupons surtout de notre bien-être et n’intervenons pas trop sur les politiques générales. Nous profitons, dans une certaine joie contenue, des avantages de l’institutionnalisation après un demi-siècle de trafic d’abordage, d’autogestion et de liberté censurée.
Sur Arzachel, c’est la fête permanente ! Nous célébrons l’indépendance des Proselen où qu’ils se trouvent sur Terra ou sur Luna. Entre deux ondées, nous réarmons les calicots, les stands de fromage de vachebouc et les sound systems H24. Je suis constamment sollicité pour participer à telle ou telle réjouissance, banquet et autres récréations. Je dois régulièrement faire des discours, mener la danse ou rire aux éclats. Sur Arzachel en particulier, puisque j’y suis né, on me cite et on m’acclame. Ce pourrait être fatigant, ça l’est, mais je me donne à 100 %, j’en profite un maximum car je sais que cela ne durera pas. Même aujourd’hui, après coup, sachant ce qui se préparait sur Gruithuisen contre nous, j’avais compris que rien ne dure et que tout disparaît. Que les grandes échelles du temps et de l’espace engloutissent nos vies, qui ne sont que désordre et grain de poussière éparpillés. Excéder notre temps de vie de quelques années de plus par un projet social et culturel nécessaire est l’ultime limite de nos possibilités. Qui se souviendra de nous dans un million d’années quand on a intégré qu’un million d’années ne représente quasiment rien ? Travailler et réfléchir à nos conditions de vie sur Luna nous demande parfois de comprendre ce qu’il s’est passé plusieurs milliards d’années auparavant. Nous ne le savions pas avant de le réaliser concrètement. Cette recherche cachait un piège dans le présent qui nous a surpris et rattrapés. Il n’y a plus ni jeunesse ni vieillesse dans cette courte encablure, mais un seul tirant où nous sommes tous. Il n’y a plus d’ego ni de mépris. La relation à autrui s’immerge dans l’immémorial. On fait ce que l'on peut le plus vite possible avant de comprendre qu’il n’en restera rien, ou si peu. On se contente de ce peu qui est notre tout le plus grand.
C’est au cœur de la joie, de la victoire et de la fête que je prenais le plus conscience de ces ordres de grandeur, de la mort et de la futilité de nos vies. La fête est belle au début, puis elle s’étiole sous la vérité. On la relance et elle disparaît à nouveau. Je ne finissais plus que par me forcer à être celui que l’on voulait que je sois. Ce héros qui avait réussi à mettre un genou de la Locale à terre. Je m’embrumais dans ce songe un temps. Il me fallait bien cela pour réaliser à quel point je détestais faire la fête. Il fallait que je reparte en croisade. Que je revive un avant pour ressentir les quelques heures de joie qui lui succèdent, et tout recommencer.
Cette occasion se présenta quelques lunaisons après l’un de mes retours à Arzachel. Je vous l'ai dit, je colmatais le toit de ma demeure après une pluie acide. J’étais en salopette à genouillères renforcées, avec une casquette Mario Bros. Mon marteau faisait résonner ses coups aux alentours. Quelques ami.es passaient pour me dire bonjour. Je leur faisais signe depuis là-haut. À un moment, il n’y eut personne. Je continuais de marteler. Un homme est venu s’asseoir sur un paquet de feuilles mortes juste en dessous de moi. Il ne disait rien. Il m’observait, les coudes sur les cuisses et la tête dans les paumes. Il avait vu que je l’avais vu. Il s’est levé. Il a fait le tour de la structure. Il est revenu s’asseoir au même endroit. Au bout d’un moment, je lui lançai un bonjour avec un signe de la main. Il me répondit par un geste, puis se leva et s’approcha de ma verticale. Il s’adressa à moi :
— Vous ne devriez pas utiliser du ruban adhésif, mais plutôt poser un mastic pour l’étanchéité, c’est plus sûr.
— Je ne fais que délimiter un tracé, j’y reviendrai plus tard.
— Est-ce que ça va tenir d’ici là ? Ça m’étonnerait.
— C’est toujours ceux qui ne foutent rien qui donnent des conseils !
Il se tut et me sourit. J’ai compris qu’il voulait que l’on ait un échange. C’était réussi ! Je me décidai à faire une pause. Je descendis pour le rejoindre. C’est un gros monsieur, avec une tignasse désordonnée, un pantalon en velours à larges côtes et une sorte de peau de bête jetée sur ses épaules serrée par un garot qui divise son bide en 2. À mon arrivée, il s’avance vers moi pour me serrer la main. Les siennes sont immenses : 2 pelles prolongées par 5 boudins. Il m’écrase la poignée longuement en la secouant. Tout mon corps sursaute. Au relâchement de la prise, je dois me masser les paumes pour refaire circuler mon sang. Notre discussion se poursuit :
— On peut dire que vous avez une sacrée pogne !
— Désolé, je n’ai pas fait attention.
— Vous n’avez pas un profil commun, vous n’êtes pas d’ici vous.
— Non, je suis arrivé de Conon¹ depuis quelques heures. Je me suis baladé un peu sur vos remparts. C’est très joli. J’aime beaucoup la vue que l’on a depuis les hauteurs.
— Vous êtes de Conon ?
— Oui, enfin pas exactement, il faut encore longer le même versant sur une bonne centaine de kilomètres avant d’arriver chez nous. C’est assez isolé.
— Mais nous ne nous sommes pas présentés. Je m’appelle Scheme Bale. Je suis sélénologue.
— Je m’appelle Sköll. Je suis éleveur de bétail.
Nous nous sommes regardés fixement un court instant. J’ai senti dans ses yeux une peur qui contrastait avec sa carrure. Ce mec avait fait le déplacement depuis si loin jusqu’à moi pour une raison précise. Je l’ai immédiatement invité à l’intérieur en lui proposant un bol de soupe et un cigarillo.
— J’y suis depuis une demi-lunaison sur ce toit. Je n’en peux plus. Merci tout de même pour vos conseils. Il ne faut pas que j’attende trop pour consolider ces joints. Vous avez raison.
— D’autant plus si une nouvelle pluie venait à frapper.
— Vous êtes éleveur de bétail sur les alpages sud appeniniens. De quoi est composé votre cheptel ?
— Je fais beaucoup de vachebouc, bien sûr, mais aussi un peu de cochon-tigre, de la transpoule et du métamouton.
— Ah oui, c’est vrai, les équipes de biologistes Localselen se sont bien amusées ces dernières années !
— J’ai 53 têtes de vachebouc pour 95 unités en tout. C’est une bonne exploitation. Nous exportons dans notre région, mais aussi pas mal sur les Grands Cirques. Pas trop par ici.
— Ça se passe bien ?
— Les tensions sont parfois vives entre la Locale et de nombreux paysans dans la région. Ils veulent que nos élevages soient plus intensifs. Ils veulent avoir plus de contrôle sur notre production et en avoir l’exclusivité. Certains ont capitulé et se sont regroupés sous la houlette d’une délégation Localselen qui gère plusieurs fermes en même temps. Nous, nous sommes plus éloignés, plus difficiles d’accès. Cela nous permet de résister. Mais aussi parce que nous refusons ce diktat.
— Se trouver et rester soi-même face aux injonctions dominantes qui traversent nos sociétés, à notre insu, est la plus belle des résistances.
— Oui, enfin, entre le dire et le vivre, pour tout un chacun, il y a une marge. Toujours est-il que nous subissons des intimidations et des blocages. Des équipes Locales se déplacent jusqu’à nous pour négocier. Nous ne sommes pas des négociateurs, avec Hati.
— Qui est Hati ?
— Mon associé, nous dirigeons cette ferme ensemble. Cela se termine à chaque fois par des menaces et nous en venons parfois aux mains. Nous avons cru que la ligne était franchie le jour où nous avons vu plusieurs de nos bêtes manquant à l’appel. On s’est dit : putain, les enculés, ils nous volent notre bétail !
— Depuis l’armistice, la Locale n’a plus autant de pouvoir. Il y a désormais des voies juridiques possibles et des sanctions qui peuvent être prononcées par une juridiction terrienne.
— Oui, je l’ai su après, et nous avons commencé à y réfléchir. Mais c’est tout autre chose qui est venu s’intercaler entre-temps, et qui a motivé ma venue et cette discussion aujourd’hui.
— Je vous écoute.
— Bien sûr, nous avons immédiatement cru à une attaque de la Locale pour nous intimider. Mais en parcourant nos prairies abruptes, c’est une autre réalité qui nous est apparue, beaucoup plus troublante et inattendue. Nous avons retrouvé certaines de nos bêtes disparues sur des terrains très escarpés ou aux bords de petits étangs boueux. Leurs carcasses étaient déchiquetées. Elles gisaient parmi leurs restes putréfiants. L’odeur était insoutenable. Nous avons pu en examiner plusieurs. Jamais nous n’avions vu un tel carnage. Et on en a vu des bien cuites et des saignantes, mais là, on a tout de suite eu peur avec Hati. Elles n’ont pas été abattues ni égorgées. Elles ont été happées directement dans nos réserves à ciel ouvert, de nuit, transportées et dévorées dans un coin tranquille. Une vachebouc bien dodue, ça fait bien dans les 800 kilos, certaines vont même jusqu'à la tonne. Ça n'se traîne pas en peaux d'phoques, même sous notre gravité, croyez-moi. Les traces laissées sur leurs corps étaient largement déchiffrables : des griffes, des mâchoires.
— C’est-à-dire ?!
— Il n’y a aucun doute possible. Ce qui s’est attaqué à nos troupeaux n’a rien à voir avec la Locale. C’est un autre… truc. Avec Hati, ça nous dépasse. On a peur pour nos bêtes, pour nous aussi. Nous n’avons pas voulu avertir ni nos collègues ni la Locale, qui sont nos commanditaires. Nous avons pensé à vous.
¹Cratère et capitale rupestre des Apenninus à 0° de latitude et 22° de longitude. Formé à la période copernicienne, c'est un point faisant directement face à la Terre. Le nom a été donné en l'honneur de l'ancien astronome et mathématicien grec Konon de Samos (vers 200 avant JC).

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