Delca
L'affaire fut réglée en quelques heures et plus rien ne s'échangea entre nous et le reste du monde jusqu'à notre arrivée sur Luna. Lica et moi fûmes déférés et conduits en fourgons séparés jusqu'à l'aéroport Roissy–Charles de Gaulle. La dernière fois que nous nous vîmes, ce fut à notre arrivée à l'astroport du centre spatial Kennedy de Cap Canaveral, dans l'État de Floride. Des regards inquiets, éperdus. Je lui avais lancé un cri de loin avant que l'on ne me bâillonne. Nous n'avions aucune idée de ce que nous allions devenir. Je fus harnaché au centre d'une cellule capitonnée, sur un siège inclinable.
Addrynh
À l'époque, il n'y avait pas encore les systèmes aéroportés actuels. La microgravité lunaire jouant un rôle facilitateur dans les envols et l’aérostationnement ayant beaucoup évolué, les pistes ont été remplacées par des aires de décollage. Il y en a un peu partout dans l'enceinte de Clavius. Une immense ouverture de gare accueille les passagers au versant nord du piton, à sa base, sur de massives plateformes. On y est conduit en aéroglisseur, sorte de métro aérien. Il relie les différentes plateformes du piton et l’enguirlande d’une certaine manière. Plusieurs lignes au sol partent se perdre à chaque extrémité du piton, à l'intérieur du cratère. Différents petits centres urbains — parfois uniquement quelques abritations troglodytiques ou des hangars — clignotent de leurs feux. Il y a désormais des vols réguliers entre la Terre et la Lune. Un tourisme s'est développé petit à petit, mais nous y reviendrons.
Delca
Je sus que nous quittions l'atmosphère lorsque, après m'avoir libéré de mes sangles, mon corps se suspendit légèrement sous l'effet de la gravité nulle. J'étais retenu par mes menottes aux pieds et je ne pouvais pas me déplacer. Quelques minutes auparavant, assis sur mon siège relié à une banquette en métal encastrée dans les plaques rivetées de ma cellule, étourdi par la poussée du décollage, mon sang n'irriguait plus que ma tête. J'avais eu des vertiges. Des lueurs bleutées s'étaient imprimées dans mon œil, et je les voyais.
Addrynh
Hum... L'effet Čerenkov. Des rayonnements plus rapides que la lumière traversent le blindage jusqu'au cerveau et impriment l'humeur vitrée de l’œil. Et tu n'as pas eu des nausées ou des maux de tête ?
Delca
Si.
Addrynh
Mal de l'espace dû à un dérèglement de l'oreille interne. Typique des space cowboys débutants.
Delca
Un tout petit hublot me permettait de visionner ma progression. Il m'était impossible de distinguer quelques parcelles terrestres et seul un dégradé de couleur passant d'un bleu à un noir sans étoiles me fit comprendre que nous avions basculé dans l'espace extra-atmosphérique.
Addrynh
Il faut une vitesse de libération d’environ 30 fois celle du son pour s’arracher à l’attraction terrestre (plus de 11 km/s contre seulement 2,4 km/s sur Luna). L'appareil décrit une hyperbole d’un quart de circonférence autour du globe à partir de son point de départ avant de sortir. L’heure de départ est importante, car la sortie de l’atmosphère doit s’aligner avec la direction de l’astre. Il vaut mieux éviter de passer par Vénus pour aller sur Luna ; ensuite, il faut suivre une partie de l’orbite solaire pour récupérer l’attraction lunaire.
Delca
Ce qui me fit sentir que nous quittions l'atmosphère, ce fut aussi un changement de régime dans le moteur : un ronronnement différent, plus étendu, plus rauque, plus lourd, plus bourdonnant. Une rondeur toute différente du vrombissement puissant du décollage. Et puis tout se stabilisa. Si le décollage et la sortie étaient un cri strident, la conduite en zone cosmique était un râle guttural permanent, comme un « r » prononcé à l’espagnole.
Addrynh
Un premier arrimage se fait à la station Mir pour un ancrage et le transfert d’une partie de l’appareillage d’origine vers un module de tractage plus petit pour voguer dans l’innerspace. Ensuite, tout est plus facile : l’attraction est toujours présente mais diminue jusqu’au point neutre d’équilibre entre les deux stations, avant de basculer vers Luna. Ce point neutre se trouve à 40 000 km de la Lune, donc à environ 350 000 km de la Terre. On l’appelle le point de Lagrange. C’est pour cette raison qu’à cet endroit se trouve la deuxième station, communément dénommée « Toupie », car son architecture est faite de deux disques oblongs superposés disposant, en leur centre, d’une aire d’accostage où s’engouffrent les modules. Stabilisée, elle n’est prise dans aucune des deux attractions. Nous reviendrons sur les différentes utilités de cette station.
Delca
Le voyage dura plusieurs jours terrestres. Je ne me souviens plus très bien.
Addrynh
Entre le décollage terrestre et les deux arrimages, oui, cela prend plusieurs jours, car il y a de l’attente entre chaque station pour reconfigurer chaque départ. Apollo 11 n’avait mis qu’une soixantaine d’heures, mais le voyage était direct.
Delca
Mon rythme était calé sur celui de mes plateaux-repas. Une fois toutes les… je-ne-sais-plus-combien, on me sortait de ma cellule pour que je puisse me dégourdir les jambes. Je longeais, d’une brasse maladroite, des couloirs encadrés par deux uniformes plus habitués à ce type de déplacement, et j’arrivais dans un hall pressurisé. J’étais seul, et je faisais mes exercices de souplesse. Je pouvais courir et suer un peu, puis on me raccompagnait.
Addrynh
L’exercice physique est essentiel en impesanteur ou en pesanteur artificielle. En apesanteur, il faut se relaxer. Ce sont les muscles fléchisseurs qui prédominent au détriment des extenseurs, car les jambes se mettent spontanément en demi-flexion, comme dans une piscine.
Delca
Il y avait de larges baies vitrées où je ne voyais rien d’autre que l’infini cosmos. Je posais des questions, mais on ne me répondait pas. Et puis j’eus la visite d’un officier médecin qui m’expliqua que nous allions bientôt arriver sur la « Toupie » pour changer de véhicule. Il me fit une prise de sang et m’ausculta. Tout semblait ok. Il m’installa un garrot à la cuisse…
Addrynh
Pour lutter contre le transfert liquidien, des bracelets — sortes de « garrots-baudriers » — peuvent être apposés sur le haut des cuisses, puis desserrés progressivement.
Delca
On me débarqua sur une plateforme immense où d’autres engins stationnaient. On me fit patienter quelques heures, je rembarquai à bord d’une navette plus petite. Je n’avais pas revu Lica, et personne ne me répondait. C’est dans la navette m’emmenant que j’eus un entretien avec un agent. La pièce ressemblait à un petit bureau, et une vitre donnait sur le vide. Luna m’apparut brutalement dans toute sa masse. Aussi près que l’horizon lointain. Immense. Je la voyais nettement se rapprocher. Je visualisais de plus en plus sa surface grise et boursouflée. Je n’étais pas placé dans un angle me permettant d’apercevoir la Terre. J’étais fasciné. J’en avais entendu parler, mais jamais je n’aurais cru, un jour, pouvoir approcher un cratère lunaire à bord d’une navette spatiale. Je restai scotché, le front à la vitre. Je sentai les vibrations de l’appareil résonner dans mon crâne. J’avais, en ces instants, oublié les raisons de ma venue. Je me délectais d’un décor inédit.
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