« À contre-jour, sur les lignes où s'unissent nos espoirs de détermination contre le tumulte de nos errances, dans l'étrange lueur de nos mausolées hermétiques et dans le silence assourdissant de nos peines, nous renaîtrons dans 1000 ans pour sauver nos cœurs et nos corps et cela rien qu'en y pensant, avec tant de rage que ni l'opprobre ni l'épar n'aura le temps de détruire et tout ce qui dépasse et tout ce qui n'est pas commun. Nous nous réunirons pour nous exposer sous la couverture surfacique du macrobiote les jours avec des gentianes et les nuits avec des torches de benzène. D'une oraison à l'autre. Une stèle sur les hauts de Gamma. Nous pousserons des hurlements, nues, en nous roulant dans le régolithe tour à tour sous l'effet de nos psychotropes maison puis, statiques dans le silence, nous écouterons le vent, nos yeux tournés vers la lumière. Avec de la vitesse nous réciterons nos vers, nous les répéterons jusqu'au nonsense. Ils nous diront autre chose. Et nous verrons les éclairs au-dessus des troupeaux de taureaux à têtes de crapaud courir affolés se précipiter sous la falaise. Nous redescendrons par l'empreinte à califourchon sur un obus, au village, pour faire la fête en singeant de nos masques les combats entre furies et démons pour s'en jouer. » Tirade extraite de « Wild life » (pièce théâtrale écrite par Manco Capac)
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S7E2 Embargo civil
Addrynh
Je présente Scheme à nos auditeurs. Il est sélénologue. Il participera désormais à nos échanges. Mais qu'est-ce qu'un sélénologue ?
Scheme
Ce terme est apparu bien avant les termes Proselen et Localselen. C'est un expert en sélénologie. C'est-à-dire l'étude de la Lune selon différents aspects, structure cristalline, formation rocheuse. En ce qui me concerne, je m'intéresse aux aspects culturels de Luna. J'apparais pour la première fois dans ce débat à l'invitation d'Addrynh et je l'en remercie. Je suis un proche de Toshio, l'architecte des grands cirques. J'ai occupé plusieurs postes de diplomatie importants. J'ai décidé de m'investir dans ce projet d'enregistrement. Je suis d'Hipparchus donc je suis Localselen mais je vis à Gassendi avec une femme Proselen. Je n'ai aucun lien de parenté avec Delca ni Addrynh. C'est un peu soudain comme arrivée. J'ai longtemps écouté vos dialogues. C'est un travail qui a bouleversé nos consciences, cimenté nos actes de parole.
Addrynh
Fode est toujours parmi nous. Peux-tu te re-présenter ?
Fode
Je suis la fille de Lica et Crooner et donc la petite-fille de Delca. Je suis acousticienne.
Addrynh
Merci à vous. Nous serons 4 cette saison pour poursuivre notre discussion.
À Gassendi, dans ces années-là, rien ne va pour le mieux dans nos relations avec les grands cirques depuis l'annexion de notre province. La négociation se durcit et nous constituons un maquis entre les zones habitées et la banlieue. Des collectifs entrent en résistance et des affrontements ont régulièrement lieu dans différents quartiers des cratères Gassendi et Billy.
Et puis ce fut l'embargo civil sur la ligne rejoignant Gassendi et Agatarchides à travers Mare Humorum. Cet axe est décisif dans la communication qu'il met entre Gassendi et les grands cirques. Du jour au lendemain nous nous organisons et plus aucune marchandise ne circule entre ces 2 points. Ce qui provoqua des difficultés pour toutes les communautés présentes dans les enceintes. Pour répondre à ce manque, je décidai de développer des points de culture maraîchère en dehors des cratères, sur la côte ouest derrière les rimae. C'est à partir des élevages et des agricultures côtières de Mare Humorum que se constituèrent nos maquis, dans les nouvelles forêts touffues issues du macrobiote. Je confie cette mission à 2 agrobiologistes d'origine suédoise, Skoll et Hati. Ils travaillent d'arrache-pied pour constituer des fermages et des métayages. Il était très difficile pour la Locale d'aligner des bataillons hors des cratères qui restaient, selon eux, des zones de non-droit. Ils tenaient tous les points sensibles d'un point de vue administratif et militaire dans les enceintes mais nous étions bien plus nombreux qu'eux. Ils n'ont tout simplement plus eu à manger et étaient bien trop méfiants de la nourriture qu'on pouvait leur fournir. Ils avaient l'habitude de s'approvisionner par Agatarchides mais l'embargo les a affamés dans notre propre cité. Ils ont mis en place des raids aériens déposant des vivres, des munitions mais nous parvenions à récupérer une partie de la cargaison en interceptant les colis en plein vol avec un seul de nos rares aéronefs, au-dessous des leurs. L'embargo coupait leurs 2 lignes de ravitaillement, celle par mer et celle par air car elles sont toutes deux situées à l'ouest. Par les terres, il faut faire le tour par les rimae de Mersenius. C'est une course de contournement longue et sinueuse, se révélant hasardeuse. Elles sont également contrariées par notre arrière-pays et constituent, de ce fait, nos premiers maquis mais aussi nos bases fortifiées, tenues par une armée autoproclamée de libération Proselen, l'ALP.
Delca
Les fortifications, ratifiées par le traité de l'espace, sont interdites sur la Lune.
Addrynh
As-tu déjà vu ce traité respecté par aucune des nombreuses communautés présentes ? Un peu comme les droits de l'homme, non ? Et puis, un cratère n'est-il pas déjà une sorte de fortification naturelle ?
Delca
Hum... Toutes les lois sont faites pour être contournées.
Addrynh
Suite à ce durcissement, 2 envoyés, sous la houlette de Sarped Khonsu, délégué général Localselen, très autoritaire, se sont déplacés sur les grands cirques pour nous rencontrer et trouver une solution. L'embargo est levé sur leurs passages et ils franchissent les ponts sans difficultés. Ils sont reçus sans heurts ni manifestations. Ils passent leur première nuit dans une bâtisse du centre de Gassendi, sécurisée par un dispositif léger mais bien présent. Le fait qu'ils soient là fut perçu comme une tentative de pacification et aucunes représailles ne furent à craindre. Nous nous réunissons le lendemain à huis-clos pour faire le point sur la situation, eux, moi, et Cynthia, une conseillère Proselen, revenue des maquis, dont le travail était de les coordonner.
Scheme
Bien sûr elle n'était pas présentée comme telle.
Addrynh
Comme souvent cela démarre sur la bonne volonté de parvenir à prendre des décisions allant dans le sens de tous. Cela commence à déraper un peu lorsque j'évoque le fait que nous n'avons jamais voulu que cette occupation se fasse. La population résidente n'avait toujours pas compris pourquoi l'armée Locale était là. Les diplomates avançaient l'impérieuse nécessité d'une intégration complémentaire. Selon eux, il fallait que nous nous rassemblions vers un objectif commun pour faire progresser l'unité sélène dans le bon sens. Ils invoquaient alors une série d'exemples comme la souveraineté et la puissance du parlement d'Hipparchus, nos difficultés à nous développer d'un point de vue économique, que nos infrastructures n'étaient pas aux normes et qu'il en allait de notre qualité de vie, que nous ne pouvions pas ne pas participer à la vie politique et sociale de Luna, que cela nous affaiblirait et nous mettrait en danger à moyen terme.
Delca
Bref qu'ils étaient là pour nous sauver quoi !
Addrynh
C'est un peu ça mais bien sûr ils ne l'ont pas énoncé comme ça. Ils étaient là pour nous aider à co-construire notre évolution et des propositions avaient déjà été avancées. Pour cela, le parlement était prêt à voter quelques milliards de budget. Et je crois qu'il l'aurait fait, ce qui jeta un trouble dans notre négociation. Il est vrai que notre situation n'était pas au plus fort. Notre acclimatation à la terraformation lunaire s'était faite de bric et de broc. Nos ressources de toutes sortes étaient parcimonieusement stockées et allouées selon une exigence que tout un chacun s'était naturellement mis à respecter.
Delca
Le rêve d'une société néolibérale.
Addrynh
Peut-être mais nous, on le ressentait plus comme une tradition anarchiste mais sans nous en revendiquer. Il y avait un formidable état d'esprit parmi nous et des comportements tout à fait respectueux les uns envers les autres. Je pense que cela était possible par le fait que nous étions une société peu démographique, disons, à taille humaine, presque primitive. C'était tout à fait étonnant pour nos curateurs. Nous n'avions pas de monnaie, aucune armée, pas de police, aucun politicien et tout fonctionnait à merveille. Nous avions trouvé un équilibre, précaire certes, mais nous étions tous assez fiers de ce que nous avions pu mettre en place avec si peu. Ils me firent remarquer que nous n'étions pas si autonomes que cela puisque nos relations extérieures trouvaient des points de chute avec différentes organisations que nous sollicitions régulièrement pour différentes denrées ou services. Ils n'y voyaient aucun problème. Il était normal de trouver des appuis. Il s'agissait pour eux de compléter ces ressources, d'officialiser une politique extérieure. Ce qu'il fallait comprendre c'était que, soit nous acceptions de collaborer, soit ils feraient en sorte que nos contacts ne se fassent plus. Ils avaient délicatement posé un ultimatum et je dus suspendre la séance pour réfléchir collectivement aux suites à donner.
Voici un extrait de la discussion que nous avons eue lors de notre 2e session.
Nous : « ici les gens sont plus occupés de terre que de guerre. Une vie quotidienne satisfaisant aux besoins immédiats, se loger, s'administrer, se défendre. L'idéologie nous intéresse moins que les sentiments qu'inspire une action et ses résultats. Nous vivons de peu et nous travaillons durement. Nous nous octroyons le droit d'être brutaux, avides, pratiques.
— Les grands cirques ne peuvent pas prendre le risque que sa société se réalise dans des directions dangereuses pour elle. Il faut que vous le compreniez. Nous prenons en charge le matériel des infrastructures, les routes, les câbles électriques, le chauffage...
— Que pourrait peser un ramassis de parasites avides de profit au regard des intérêts d'une grande nation en devenir, aussi petite soit-elle. Il faut comprendre les enjeux classiques de ce genre de situation : un groupe contre son chef et des groupes entre eux.
— La Locale est vue comme dispensatrice de ses vertus traditionnelles. Elle rassure. Elle est la chance de pouvoir survivre et d'envisager l'avenir.
— Oui, mais elle doit se faire discrète pour qu'on la respecte. Il ne suffit pas de créer l'abondance, il faut la transporter, la partager. L'abondance est toujours celle du travail, c'est-à-dire celui des autres. Ça leur appartient, ce n'est pas le vôtre. La violence d'une partie de votre population, désorganisée par votre influence, plaide auprès d'une autre partie de la vôtre pour notre autonomie. Don et contre-don entre société et État sont des rapports marchands, quelle qu'en soit sa publicité. Il ne faut pas toujours avoir à échanger avec les autres. L'omniprésence territoriale de la Locale est discutable mais son rôle dans notre histoire, non. Le passage d'un statut civil à militaire pour Gassendi a entretenu de mauvaises relations entre vous et nous, entre vous et entre nous. Nous étions un petit peuple uni et nous voilà divisés. La présence d'une coopération internationale, à votre solde, est élastique, suivant les circonstances.
— Un territoire non unifié ni gouverné de manière homogène, un peuplement peu uniforme, une population qui n'a pas de cohésion nationale, pour nous, ce n'est pas envisageable.
— L'histoire Proselen prend le pas sur l'histoire nationale. Et c'est bien ce qui vous effraie. Le danger des peuples bigarrés menaçant la culture d'excellence. Une assimilation/adaptation de l'identité Proselen vers la Locale et ceux qui résistent sont mis en situation d'exclusion, ça, pour nous, ce n'est pas envisageable.
— La Locale joue tout de même un rôle rassembleur.
— Le ciment Locale joue un rôle en apparence mais la disparité est bien là. Les ancêtres, c'est-à-dire nous, partirent de rien et leurs descendants arriveront de nulle part. Faudra-t-il partir pour rester fidèles à nos opinions ? Non. Qui sont les pirates ? »
Scheme
Il y avait aussi un couvre-feu. Tout le monde devait rentrer chez soi. Il n'y avait plus que des patrouilles Localselen arpentant les avenues. Plus ils progressaient dans leur installation et plus nos libertés se retrouvaient entravées pour des raisons à chaque fois de plus en plus étonnantes. Au début, ce qui était annoncé, c'était une fraternisation, une rencontre entre les 2 cultures de même souche. Il y en avait même qui se réjouissaient de cet amalgame. J'en étais ! On se disait que nous pourrions prendre le meilleur des 2 communautés et en fabriquer une 3e qui en serait la quintessence. Mais cela n'a fait que diviser un peu plus notre identité.
Delca
Mais toi Addrynh, quelle a été ta position, finalement ?
Addrynh
Je ne souhaitais pas ce mélange mais j'ai été pris dans un double jeu, à la fois dépendant de leur organisation mais aussi pris à partie dans la sécurité et le maintien de nos acquis. Ce double jeu a duré tant que leurs volontés restaient envisageables pour nous. Ils étaient là. Nous étions plus nombreux. Jour après jour nous reprenions du terrain sur nos habitudes. Nous n'étions pas contre le fait qu'il y ait un enracinement Localselen sur nos terres et cela malgré la façon tout à fait brutale dont ils s'y étaient pris pour nous gouverner mais semaine après semaine, soutenus par une large majorité d'organisations terriennes et Localselen, ils ont fini par calmer leurs ardeurs et s'est glissée l'idée d'une communauté mixte. On nous proposait même qu'une fraction d'entre nous aille s'installer dans les grands cirques, que nous serions accueillis et protégés, mais contre qui contre quoi. Et puis nous sommes allés trop loin dans nos contradictions. Je décidai, tout en maintenant ma position dans nos conseils mixtes, de favoriser des initiatives qui étaient prises dans le sens d'une résistance plus marquée, allant d'une volonté de retrouver notre totale indépendance. J'étais tiraillé par 3 tendances : la Locale, les Proselen et la tendance mixte issue de leur occupation.
Scheme
Il a commencé à y avoir des manifestations sur la place centrale de Gassendi allant jusqu'au port. Nous avons été furieusement réprimés mais aussi parce que ce jour-là, ils ont vraiment eu peur. Ils se sont dit que nous allions vraiment les renverser alors ils ont gazé et tiré. Il y eut 2 morts ce jour-là. Ce fut le début d'une insurrection qui a duré plusieurs mois.
Addrynh
Et ça, ce sont les vrais débuts des événements de Fresnel.
Delca
C'était un mélange des 2. N'oublions pas que cela se situe dans un environnement pris dans les prémisses de biosphérisation liée au cataclysme de 2026. C'est-à-dire la présence d'un brouillard toxique permanent recouvrant toute la surface de Luna depuis des dizaines d'années. Cette opacité évolue dans la qualité de son air à la rendre viable pour l'homme. Il y a progressivement un allègement des combinaisons et des masques de sortie mais un réel danger fracture encore fortement l'intérieur et l'extérieur du corps humain. L'accommodation de nos peaux aux conditions atmosphériques est la frontière. Les structures gonflables ayant servi de charpente à l'élaboration des dômes lactescents, faits de matériau composite issu de nos sols, restent les seuls lieux de vie, avec bien sûr toute la panoplie de promiscuité pressurisée : conteneurs, véhicules, tunnels...
Addrynh
Oui.
Delca
Lorsque nous nous installons à Cassini, nous avons un lourd passé proche de conquêtes. Il y a d'abord eu Gamma : la base, Delta : sa Lune et Mairan : le repli, puis Plato : la trêve et Cassini : l'avant-poste.
Fode
Les gorges de Vallis Alpes !
Addrynh
Nous reviendrons sur ces progressions importantes prochainement.
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