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I.2 Scheme/Hati

 


Scheme
La vachebouc n'est pas un mammifère, mais cela y ressemble. La parthénogenèse est un mode de reproduction asexuée où un gamète femelle non fécondé se divise pour donner naissance à un nouvel individu, sans apport de matériel génétique mâle. Elle possède une chambre de fécondation interne. Grâce à un utérus fonctionnel elle est capable de produire un embryon. Mais surtout, exploit des ingénieurs, elle peut reproduire ce cycle.

C'est ce que m'explique Sköll durant le trajet qui nous mène à Conon, en maglev puis en téléphérique, depuis sa rimae au bord de sinus Fidei. Il y a bien une route qui monte jusqu'au cratère, mais elle est si entrelacée et dangereuse que l'option remonte-pente lui est associée. On peut néanmoins l'emprunter si l'on n'a pas peur du vide !
Aux paysages de roche ensevelie par la régolithe se succèdent des parties boisées artificiellement. Une promenade bucolique, marquée par l'exclamation de nos hauts-le-cœur au passage des pylônes sur le cliquetis des roulements du câble tressé. La cabine s'arrime à son ponton au sommet du rempart d’éjecta. Un vent frais nous saisit. Conon ne possède pas de piton central. Ce phénomène est dû à une compression brutale du sol après l'impact météoritique, suivie d'un rebond élastique élevant des montagnes de gravats en son centre. La plupart des cratères en ont un. La constitution de ce cratère n'a pas encore été clairement définie. Nous devons rejoindre la cuvette urbaine par nos propres moyens. Il y a des transports en commun et des taxis qui circulent le long d'une route en lacets, bien balisée. 

Au-dessus de nous, à l'ouest, nous contemplant, mons Bradley, massif montagneux de 30 kilomètres de diamètre contenant Conon, culmine à 4200 mètres d'altitude. Ce n'est pas le plus haut, mais il fait partie des 4 sommets à plus de 4000 mètres. Nous passons quelques heures dans la capitale alpestre. Skoll connaît tout le monde. Il s'arrête toutes les 5 minutes pour dire bonjour, échanger quelques mots. Il me présente à sa suite. On me salue, sans plus. Ici aussi, on me connaît, mais je n'ai pas la même stature que sur Arzachel ou Gruithuisen. Être accepté n'est pas aussi facile qu'on le croit, même avec de la notoriété. Acquérir du savoir est une chose : il ne dépend que de soi, on peut le contrôler. Progresser dans les réseaux est plus long, car cela dépend des autres.

Conon est officiellement un territoire autonome, mais officieusement un fief Localselen, ce qui ne m'aide pas. Mais je ne suis pas là pour faire de la politique. Je ne force rien, et c'est encore la meilleure façon. Ce voyage avait un double objectif : découvrir la pointe ouest des Apenninus, sans aller jusqu'à Ératosthène, et, séduit par le récit de Sköll, comprendre ce qui avait bien pu arriver à ces pauvres bêtes. La ferme de Skoll et Hati est équidistante entre Conon et Ératosthène, quelque part dans les alpages, sous la chaîne de montagnes la plus élevée du système Terre-Lune : Mons Ampère, mais surtout Mons Huygens et ses 5500 mètres, deuxième plus haut sommet de Luna. Fode connaissait mieux cet endroit que moi. Elle l'avait fréquenté avec son équipe lors de son entraînement pour aller sur Terre, en participant à une rencontre de vol libre. C'était en septembre 2073. Mais au moment de ce périple, elle est encore à Gruithuisen, où elle s'est engagée comme administratrice après l'armistice.

Nous restons quelques heures à Conon. Je prends un malin plaisir à me comporter en parfait touriste. J'achète des trucs complètement insensés : une miniature de mons Bradley en liège collée à un ouvre-boîte en forme de vachebouc dont la queue est un tire-bouchon. Un porte-clés sifflet qui fait un bruit de casserole. Un bandeau jaune fluo avec marqué « I love Bradley » en paillettes vertes. Un mug en forme de cratère avec un siphon qu'on tire par le haut — un collector, celui-là. Le vendeur m'affirme que ce sont ses derniers. Enfin, mon préféré — j'en ai acheté deux, un pour moi, un pour Nectaris — : le cendrier-calculatrice-décapsuleur avec un petit réservoir sur le côté qui crache des bulles roses avec les cendres déposées à l'intérieur quand on ouvre son couvercle. Sköll me fait visiter quelques lieux emblématiques : la maison des guides à la Serpentine, l'hypermarché high-tech de la Costa, le pont du Loup-Blanc, jalonné de cadenas apposés tout le long par des couples en visite pour sceller leur amour : « Il faut les retirer tous les deux ans avant qu'ils n'envahissent la ville », me dit-il. Le clou du spectacle, c'est l'abbaye des Lunatics sur la butte Marlow. Nous faisons semblant de nous y recueillir au son d'un orgue électronique entrecoupé de coups de gong discrets. Nous finissons chez un ami à lui, en bordure du centre. Je suis exténué ! Nous nous préparons à faire la traversée du versant sud jusqu'à sa ferme.

Un chenillard part du centre urbain, traverse le cratère, passe sous le rebord d’éjecta et poursuit sa route le long des hameaux externes pour les desservir. Plus nous nous éloignons de Conon, moins il y a d'habitations. Nous arrivons à la dernière gare. Elle semble abandonnée. Il n'y a personne. Ça nous laisse sur un tas de gravier et terminus. Il fait frais. Les neiges d'altitude sont proches de nous. Nous n'avons fait qu'un cinquième du voyage. Sköll débâche un slide sur le côté. Je monte derrière lui et nous poursuivons sur le sentier qui monte vers les premiers névés. Les herbes se courbent sous les hoover du slide. Le véhicule produit un son de congélateur amplifié. Nous sommes à quelques centimètres du sol, propulsés. Il y a plein de modèles différents en fonction du lieu et des besoins. C'est un véhicule très populaire dans les cratères. Le nôtre a une carrosserie qui maintient bien le profil du corps, avec des garde-boue augmentés aux couleurs militaires de camouflage et un moteur qui tient le bas régime. Il y a constamment des obstacles. On ne peut pas aller vite. Il faut les contourner, passer au-dessus, parfois passer à pied avec le slide sur le dos.

En atteignant les hauteurs, nous tombons sur les neiges éternelles. Les hoover ont laissé des marques noires sur la neige fondue le long du sentier. Je découvre une autre fonction du mountain slide : équipé de skis sous sa coque, il se transforme en formidable traîneau. Nous dévalons quelques collines avant de remonter 3 ou 4 fois de suite pour recommencer. Sköll est particulièrement habile. Il dessine des lignes harmonieuses dans la poudreuse, trace de larges Vitelli turn*, les carres d’équerre ! Parfois, derrière lui, j'allonge mon bras pour venir caresser le feutre neigeux, soulevant quelques flocons. J'ai la tête rentrée dans mes épaules. Je tente de suivre les manœuvres en anticipant les prochains turns. Je soulève mon genou, comme les motards dans les courbes, pour transférer et équilibrer nos poids. Nos lunettes intégrales renvoient la réverbération du soleil. Nous sommes en jour lunaire. Mon regard est fixé derrière l'angle de son cou.

À un moment, il prend une vire, passe sur le plat et nous élance d'un rocher dans le vide. Il ne peut s'empêcher d'enchaîner sur un backside rodéo 360° grabtail pour finir en frontside boardslide sur le nose. L'alunissage éclabousse en gerbes et nous enfonce jusqu'au torse. Par notre élan, nous sortons du trou d'impact et reprenons le survol de la poudre. Nous tirons ainsi plusieurs bords, puis, en passant sur une crête, un vallon apparaît. Il s'évase et, derrière une pierre plate : un chalet et une grange avec des enclos tout autour. Nous ridons les derniers mètres entre sapins et champs de roc. Nous entrons dans la cour de la ferme.

Les enfants de Sköll — il m'en avait parlé — m'accueillent en courant vers nous. L'un des deux tombe sous l'effort. Il se relève et ils nous entourent. Ils me bombardent immédiatement de questions, toutes plus folles les unes que les autres : pourquoi je ne porte pas de guêtres ; comment se fait-il que nous arrivions par le haut de la vallée ; si moi aussi j'ai des démangeaisons aux fesses ; si je connais Stefan Kraft et Sibylle Young ; que j'ai un grand nez ; si j'ai entendu parler du grand méchant loup ; qu'il est hors de question que j'utilise son snowboard. Je tente de répondre comme je le peux, parfois avec malice. Sa compagne sort pour nous rejoindre et disperse la fratrie sur diverses tâches. Elle me salue, échange quelques mots avec Sköll sur notre voyage, puis m'invite à rentrer me mettre au chaud.

Hati m'apparaît dans toute sa splendeur du haut d'un escalier qu'il descend lentement à ma venue. Ce n'est pas du tout comme ça que je l'imaginais. Un profil sélène typique : grand, très mince, au point de vous faire sentir mal pour lui. Je pense que, sous une gravité terrienne, jamais il n'aurait pu tenir debout. Il doit faire dans les 2,50 mètres, et la largeur de ses épaules ne doit pas dépasser les 10 centimètres, qui reste égale tout le long de son corps.

Il a des cheveux longs, très fins, qu'il laisse virevolter au gré de sa démarche, qui semble évoluer au ralenti. Il est entièrement vêtu de noir, dans un tissu très léger, une flanelle ou une soie, un col mao blanc enserre un cou qui est une sorte de tige fine. On se demande bien comment l'air ou la nourriture peut circuler. Ses gros yeux globuleux affichent un air grave. Il pose son regard sur moi en s'approchant, depuis sa tour, ses longues mains sur les hanches. Il s'assoit sur une chaise faite à son usage. Nous faisons de même. Sköll fait les présentations :

— Hati, je te présente Scheme. Scheme, Hati.
— Je vous remercie de votre accueil, c'est très impressionnant d'arriver jusqu'ici.
— Vous n'avez pas eu de problème sur la route ?
— Non, ça a été. À part le passage sous mons Huygens, comme d'habitude, les avalanches. Mais ça s'est bien passé. À force de tomber en permanence, je me demande comment il peut y avoir encore de la neige sur les hauteurs.
— C'est parce qu'il reneige régulièrement.
— Non mais je sais, merci Hati. C'est toujours impressionnant de voir couler de la neige quasiment comme une rivière. Je n'arrive pas à m'y faire. À chaque fois, c'est incroyable.
— Je confirme, je n'avais encore jamais vu un truc pareil.
— Il y a autre chose encore que vous n'avez jamais vue, et c'est la raison de votre venue parmi nous, il me semble.

Hati avait été un peu cinglant sur cette réplique, comme pour dire : stop les apartés, passons aux choses sérieuses. Il enchaîna :

— Sköll a dû vous raconter la mésaventure de nos bêtes et l'effroi dans lequel cela nous a plongés.
— Oui, il m'a tout raconté.
— Peut-être pas tout. Il y a eu deux autres attaques depuis ton départ. À chaque fois, c'est de plus en plus près de notre ferme. Même s'il y a déjà eu des attaques directement dans notre réserve, cela restait sporadique : l'agresseur puisait dans les alpages en nuit lunaire. Mais là, c'est comme s'il s'était dit : pourquoi ne pas se servir directement sur place ? Rien ne l'en a empêché. J'ai peur que notre ennemi finisse par se dire que, sans nous, les choses seraient encore plus simples.
— N'avez-vous jamais pu voir de quoi ou de qui il s'agissait ?
— Non. C'est toujours très bien masqué, très bien calculé. Sköll vous l'a peut-être dit, mais je ne suis pas que fermier. Je suis également un prêtre orthodoxe dans une petite église où je me rends à chaque changement de Lune pour prier et faire prier notre petite communauté de croyants/pratiquants.

Toutes les religions sont représentées sur Luna : les grandes tendances catholiques, islamistes et bouddhistes, avec leurs divergences, mais aussi de plus petites unités. Parmi elles, s'est développé, d'une façon inattendue, un culte particulier autour des porteurs d'Ylem, et de Lica en particulier. Une fois décédée, elle est devenue leur messagère d'un dieu fabriqué de toutes pièces — en tout cas, c'est mon avis. On ne leur a jamais demandé leurs accords, à ces dits porteurs. Les croyances se sont construites qu'ils et elles le veuillent ou non. C'est un culte très pacifique qui n'a pas cherché à mobiliser pour son compte. Il n'y avait aucune raison d'intervenir, de dissoudre ou de calomnier. Ils étaient plutôt discrets et, à vrai dire, plutôt convaincants pour cette raison. Tout servait de prétexte à la justification de leur foi. Je pense que toutes les religions sont ainsi. Que des Porteurs ne souhaitent pas être associés à leur culte — ce fut le cas de Fode, par exemple —, aucun problème : ils devenaient les traîtres, les sarrasins, et finissaient par trouver une place dans leur récit. C'est d'ailleurs parce que j'étais l'ami de Fode, Porteuse athée, qu'Hati s'est tout de suite méfié de moi. Il est resté un peu sec et distant durant toute notre rencontre. Leur nom ? The Lunatics.

— J'ai décidé de confier notre mésaventure à notre petite communauté ecclésiaste. Toute cette histoire a provoqué en nous un fort émoi. C'est rapidement devenu, pour beaucoup d'entre nous, un mauvais signe, l'émanation d'une force surnaturelle chaotique, une manifestation de l'enfer.
— Je croyais qu'il ne fallait en parler à personne !
— Le silence est la loi du partage. Rien ne sortira de notre chapelle !
— Ça m'étonnerait. Mais peu importe, je pense que vous avez eu raison d'en parler. Il y a certainement eu d'autres attaques ailleurs. Et maintenant, qu'est-ce que vous proposez ?
— Il faut se préparer à une nouvelle attaque. Mais cette fois-ci, nous devons faire quelque chose, avancer au moins un peu. Ne serait-ce que voir à quoi ressemble notre prédateur.

Nous décidons de nous préparer à une nouvelle intervention. Nous avions compris qu'il n'y avait d'offensives que durant la nuit lunaire, qui dure vingt-huit jours terrestres, pour des raisons bien compréhensibles. Arrivés en fin de jour lunaire, nous nous préparons à affronter l'orée de la nuit. Pour cela, nous commençons par mettre en place des tours de garde sur la réserve à ciel ouvert, lieu habituel des exactions. C'est Sköll qui commence. Bien sûr, nous sommes reliés par une com'. Au moindre soupçon, nous devons le rejoindre le plus rapidement possible. Plusieurs fois, nous nous précipitons tous pour constater qu'il ne s'agissait que d'un bruissement, d'une lubie ou d'une vachebouc qui s'agite et qui meugle. Ce qui pourrait être des signes, mais une fois sur place, rien. Et puis l'inattendu survient, comme toujours au moment où l'on s'y attend le moins.

C'est Sköll qui était de garde quand il nous a alertés. Nous en avions l'habitude. Nous y sommes allés sans trop y croire. Nous nous sommes inquiétés lorsqu'il n'y a plus eu d'appel de sa part. Là, on s'est dépêchés avec plus de promptitude. Pour rejoindre la réserve naturelle, il faut marcher une quinzaine de minutes dans une nuit noire, le long d'un sentier abrupt. Il y a un passage à flanc de falaise où il faut ralentir car il est assez escarpé. Les lampes frontales sont indispensables si l'on ne veut pas finir au fond du ravin. Nous sentons qu'il se passe quelque chose. Hati, la compagne de Sköll et moi accélérons notre progression. Les faisceaux de nos lampes s'agitent comme des lucioles.

Nous nous précipitons sur l'alpage. Il y a encore un champ de hautes herbes à traverser avant d'atteindre la prairie clôturée. Ce que nous sentons, nous l'imaginons plus que nous ne le percevons. Il y a de l'agitation. Des bêtes galopent un peu partout. Cela fait un brouhaha de cloches et de meuglements. Nous cherchons Sköll. Il faut faire attention car les bêtes, lorsqu'elles sont affolées, deviennent incontrôlables, et l'on peut se faire piétiner en quelques instants. Là, c'est sûr, il se passe quelque chose !

Nous avons retrouvé Sköll. Enfin, c'est plutôt lui qui nous a trouvés. Il a couru vers nous. Il était complètement affolé. En reprenant son souffle, les mains sur les genoux, il nous lâche :

— C'est là... c'est ça… ça vole... c'est énorme !

Quelques instants passent. Le brouhaha devient plus intense. Nous restons sur le bord juste derrière la clôture. Certaines bêtes se jettent les unes sur les autres ne sachant plus que faire. Elles ressentent profondément une menace, là, au-dessus d'elles. Nous aussi, nous la sentons. Une présence malsaine s'installe. Un tourbillon de vent circule autour de nous. Un cri strident s'élève. Nos cœurs battent très fort. Nous restons assis par terre, serrés les uns contre les autres. Nous cherchons du regard au-dessus de nos têtes.

Et puis, nous voyons quelque chose. Enfin, voir est un bien grand mot. Nous apercevons une forme ailée, à peine plus qu'une ombre dans la nuit. Un contraste plus sombre que la nuit elle-même. Un staccato mandibulaire, stochastique, aigu, une respiration à clapet, l'intérieur d'un corps que l'on entend, couplé au son d'un battement d'ailes. Cela se stabilise au-dessus de nous. Nous le sentons vraiment. Un vent supplémentaire nous frappe.

Nous n'osons même pas lever les yeux. Je le fais quand même. Je distingue une masse imprécise s'agitant à une cinquantaine de mètres au-dessus de nos têtes. Je vois deux points rouges au loin.

J'ai le bon réflexe. Je sors mon spécial : un pistolet à fléchettes équipé d'un tracker numérique. Je tire vaguement vers ce qui me semble être la bonne direction. Je l'ai touchée car un rugissement plus guttural, plus grave, sort de cette forme. Celle-ci change de position. Elle repart vers le troupeau affolé. Quelques secondes plus tard, nous voyons le profil d'une vachebouc être soulevée puis s'éloigner rapidement dans le cercle du clair de Terre.

La tension retombe d'un seul coup. Le troupeau se calme, et nous aussi. Nous restons longtemps ainsi, entassés, sans rien dire, choqués. Je sors un boîtier électronique. J'enclenche l'interrupteur. Un bip, de plus en plus espacé, se fait entendre. Ce monstre pouvait désormais être traqué.

*Ceux qui savent savent

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