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I.4 Phœnix

 

Scheme
Comment un tel animal a-t-il pu exister ? Je n'imaginais pas un biologiste Localselen concevoir un truc pareil. Ça n'avait aucun sens d'introduire un monstre comme ça dans un écosystème aussi fragile. Cela ne correspond à aucun agent de régulation. Cela ne peut que lui nuire. Et c'est peut-être une explication. Des personnes qui auraient voulu attenter à cette région de Luna ? Mais pour quelles raisons ? Ou alors on a cherché à développer un organisme spécifique ? Pour quoi faire ? La dégénérescence non contrôlée d'une autre espèce ? Non, décidément, je ne trouvais pas d'explication.

En redescendant au camp que j'avais mis en place, Sköll, revenu avec les restes d'Hati, se relâche enfin. Nous restons encore quelques heures dans le froid avant de redescendre un peu plus dans des zones tempérées. Hagard, je le suis comme un fantôme dans les méandres du cirque. Les rappels, dans la dernière falaise, se font dans le silence. Nous finissons par nous poser sur un petit promontoire où nous avions déjà fait halte à l'aller. Nous avons une discussion. Je lui demande : 

— Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ? 
— Je veux éliminer ce monstre. 
— Ne serait-il pas préférable de le capturer ou même mieux, de l'étudier dans son milieu naturel ? 
— Pourquoi voudriez-vous faire une chose pareille ? 
— Comment un organisme comme celui-ci a-t-il pu se développer ici ? Quelles sont ses habitudes, ses façons de se mouvoir, de se nourrir, de se reproduire ? Quelles sont ses relations avec son environnement ? Comment communique-t-il ou elle ? Voilà quelques exemples intéressants. 
— Ce fichu bestiau pille nos réserves, assassine mon associé, nous nargue de ses airs et disparaît. C'en est trop. 
— Hati a agi sans réfléchir. Cet animal aurait pu nous attaquer directement lorsque nous étions dans la clairière ou ici même. Il ne l'a pas fait. Je pense qu'il nous a laissé une chance de l'approcher que nous n'avons pas su saisir. 
— Comment osez-vous ?!

S'ensuivit une suite d'invectives et de noms d'oiseaux dont je vous évite la liste. Cet être et moi n'étions pas les seules cibles de ses insultes. Toute sa colère est sortie d'un tunnel où elle s'était accumulée depuis le début des attaques, je crois, révélée par le trop-plein que fut le décès de son ami. Je n'ai pas surenchéri. J'ai fait en sorte qu'il se vide sans se faire trop de mal. Cela dura assez longtemps. À un moment il faillit se jeter dans le vide à quelques pas de notre abri, emporté par sa fièvre. Je me suis interposé et je l'ai repoussé. Je tournais autour de lui pour lui éviter de prendre d'autres risques. Il n'a pas cherché à s'en prendre à moi. Je n'ai pas compris pourquoi. Toute cette rage était tournée vers lui. On aurait pu croire que c'était à lui qu'il en voulait bien plus qu'à moi. Ce qui n'était pas faux. J'ai donc patiemment attendu qu'il se calme, par fatigue. Il s'était cogné un peu partout et il saignait. Il a fini recroquevillé au sol. Une crise épileptique a démarré. Il se traînait par des contractions musculaires brèves et répétées, des cris aigus. Il n'y avait rien d'autre à faire qu'à attendre. La crise s'est calmée. Il est resté comme ça au sol. Je l'ai recouvert d'une couverture de survie. J'ai fait un petit feu. J'ai préparé du thé et quelques légumes grillés. Au bout d'une heure il s'est redressé, a bu et mangé un peu, et puis nous sommes restés dans le silence encore plusieurs heures.

Moi aussi j'ai eu le temps de réfléchir. Que faire ? Je n'ai que deux choix. J'abandonne maintenant, je redescends, je rentre sur Arzachel et basta. Ce n'est pas mon genre d'abandonner à la première difficulté. Je ne le raisonnerai pas, il fera ce qu'il voudra. En restant j'ai la possibilité d'intervenir sur la situation au moment choisi. Il se passera forcément quelque chose d'imprévu. Je décide donc de le suivre, d'accepter sa stratégie et de voir si je peux agir différemment ou pas quand il le faudra. Et puis, au fond de moi, j'avais été fasciné par ce monstre, son plumage, son charisme, l'intelligence avec laquelle il nous avait piégés. Je n'avais jamais rencontré une chose pareille. Je veux le revoir. Je veux aller jusqu'au bout. Sköll a repris ses esprits. Je ne sais pas ce qu'il a préparé dans sa tête. Au bout d'un moment, j'engage à nouveau la conversation avec une attitude conciliante, qui va dans son sens. Je suis d'accord pour faire ce qu'il aura décidé, et je triche un peu : 

— J'ai bien réfléchi. Vous avez raison. Je suis prêt à vous seconder. Quel est votre plan ? 
— Il faut piéger l'animal. 
— Vous avez une idée sur la façon de procéder ? 
— Une grotte, il faut l'isoler dans une cavité et l'enfumer. 
— Ah ouais, ça vous est venu comme ça ? 
— Ça fait plusieurs heures maintenant que j'y pense. Je connais parfaitement cette zone et je sais exactement où. 
— Et comment comptez-vous l'attirer dans une caverne ? 
— Il va bien falloir que vous nous serviez à quelque chose dans cette histoire. 
— Voyez-vous cela !

Nous nous sommes à nouveau disputés. Nous n'en sommes pas venus aux mains, non, nous étions bien trop épuisés. J'étais un illustre crétin urbain venu ici pour passer des vacances aventureuses, satisfait de la disparition de son ami qui ne m'aimait pas trop. Lui n'était qu'un paysan idiot incapable de régler leurs problèmes entre eux sans faire appel à sa majesté. Nous étions ridicules. Surtout, il voulait terrasser ce monstre d'une façon ou d'une autre et je voulais le capturer pour le faire étudier. Une chose était certaine, perché sur ces rochers, débutant que j'étais dans cette nature inhospitalière, j'avais plus besoin de lui que lui de moi. Mais ça, il ne me l'a pas dit et je ne me suis pas dévoilé. J'ai fini par abdiquer. D'accord, je serais l'appât et il serait le chasseur mais à une condition : je veux récupérer le corps de la bête et la ramener à Arzachel. En fait, seul, il n'aurait rien pu faire. Il avait autant besoin de moi que moi de lui. Encore fallait-il que nous venions à bout d'une telle chose. Ainsi, nous nous mîmes d'accord, ici, dans le froid et l'amertume, par une poignée de main solennelle et des regards durs.

Nous sommes repartis sur le sentier. Je n'avais aucune idée de son plan plus précis. Je le soupçonnais de ne pas le savoir lui-même à ce moment-là. Je n'insistai pas. Je le laissai faire. Nous sommes redescendus de plusieurs centaines de mètres de dénivelé pour récupérer mon laser. Nous réinstallons un camp ici. C'est à ce moment-là qu'il m'expose son plan plus avant. 

— On capture un Raccor. On l'attache dans une caverne pas si loin du nid. On le saigne et on badigeonne de son sang un peu partout autour de la caverne. On se planque et on attend que la bête arrive et entre dans la grotte. 
— Un Raccor ? Mais pourquoi voudrait-il d'un Raccor, il y en a plein partout, il n'aurait qu'à se servir plutôt que de s'attaquer à une vachebouc. 
— Vous n'y connaissez rien. Si on lui prépare un joli menu dans une belle assiette, croyez-moi, il viendra. 
— Ok ok. 
— On ferme la grotte en provoquant un éboulis devant l'entrée et on consolide. J'ai récupéré plusieurs catex et des explosifs pour les avalanches dans un refuge de survie. Ensuite, par des fissures, on gaze l'intérieur. On l'endort. On rouvre. On prend son contrôle. 
— Comment comptes-tu préparer un sédatif suffisamment puissant pour l'affaiblir ? 
— Une décoction que nous allons préparer avec de la valériane et du pavot sauvage, de la datura, du houblon, tout cela macéré dans de la graisse de Raccor pour pouvoir l'enfumer. Crois-moi, tout est dans le dosage et la durée d'acclimatation. Ça peut prendre plusieurs heures, il faut en préparer une bonne quantité.

Je l'ai écouté me présenter tout ça, le doigt sur la lèvre, le sourcil bas et l'autre main sur la hanche. Je me suis isolé quelques instants pour réfléchir. Sa proposition allait dans mon sens : préserver l'animal. Pour le reste, comment ne pas lui faire confiance. J'aurais été bien incapable de fixer un tel stratège. Mais je restais tout de même sur mes gardes. Cela fonctionnerait-il comme prévu ? Avais-je le choix ? Je suis retourné le voir pour approuver son plan et lui dire qu'il pourrait compter sur moi. En lui serrant la main une deuxième fois, cette fois-ci, je la tins fermement plusieurs secondes en regardant brutalement au fond de ses yeux. Il le sentit, en fut un peu gêné et se détourna un instant. Il revint face à mon regard avec la même intensité et força la prise de main. Nous avons progressivement relâché l'étreinte avant de nous dénouer. C'est toujours le bon moment pour faire une blague et détendre l'Atmo un peu. « On pourrait le lui servir en barbecue. C'est meilleur quand c'est chaud. » Il apprécia. « Je farcirai le Raccor de sarriette et de sauge, t'inquiète. » On peut faire des blagues sans en rire. Ce fut le cas. Nous nous mîmes en chasse d'un Raccor.

Le Raccor est l'animal le plus inoffensif et le plus paisible que Luna ait créé. Une naïveté à faire rougir un nourrisson. Ça s'exalte dans les cours d'eau, ça mange de l'herbe et des racines, ça reste tout seul dans son coin, ça se reproduit amicalement. Et surtout, ça ne se cache pas. Nous n'avons aucune difficulté à en trouver. Nous longeons les petites rivières en descendant et nous en croisons plein. Nous n'avons que l'embarras du choix. Nous nous postons devant l'un d'eux. Il se prélassait sous une petite cascade d'eau claire, ses 6 pattes le maintenant confortablement sous la chute. Il nous a regardés, avec, dans son unique œil, une expression qui semblait nous dire : « Hey, les gars, vous avez vu comme on est bien là. » Du coup, à aucun moment il n'a vu venir la branche qui allait lui fracasser le crâne. Sköll a ramassé sa carcasse pour la jeter sur ses épaules et la transporter en remontant. Il a fallu reprendre l'escalade avec ça sur le dos. Nous nous sommes posés un peu au-dessus du dernier camp. Il y avait une plateforme naturelle qui s'ouvrait sur l'entrée d'une cavité assez grande à l'intérieur, suffisante selon les calculs de Sköll pour accueillir la bête. Nous préparâmes minutieusement le piège.

L'animal est venu par l'ouest en un virage. Un trait est venu fendre l'Atmo. Une signature oscillante entre deux battements. J'ai clairement entendu le claquement des ailes. Il est revenu mais, cette fois-ci, de loin, sans être pris en flagrant délit comme la dernière fois. J'ai vu le truc se rapprocher vers moi à grande vitesse. Et puis, ce n'était pas un cri, pas un hulullement, mon dieu, il faudrait inventer un mot pour ce son effrayant. Par la vallée qu'il survolait, sa résonance s'est retrouvée reconduite jusqu'à moi bien avant qu'il n'arrive à ma hauteur. Sa silhouette s'est resserrée un peu plus et il a fondu sur moi. Je n'ai même pas eu besoin d'agiter les bras. J'ai immédiatement eu peur. Il s'est stabilisé à 50 mètres au-dessus de moi. J'ai couru à l'intérieur de la grotte juste avant son piqué final. À l'entrée il y a une anfractuosité au sol séparant une roche en deux pans parallèles. Je peux me cacher ici et attendre. S'il me découvre, s'il me renifle, avec son grand bec, il me transpercerait facilement. 
J'ai vu deux pattes s'avancer doucement dans le petit conduit qui mène à la salle. C'est massif. Chaque pas fissure le sol à son accroche. Cela passe devant moi. Je retiens mon souffle. Ça passe. Une fois que j'ai senti l'animal bien à l'intérieur, je ressors. J'use de la technique du crabe sur les premiers mètres avant de me lever pour sortir précipitamment. Sköll me voit depuis le haut de l'entrée. En sortant, je pars sur le côté pour sauter dans les fougères. Il déclenche le dispositif. En un geste, un explosif vient obstruer l'entrée par un éboulis, immédiatement suivi d'un brûleur sur les graisses et les végétaux soporifiques à travers les blocs et des fissures sur les côtés, diffusant une fumée qui, ma foi, n'était pas si désagréable. Et puis c'est le silence et l'attente.
 
Depuis l'extérieur, on imagine un grondement, une lutte pour résister. Nous n'en savons rien. Qu'est-ce qu'il peut bien se passer là-dedans ? Il s'est peut-être tout simplement endormi. Nous n'avons pas d'ouvertures pour regarder. L'épaisseur et la densité de la roche ne nous permettent même pas d'entendre quoi que ce soit. Et puis on a perçu des coups dans l'éboulis de roche. On était juste devant. La bête se jetait sur les murs, probablement. Sköll a perdu patience. Il a rompu notre contrat. Il a voulu en finir. Je n'ai rien pu faire pour l'en empêcher. Il a saisi mon laser. Je leur avais déjà fait une démonstration en leur montrant son utilisation. Quelle erreur quand j'y pense ! Il a plaqué le bras articulé aux batteries d'hélium sur les petits trous d'aspiration. Il a appuyé sur le trigger. La machine s'est bloquée. J'ai soupiré. Il l'a frappé plusieurs fois sur la pierre, ce qui a cassé une partie du bras. Et lorsqu'il a réappuyé, ce n'est pas un laser qui est sorti mais des flammes. Le dysfonctionnement lié au choc l'avait transformé en lance-flammes. Putain. Enivré par l'issue de cette réparation, il a de nouveau placé l'arme sur un alandier et il a recommencé. De longues flammes se sont introduites à l'intérieur de la caverne. Il a reproduit cela à tous les endroits où il avait déposé de la graisse. J'ai tenté de m'interposer mais il m'a habilement repoussé. Il était complètement déchaîné. En fait, les sédatifs n'ont fait qu'énerver notre captif un peu plus. Les flammes n'ont fait qu'achever sa colère. Après avoir complètement déchargé mon arme, à l'intérieur, on a senti qu'il se passait quelque chose. On s'est à nouveau jetés dans les herbes pour se camoufler. La suite, nous n'avons jamais su s'il s'agissait d'un rêve ou d'une réalité. L'oiseau a réussi à faire exploser les agrégats. Je n'ai pas trouvé d'autre raison que celle de l'énergie du désespoir pour expliquer ce geste. Il est sorti d'un coup. Les flammes le consumaient. Son corps était recouvert de feu. Une torche vivante s'est élevée dans les airs, presque devant nous. C'était incroyable, désolant, fascinant. Des plaintes stridentes sortaient de son long cou. Ses plumes et ses ailes noircies réduites par la combustion battaient frénétiquement, perdant de la surface. Il fit plusieurs tours vagues dans l'air. Il alla s'écraser un peu plus loin dans une clairière. Nous l'avons suivi. Nous nous sommes approchés prudemment de la carcasse. Il y avait encore des flammèches, de la fumée. Toute la zone de calcination formait un cercle. Nous sommes entrés à l'intérieur du cercle. Des os brûlés encore. Au centre, ce qu'il restait du corps finissait de se consumer dans une épaisse fumée âcre, puante. On ne voyait rien. Nous nous sommes couvert le nez et la bouche. Cela piquait nos yeux. Nous avons dû reculer hors du cercle et attendre que cela se calme. Je n'avais plus la force d'en vouloir à Sköll. Tout cela dépassait mon entendement. Au bout de plusieurs longues minutes, nous avons pu nous rapprocher à nouveau. Là, à l'intérieur d'un deuxième cercle, posé au centre de ce qui restait de sa cage thoracique : un œuf. À le regarder, il s'agitait tout seul sur place.
Au bout de quelques minutes, la coquille fut percée par des coups de bec. Devant nous, s'extrayant maladroitement, apparu un nouveau Phœnix.

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