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S2E1 15 ans après




Addrynh
Après avoir écumé les Alpes, mais aussi d'autres destinations montagneuses plus exotiques au Canada, au Chili ou au Tibet, tu opères une transformation dans le pilotage de ta life. Une réorientation en des objectifs que tu as mis 15 ans à appréhender.

Delca
Autant de temps qu'il me fallut pour agir en un sens sans que les raisons de ce sens ne me soient connues. J'avais simplement entendu ces quelques instants de révélation qu'Eva avait eu sur son lit de mort et j'en avais fait une incantation objectivée, mon oracle, une mission si essentielle à accomplir qu’il ne pouvait plus en être autrement pour moi. Rien de comparable n'avait jamais traversé ma vie autant que cette puissance mystique. Je ne savais d'où lui était venue cette idée, je savais uniquement que c'était ce que je devais faire. C'était comme si on ne m'avait jamais demandé autre chose à faire dans ma vie que ça : fondre ses cendres en une boule d'émail. 

Addrynh
Que décides-tu de faire à ton arrivée à Paris ?

Delca
Récupérer l'urne funéraire de ces putains de cendres et retrouver Lica, ma fille. Il me fallait donc un plan. Il était hors de question de négocier avec Iwan, qui de toute façon était très difficile à rencontrer. Calderón et lui, à ce moment-là, étaient devenus des apparatchiks du sport international, ce qui m’arrangeait fort bien pour mes recherches. J’étais toujours, selon Iwan, le fautif responsable de la mort de sa sœur, plus que jamais, même 15 ans après. Jamais je n’ai pu approcher Lica ou communiquer avec elle. Elle ne me connaissait même pas. Et je ne sais par quelle ruse Iwan avait maintenu Lica dans l’ignorance.
J’allais donc faire des repérages au cimetière du Père-Lachaise, seul, où Calderón, bien des années avant, m'avait dit qu'elle reposait. Au sein du site cinéraire, je recherchais l'emplacement 6177. Il n'y avait rien d'autre qu'un nom, un prénom, une date de début et une date de fin. Pas de photos, pas de fleurs, pas d’épitaphe. La fenêtre tombale n'était qu'un scellé de béton gris. Je fus touché. Je restais un long moment prostré, debout, la tête penchée et les yeux fermés. Puis, je fis le tour des murs d’enceinte du cimetière et finis par trouver une possibilité d'entrée par effraction. Au 129 rue de la Réunion, porte de la Réunion.
Il a fallu que j’attende la nuit pour agir. Elle vint et je remontai la rue. Elle finissait en cul-de-sac sur le portail fermé donnant sur le cimetière. Il me fallait pénétrer dans la résidence attenante à l'enceinte extérieure du cimetière. Une lourde grille m'en empêchait. Le bouton-pressoir d'ouverture, à l'intérieur du couloir, se trouvait à 4 ou 5 mètres de la porte. De mon sac, je sortis et dépliai une canne à pêche au bout de laquelle j’avais disposé un cylindre en acier avec du gaffer pour avoir un poids suffisant afin d'appuyer sur l'interrupteur. Je m’exécutai la langue retroussée, le buste bien penché en arrière et le manche calé dans l'entrejambe. Je dus m'y prendre à plusieurs reprises pour enfoncer la touche. La porte finit par buzzer et je la poussai d'un pied. Le corridor était assez court et donnait directement dans un petit jardin central. Je rentrai dans un couloir avec des portes d'entrée de chaque côté. Au fond, un vasistas où je m'engouffrai sans peine. Je me retrouvai au pied du mur d'enceinte. Un bon mètre le séparait de celui de l'immeuble à 3 étages où s’encastrait une échelle rivée à sa façade. Je la montai et me retrouvai sur le toit plat où des graviers crissaient à chacun de mes pas. Personne ne m’avait calculé.
Mon plan était simple. Je m’étais muni d'une corde que je portais dans un sac à dos. J’entourai un pilier avec cette corde et projetai le reste derrière l'enceinte ainsi que mon sac. Le tout tomba sur l'herbe sans faire de bruit. Ça, c'était pour le retour. Je remonterai le mur en faisant attention aux pics retournés vers le bas. Avec patience, je pourrai les surmonter. Mais pour l'aller, il fallait sauter avec élan du rebord de la résidence pour atterrir de l’autre côté dans le cimetière. Il y avait un bon mètre séparant les 2 murs et 4 bons mètres de hauteur derrière le mur d’enceinte. Il me fallait sauter suffisamment loin derrière pour retomber dans un petit bosquet distant de 3 mètres du mur que j’avais repéré dans la journée et qui ferait un excellent tapis de réception. Je souris bêtement. J’échauffai consciencieusement mon corps. Un saut, un seul, et je pouvais y laisser ma cheville ou la peau de mon cul sur ce mur. Je me remémorais les compétitions d'athlétisme au collège lorsque j’avais 12 ans. Le saut en longueur était l'une de mes spécialités. Le secret était de bien jeter les bras et les jambes vers l'avant dès le départ du saut, en gardant le buste bien droit pour retomber debout. Pas question de se jeter la tête en avant pour finir en roulade, car à 5 mètres de hauteur, la roulade sur les épaules ressemblerait à un œuf frais s'écrasant malencontreusement sur du carrelage. Non, il me fallait retomber sur mes jambes, first, puis roulade. Je pris mes marques depuis le rebord et reculai. Je n’avais en tout et pour tout que 6 ou 7 mètres de course d'élan avant de prendre appui sur le rebord. Il fallait aussi que je pense à sauter suffisamment haut pour aller par-dessus les pics (qui étaient tournés vers le bas et à l'intérieur, ce que je trouvai étrange puisqu’il me semblait plus évident pour d’éventuels maraudeurs d’avoir à rentrer plutôt qu’à sortir, mais bon, les subtilités du mobilier urbain... ). Je me hissai plusieurs fois de suite sur la pointe des pieds et regardai fixement un point au loin dans la nuit. Je me tapai les cuisses et fis rouler mes doigts. Je fonçai. Je n’avais droit qu'à un seul saut.
J’avais plutôt bien sauté. Même un peu plus loin que prévu, toujours dans le bosquet. Cela adoucit ma chute et atténua mon bruit. Je finis ma course en roulé-boulé devant une tombe. Je respirai et m'assurai que tous mes organes étaient bien en place. Je me relevai et, de ma mini-torche, j'éclairai la tombe : Dr Abdul Rahman Ghassemlou, dirigeant kurde assassiné le 13 juillet 1989 à Vienne. En dessous, cette épitaphe : « Mort pour la liberté du peuple kurde, mort pour le Kurdistan. »
Je ramassai mon sac et continuai mon trajet, scrutant le premier carrefour à la recherche d'un gardien. Je remontai le long des tombes plutôt que le long de l'avenue transversale n°2, en parallèle. Avenue Pachod, personne. Avenue Carette, personne. Avenue Greffülhe, personne. Avenue Aguado, personne. Je traversai la dernière allée et me calai le dos au mur à gauche de l'entrée du grand carré formant le site situé au cœur du cimetière. Je lançai quelques regards vers l'intérieur. Pour continuer, il me fallait échapper à la vigilance des gardiens et des caméras de surveillance. Il me faudrait 5 bonnes minutes en étant exposé à découvert devant l'orifice funéraire pour en dégager l'urne après avoir descellé le mastic. J’avais repéré un gardien faisant sa ronde. D'abord un tour à l'intérieur du carré, puis un tour à l'extérieur. Il y aurait forcément un moment où il passerait devant moi.
Je m’avançai à l'intérieur du carré le plus tranquillement du monde au moment qui me semblait le plus approprié (c'est-à-dire dès le départ du gardien pour sa ronde). Il fallait tout de même que je fasse vite. Je me retrouvai devant l'emplacement. Forcer les contours mastiqués de la case du columbarium avec un crochet pointu m'a pris 10 minutes. Le mastic partait bien et, au bout de 5 minutes de grattage, la dalle commença à bouger. Mais des éclairages plus puissants que les réverbères s'étaient mis à éclaircir soudainement tout le carré. Je redoublai mes efforts et fis s'effondrer le marbre vers l'intérieur. Au fond, l'urne funéraire m'attendait. Je la fis glisser sans peine vers moi. Puis, laissant tout en plan, je déposai l'urne à l’intérieur de mon sac et l'enfilai sur mon dos. Au même moment, 2 gardiens sortirent par l'entrée du carré. Je partis à tout rompre le long de la transversale n°2, descendante. Derrière moi, l'un des deux me suivait. Je n’avais que 15 ou 20 mètres d'avance. Sur le parcours, je vis certaines caméras me suivre en pivotant dans ma trajectoire. Des lampadaires s’éclairaient progressivement en remontant tout le long de l'avenue. Pourvu qu'il n'y ait personne en bas. Mais ce que je redoutai se présenta face à moi à 100 mètres : 3 hommes en uniforme firent barrage pour remonter l'avenue maintenant toute illuminée. Je me sentis pris au piège dans un étau. Les gardiens avaient ralenti. Plus ils se rapprochaient et plus ils se méfiaient. De leur talkie, ils échangeaient quelques avis : « Qu'est-ce qui lui prend, il s'est couché d'un seul coup, c'est un malade ce mec.
- Ok on s'approche doucement et on l’interpelle.
Dans ma tête tout se brouillait. Je ne savais plus où j'en étais et pourquoi je faisais tout ça. Eva, Lica, Iwan, tout se mêlait en un maelström de mauvaises sensations. Je m'étais rempli en quelques secondes d'une immense fatigue. J'avais les yeux clos. Tout ça me semblait complètement insensé. Pourtant je savais au fond de moi qu’il fallait que j’aille jusqu’au bout. Tout allait si vite. J’étais complètement essoufflé et plein de stress. En fait j'avais peur et je ne contrôlais plus ma terreur. C'était venu comme ça, sans que je ne puisse rien faire. J'étais juste terrorisé.
Les gardiens m'encerclèrent sans m'approcher et m’ordonnèrent de me redresser. J’étais très concentré. Un genou à terre. Je me grattais le menton. C’était le moment ou jamais de sortir ma prise fatale. Mon arme secrète en cas d’extrême complication de la situation. Celle dont j’avais tant répété le mouvement qu’il en était devenu aussi naturel que de tourner la poignée d'une porte. Je l’avais baptisé « Dernier ressort » : un bond où mes 4 membres venaient frapper 4 points d’équilibre précis. Un mouvement partant d’en bas et se déployant vers le haut dans une grande ouverture, un jaillissement. Sternum, gorge, tempe, genou. 4 coups dans la même pulsation. Un tempo spécial complexe. Et ce fut comme si j’avais préparé ce moment-là toute ma vie. Un carton total. Une lame qui brille. Les 4 hommes tombèrent d’un coup. Je me redressai et courus vers le mur d'arrivée, pas si loin. Je repris la corde qui pendait là et remontai le mur, mon corps en équerre à angle droit au niveau du bassin, le mur en hypoténuse. Je pris le temps de ne pas me blesser sur les pics et me hissai sur le rebord avant de sauter. 
Il n'y avait pas encore à cette époque de système généralisé de surveillance et aucune caméra ne m’avait suivi à la sortie de l'immeuble. Quelques instants plus tard, je fus sur les boulevards et rentrai tranquillement à mon hôtel.
Dans ma chambre, je déposai l'urne sur ma table. Elle était chaude. Oui. Pas brûlante, mais suffisamment chaude pour me paraître anormal. Lorsque je dévissai le couvercle, une fumée de condensation s'éleva. J’étais stupéfait, trop harassé pour chercher une explication. Je la refermai et m'allongeai tout habillé sur mon lit. Je tombai directement dans un sommeil profond et noir comme une nuit sans lune.

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