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S7E1 Mons Gruithuisen Gamma et Delta

Addrynh
La constitution d'un nouveau gouvernement provisoire commençait à s'entendre. À croire qu'il n'y avait que des gouvernements provisoires sur Luna. Il suffisait de proclamer une raison d'État suffisamment diffusée pour que sa véhémence réponde aux prétendues attentes politiques de tous les peuples présents. En réalité, ce qui se passait, c'était que chaque groupe constitué s'autoproclamait légitime d'exercer un pouvoir en son nom. Il suffisait d'être 10, même 5, pour s'attribuer des responsabilités politiques territoriales, de défense ou d'éducation. Les Proselen affirmaient leur identité, pourquoi pas nous ! Ainsi, il y eut toute une période où les déclarations d'indépendance se multipliaient. Chacun s'inventait des assiettes territoriales, des appareils étatiques et des obligations internationales, au nom du peuple, sans qu'aucune de ces conditions ne le permette. On quadrillait toute la surface de Luna en s'attribuant des responsables par secteur sans qu'aucun de ces responsables ne se rencontre pour en discuter ni même se déplacer. On s'attribuait des parcelles se juxtaposant les unes sur les autres virtuellement. Chacun se sentait chez lui partout où il le décidait et au nom de tous. C'était parfois drôle parce qu'il y avait des conditions et des régimes de signes n'appartenant qu'à ceux qui les vivaient. Ils s'affirmaient comme une volonté quasi divine avec des enjeux ne concernant que ceux qui les vivaient en leur cercle. Les contrepontistes d'Hipparchus avançaient des arguments issus de la musique dont l'harmonie tonale était le fondement des classes sociales tandis que les anciens prisonniers de Copernicus imaginaient une Lune qui ne soit plus qu'un fonctionnement carcéral idéal quand ce n'était pas chaque État-nation représenté au parlement d'Albategnius qui copiait-collait des instructions venant de leurs pays d'origine sur Terra et dont ils souhaitaient l'application à l'ensemble de la population. C'était un sacré bordel ! Dans cette basse-cour intense des grands cirques, la position Proselen sur Gassendi que nous avions décidée était le repli sur nous, d'autant plus suite à notre annexion par la puissance Locale. Nous étions occupés depuis quelques mois. Je devais constamment négocier des libertés qui nous coûtaient chaque fois un peu plus. Des ressortissants étrangers commençaient même à venir s'installer dans nos chalets. On nous disait que c'était du tourisme ! Mais laissons de côté pour le moment l'arrière-plan politique un peu nauséeux et reprenons la suite de votre fuite dans les eaux internationales d'Oceanus Proscellarum suite à cette occupation, accompagné par l'armée, et narrons vos premiers pas sur la Salamandre, si tu veux bien.
 
Delca
Nous sommes accompagnés et déposés le 3 octobre 2066 sur le site d'Aristarchus par 24° de latitude nord et 313° de longitude est. Nous sommes livrés à nous-mêmes dans un espace que nous ne maîtrisions pas du tout, sur une plage de lave finement broyée, avec des containers pressurisés pour toutes habitations. Au départ, nous étions un peu abasourdis par notre périple et durant plusieurs semaines nous ne faisions que nous remettre des événements que nous avions vécus, en aménageant du mieux que nous pouvions des conditions de vie acceptables. On ne se connaissait pas tous. Ce fut l'occasion de nous rencontrer et pour certains c'était la première fois. En particulier entre les militaires Localselen qui nous avaient suivis, et nous, les insurgés de Gassendi. Il s'agissait de comprendre les motivations de chacun. Pourquoi quitter la puissance et le confort de la Locale pour venir se terrer avec des inconnus sur un bout de terre soumis à des transformations très hostiles pour l'homme à travers un processus de biosphérisation ? À quoi pouvaient bien correspondre leurs attentes ? Que voulaient-ils ?
Je décidai de mettre en place un audit sur la durée de notre acclimatation et avec l'aide de quelques-uns nous procédâmes à des entretiens. Ils représentaient tout de même un tiers de nos troupes et beaucoup d'entre nous étaient méfiants. Désir d'aventures, déçu par la politique des grands cirques, choqué par l'intervention des Aérolithes, histoires personnelles, tous avaient des raisons tout à fait valables à nos yeux pour nous rejoindre. La suite de notre avancée nous prouva que devant les difficultés que nous rencontrions à progresser et l'hostilité de certains parmi nous envers eux, quelques-uns retournèrent leur veste, nous y reviendrons, mais au départ il était admis que nous les accepterions. Nous avions besoin d'hommes et de femmes comme eux, des militaires professionnellement endurcis dont les bras et le mental nous avaient convaincus. Craignant une contre-offensive Localselen, nous décidâmes de ne pas nous installer ici mais de traverser le bout de mer qui nous séparait de la Salamandre. Nous naviguâmes sans peine, lentement, surchargés en hommes et en matériel, dans le brouillard toxique des eaux grises, bien plus épaisses entre rupes Toscanelli et montes Harbinger que sur les mares, lié à un indice de pénétration moindre des dissolvants dans la barbotine dans cette zone escarpée. Puis nous traversâmes la bande de séparation entre Oceanus et Imbrium vers le cratère Gruithuisen. Après le passage du terminateur, le soleil perçant la fine et fragile atmosphère, on rentrait dans la zone des collines qui s'élevaient sans que nous puissions en voir les sommets. Et c'est un enchantement. C'est comme si tout concourait à nous montrer que nous avions fait le bon choix. La mer était calme, plus fluide, presque aucun son ne nous parvenait depuis l'atmosphère ténue. Le brouillard semblait s'écarter devant nous pour nous montrer le chemin. Nous accostâmes sur les rivages à pente faible montant vers le plateau de Gamma, mons Gruithuisen, à l'extrême pointe ouest de la Salamandre de Mairan. Certains eurent envie de quitter leurs masques et leurs combinaisons. Ils furent vite repris par les températures brûlantes du Soleil et par l'inhalation d'un air encore vicié par les rejets délétères. Sous la poussée des éruptions, c'est tout un pan de Gamma côté mare qui s'était effondré, offrant une dalle verticale que nous soupçonnions être d'au moins 1 000 mètres, et nous le verrons plus tard, à angle droit d'un sommet plat.
 
Addrynh
Qui n'est pas sans rappeler les falaises de Moher en Irlande mais avec un dénivelé multiplié par 10.
 
Delca
Nous avions immédiatement pensé qu'il s'agissait là d'un endroit stratégique pour nous, à la fois prévenir d'une attaque par mer, mais aussi pour faciliter les voies de communication avec Delta, l'autre monte, distant d'une dizaine de kilomètres. Nous imaginions déjà le téléphérique reliant les 2 plateaux.
Une fois posés, ce qui nous prit plusieurs jours, nous formâmes une équipe pour aller observer les alentours de nos plages et nous nous enfonçâmes à l'intérieur des confluents de lave les jalonnant. Ce n'étaient plus vraiment des laves brutes et épaisses comme nous en avions l'habitude et qui environnaient toutes les mares, mais une sorte de barbotine très fluide. Par contre, nous constatâmes, en avançant plus avant sur les bords de l'une des colonnes qui nous semblait la plus importante, un rafraîchissement progressif des textures devenant plus liquoreuses. Plus nous avancions plus cette aquosité devenait cristalline. Notre curiosité forçait nos pas et au fur et à mesure que nous balisions notre parcours l'excitation grandissait. Nous parvînmes à l'embouchure d'une entrée d'où s'échappait le flux. Il était impossible de franchir ce sas car le rejet occupait toute l'ouverture, comme un robinet ouvert. Nous décidâmes de poser ici un camp important et de poser des relais jusqu'à notre village de containers pour mieux aménager nos allers-retours. Et puis nous repartîmes vers le haut. La pente était par à-coups douce avec des passages plus raides mais ne représentait aucune difficulté majeure.
 
Addrynh
De la bonne randonnée quoi !
 
Delca
De quoi parles-tu toi qui ne sors jamais de Gassendi !
 
Addrynh
Il y a de formidables balades à faire dans notre arrière-pays, oh, l'aventurier !
 
Delca
Nous prenions le temps de découvrir notre lieu, notre maison. Combien de fois par la suite nous aurions à faire des allers-retours dans ces reliefs. Les massifs rocailleux se succédaient et nous recherchions les voies de passage les plus commodes pour transporter du matériel. La route la plus adéquate se fait au fond d'une large rainure dessinant comme un chemin partant de la plage et qui se terminait sur les rebords d'un cratère positionné sur le plateau. Ce couloir desservait une rivière de lave que nous avions longée par les bords. Arrivée sous le rebord, la rivière se divisait en multiples canaux qui allait se perdre dans les renforts du cratère. Nous suivîmes la piste du canal le plus large en gravissant les rejets d'éjecta. Nous tombâmes sur une barrière immense coupant les 2 côtés du rebord et laissant s'évader une chute de lave impressionnante. Nous fûmes choqués par l'incroyable démesure de cette dépression. Le souffle de la guirlande de rejets, au soleil, teinté par les prémices d'oxygénation ajoutait à ce spectacle de la nature un écho à tout ce que nous avions vécu depuis 30 ans. C'était là et cela ne pouvait pas être ailleurs. Certains d'entre nous sont à genoux en pleurs, épuisés par la montée, époustouflés par la cascade de feux s'étendant sur plus de 300 mètres sur une hauteur équivalente.
Il fallut que nous trouvions un passage pour nous hisser sur la lèvre. Nous imaginions, alors que nous nous engouffrions dans un dièdre, que ce que nous verrions dépasserait tout ce que nous avions pu voir jusqu'à présent. Quelques mètres encore nous séparaient du sommet et puis nous déboulâmes sur l'arête. C'est incroyable le contraste qu'il y a entre les longues heures d'ascension et l'immédiateté, juste après le dernier effort, des visions qui s'offrent à nous d'un seul coup. Le diamètre du cratère faisait moins de 2 km. C'était un petit cratère. Nous fûmes d'abord éblouis par le contenu de cette cuvette. Elle était remplie aux 3/4 d'une lave très claire, presque blanche, une sorte d'écume de lave. Nos yeux, derrière les visières teintées, s'habituaient progressivement à cette vision écarlate. Il y avait des petits tourbillons nous indiquant bien que c'était une source alimentée par les profondeurs. Et alors, nous avons compris tous en même temps. Il ne s'agissait pas d'un cratère mais... d'un volcan.
 
Addrynh
Un volcan est très exactement le contraire d'un cratère. Leur constitution se fait dans des directions opposées, par un ciel météoritique pour les cratères et par les sous-sols pour les volcans.
 
Delca
Nous étions stupéfaits. Il y avait des bouillonnements un peu partout, des bulles de gaz éclataient en gerbes asynchrones, des débris de roches basaltiques flottaient puis disparaissaient. Il y avait un mouvement circulaire, un courant jouant sur la poussée souterraine et son échappement vers la chute sous laquelle nous étions 2 heures auparavant. Le brouillard avait disparu tout autour de sa circonférence et, c'est assez curieux pour un volcan, mais la vue était claire tout autour de lui. Il y avait parmi nous certains ingénieurs ayant travaillé au processus d'acclimatation lunaire qui couraient partout. Je les entendais s'exclamer dans ma transmission : « C'est là ! C'est ici ! C'est un point de diffusion ! » Et puis, comme si notre présence y était pour quelque chose, un vent chaud nous environna, repoussant encore plus loin les nuages toxiques et, au-dessus de nos têtes, une éclaircie s'ouvrit au loin, à l'est, et nous aperçûmes très nettement un ciel bleu foncé et, signe d'une fine couche atmosphérique, quelques étoiles scintillantes dans la galaxie. Sous la lèvre, un large précipice s'ouvrait directement sous nos pieds comme nous le soupçonnions, totalement vertical. Nous apercevions les bords mouvants d'Imbrium cerclant le front de mer et plus d'une dizaine de kilomètres à l'est du détroit séparant l'une des baies d'Imbrium d'Oceanus : les contreforts de Gruithuisen Delta sous le terminateur. Rarement il nous avait été permis de voir aussi loin depuis longtemps. Nous étions juchés sur une terrasse dominant à plus de 1 000 mètres un horizon que l'on soupçonnait plus qu'on ne le voyait et de l'autre côté un lac de lave attiré par une chute s'éclatant plus bas en cascade. Cela faisait 2 heures que nous étions là mais c'était comme si nous venions d'arriver. C'est alors que je vis l'un de mes camarades, assis en tailleur, desceller son casque, l'ôter et le poser face à lui, ses mains à plat sur la régolithe. Je criai en courant vers lui. Il me regarda et sourit. Nous nous regroupâmes et, un à un, nous retirâmes notre filtre facial. Pendant plus de 10 minutes nous conversâmes à l'air libre de la façon la plus joviale que je n'aie jamais connue. Puis des toussotements et des rougeurs aux visages nous firent remettre nos protections. Nous redescendîmes par où nous étions venus d'un pas que la fatigue avait oublié, remplis de cette joie toute particulière que l'on ressent au retour d'une ascension.

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