Scheme
Il nous faut encore plusieurs heures avant de nous décider à
sortir de notre abri. Les heures précédentes ont été intenses et celles à venir n'en présagent pas moins. Aussi, pour ne pas continuer abasourdis, et puisque nous en avons l'opportunité, nous décidons de prendre un temps de repos significatif. Significatif ne veut pas dire que nous restons là à attendre que nos motivations reviennent. Significatif, ça veut dire que nous réfléchissons à la suite en construisant un plan ensemble.
Fode
En sachant très bien qu'il ne sera jamais respecté.
Scheme
Peut-être, mais il vaut mieux trop prévoir que pas assez. Nos choix d'adaptation n'en seront que plus sûrs. Nous faisons donc plusieurs allers-retours jusqu'à l'orée du Carré vert pour trouver un moyen de le traverser. Pour cela, nous suivons les indications de Mjesec. Nous remontons un parcours très long alternant escaliers et coursives, traversant 2 autres locaux de maintenance. L'orée du Carré est presque un endroit paradisiaque où se rencontrent l'acier et la végétation en un dégradé finissant dans un vert aux nuances de plus en plus intenses. Au sol, les grilles des rampes se mêlent aux mousses et aux racines apparentes. La symétrie des parois du conduit disparaît sous la folle végétation. Un souffle de fraîcheur nous pique les sinus dès notre passage au dernier sas. L'acoustique prend de l'ampleur et déjà, des picotements, des petits sons stridents, des basses imperceptibles mais présentes se font entendre. Nous ne sommes que sur son palier mais la flore prend déjà possession de nous.
Fode
Comment allez-vous bien pouvoir traverser ce mur de vert et progresser en son sein ?
Scheme
Avant cette question, il y en eut une autre. Comment allons-nous transporter Mjesec ? Sa jambe va mettre plusieurs mois terrestres à se rétablir et nous devons bouger dans un environnement hostile pendant longtemps. La solution est vite trouvée. C'est Ielle. Érinis trouve un ordinateur portable dans l'une des armoires d'un abri. Elle parvient à le brancher sur Ielle et à faire des opérations dessus. Elle n'a pas la possibilité de se connecter au réseau et elle n'a pas de sauvegarde disponible. Elle doit tout programmer depuis le début sans aucuns snippets ni support ia. Elle y passe tout son temps et nous devons la rappeler à l'ordre pour qu'elle mange et dorme un peu. Elle s'est isolée avec Ielle dans un débarras de 5 m² où elle passe son temps à coder. Ça n'est pas toujours très joli à regarder, surtout quand la transition entre les 2 formes est à l'équilibre. Je te laisse imaginer. Nous devons attendre qu'elle finisse avant de pouvoir partir. Cela dure une demi-lune, mais le résultat est là. Ielle avait les traits d'une jolie jeune fille en rentrant dans le cagibi et lorsqu'elle en sort, elle s'est transformée en une sorte de… poney.
Fode
Un poney !
Scheme
Oui, un mélange entre un poney, un âne et un gros rat, un animal de trait quoi. Elle avouera ne pas avoir trop bien réussi la tête qui fait un peu de peine à voir, faute de temps, et qu'elle s'est vue pour régler son pas à 4 temps. Pas de trot et encore moins de galop, que du pas, mais le principal est là. Mjesec s'installe sur son dos profilé comportant une assise confortable avec un accoudoir et un repose-pied pour sa jambe.
Fode
Du sur-mesure.
Scheme
Quasiment. Comme un prince sur son trône, Mjesec s'installe et nous faisons des essais cahin-caha en allant et venant jusqu'à l'orée du Carré. Cela fonctionne à merveille ! Nous nous préparons à partir. Ielle est également équipée de larges poches sur ses flancs nous permettant de transporter de la nourriture et du matériel, en plus de sacoches que nous lui rajoutons autour de son long cou. Il y a une chose qui nous décide à partir. La forêt est assez touffue et nous ne savions pas par quel bout commencer. À la machette, nous avions progressé sur plusieurs dizaines de mètres pour nous faire une idée et trouver un départ. Après plusieurs essais, nous trouvons un endroit qui va nous décider : des rails. Au sol, après avoir débroussaillé une partie de l'orée, nous tombons sur un petit heurtoir en béton, rongé par le lierre, avec, dans son prolongement, 2 rails partant plus avant sous la broussaille. Cela nous fixe un point de départ. Nous allons suivre ces rails. Mjesec nous explique qu'il s'agissait d'une voie pour transporter différentes choses à travers ce qui n'était encore qu'une pampa avant de devenir une jungle dense. Des semences, des motoculteurs, des arroseurs, tout un tas d'outils pour fertiliser l'espace. Et puis la flore a fini par s'installer et prendre le dessus sur son traitement pour se développer elle-même, n'étant plus que contenue sur ses bords, décalquant ainsi ses frontières.
Fode
Vous êtes partis. La progression n'a pas été trop difficile ?
Scheme
Elle le fut. La végétation formait une barrière dense qu'il fallait hacher pour pouvoir avancer. Pas tout le temps, il y avait des passages plus clairs où nous pouvions marcher en ne faisant que nous baisser ou contourner un obstacle, et parfois sur plusieurs kilomètres. Il y avait une oscillation permanente entre l'obscurité et la lumière. Toutes les couleurs et les formes apparaissaient et disparaissaient très vite.
Fode
C'est un peu toujours la même question, mais, dans cet environnement, comment étiez-vous éclairés ?
Scheme
La nature est formidable. Elle pourvoit à tous les besoins. La nanobionique végétale est faite de composants incandescents, des nanoparticules d'aluminate de strontium. Les plantes sont capables d'absorber et de stocker la lumière visible et ultraviolette, puis de la libérer lentement sous forme de phosphorescence. D'abord développées en laboratoire, des graines utilisées pour enrichir l'espace sont disséminées un peu partout sur le territoire. La luciférase, l'enzyme produite par les lucioles, est combinée avec d'autres éléments pour faire étinceler la plante. La lumière produite est souvent bleue ou verte, car ce sont les couleurs les plus visibles dans les forêts denses. La fougère minéralisée est l'une des plantes les plus célèbres. Elle apparaît comme un ruban lumineux. On retrouve aussi la mousse des cavernes, illuminant des secteurs entiers. Mais le clou du spectacle, c'est le champignon bioluminescent Mycena chlorophos.
Fode
Ah ouais quand même !
Scheme
Attends, je me documente avant nos séances, ma grande ! Nous finissons par nous fondre dans la nature. Le rythme biologique lunaire n'est pas respecté ici. Il fait nuit et jour selon les ordonnances de l'environnement. En fait, il ne fait jamais complètement ni nuit ni jour. C'est un jeu de contrastes en continu, un aléatoire d'ombre et de lumière jamais totalement achevé. Cela transforme perpétuellement les reliefs du parcours en une myriade de directions, ce qui est assez perturbant. Mais il y a toujours un halo plutôt clair ou sombre, comme un soleil nuageux en plein jour ou une lune pleine la nuit vue de Terra. De grosses fleurs s'ouvrent sur notre passage, secrétant un liquide luisant. Des scintillements brusques et mouvants, des paillettes circulant en suspension. Cet enchevêtrement de halo oscillant du noir au blanc couplé au staccato des éclairs fugaces provoque des sortes d'éclipses partielles permanentes. Nous progressons dans une toupie luminescente projetant ses dessins sur son propre mur. Nous passons du jour à la nuit en quelques secondes. Tout cela nous semble artificiel au début, comme un décor. Et puis on s'y fait. Érinis est derrière. Ielle transporte Mjesec. Je suis devant. Parfois, Érinis me rejoint devant pour m'aider à me frayer un passage. Une fois passé le premier duvet, cela ressemble pas mal à une longue marche bucolique à travers des paysages fascinants. Des sources s'écoulent et chutent sur plusieurs kilomètres de hauteur. Le son est une syncope de différents bruits avec de très fortes dynamiques entre eux. Des attaques très brèves, des craquements sourds couvrent un long sustain dans les aigus. Tous les 28 jours, le soleil nourrit le carré durant une heure. Sa lumière rejaillit dans toute la structure. Un puits de soleil descend du ciel. Ses faisceaux rebondissent en mille éclats sur des surfaces réfléchissantes. L'éclairage est digne d'une pièce de musique sérielle. Aux vallons d'opales surgissent des clairières sauvages. Mille feux tournent autour des plantes et des troncs. Pas d'araignées géantes, pas de rats-éléphants. Nous passons sous des tunnels de verdure. Nous longeons des rebords portant au loin sur des entrelacements de racines immenses. Il y a constamment des jonctions possibles, d'autres routes à prendre sur d'innombrables branches. Parfois, nous faisons une pause sur le haut d'une colline pour voir à perte de vue des champs de bambous ou des marécages. Des traverses en matériau auto-biodégradable ont été posées pour quadriller tout le Carré et permettre à la végétation de s'y accrocher pour se développer. Ce quadrillage de piliers végétals forme le squelette du Carré. Il a dessiné le paysage que nous traversons. Rongé par la flore, il s'est effilé pour craquer sous son poids, laissant apparaître d'énormes rondins balafrant le paysage. On croirait des carcasses d'immenses mammifères préhistoriques, des squelettes de baleine abandonnés dans un désert qui fut autrefois une mer. Eh bien non, ce sont les armatures de base. Nous sommes déjà partis depuis plusieurs centaines d'heures. Nous avions campé 3 fois. Il y a des petits aménagements pour faciliter notre passage, des consolidations, des via-ferrata, qui nous font dire que des hommes sont venus jusqu'ici.
Fode
La garde-forestière ! Il y a donc bien des hommes et des femmes qui vivent dans cette forêt ? Ce n'est pas une légende ?
Scheme
Hum... oui... mais pour parler de ça, le moment est venu de traiter un bien triste événement. C'est l'enregistrement que j'ai fait d'Érinis qui est le plus intéressant sur ce sujet. C'est elle qui le voulait. Pas uniquement parce qu'il est poignant ou que Mjesec fut son compagnon, mais aussi parce qu'il est sensé, compact. Elle raconte l'essentiel.
« Nous avions passé la 2e lunaison depuis notre départ de l'abri de service. Tout se passait très bien. Bananes, orchidées, fleur de Pâques, arbre à caoutchouc, broméliacées, cacao, héliconie. La course vers la lumière, c'est incroyable ! Des serpents transgenres, des tigres bilboquets, des singes biomécaniques, j'ai même aperçu des sortes de gros nano-mammifères de la corpulence d'un éléphant de la même génération qu'Ielle, mais certainement pas le même modèle. Nous avons pu nous approcher de plusieurs d'entre eux. Ils ont pu échanger des informations avec Ielle. Ça nous a été très précieux pour anticiper nos déplacements, choisir nos chemins, éviter certaines emmerdes. Par exemple, cette zone infectée de limaces carnivores pouvant se rendre invisibles aux yeux d'une personne qu'elles ont choisie. Souvent, ces bestioles chassent ensemble. On ne peut rien faire. Le seul truc, c'est qu'elles sont très lentes. Pour cela, elles interviennent lorsque l'on dort. Heureusement, il n'y en a que dans certaines régions que nous avons pu éviter. C'est Ielle qui nous guidait entre ces passages délicats. Nous restons sur nos gardes, mais nous sommes émerveillés par le spectacle. L'aigle trompette, le faucon réclame et la chouette hulule. Nous avions basculé dans un monde de rêve. On ne se voit pas, croit-on chacun, mais on se surveille. Par contre, on a clairement ressenti une évidence : tant que nous restions sur nos rails, nous étions un peu plus en sécurité qu'en dehors. Le chemin allait en serpentant. Parfois très entrelacé, parfois moins, mais il nous apparaissait de plus en plus évident que ces routes étaient empruntées régulièrement. Pourtant, nous ne croisons personne. La marche est tout de même bien fatigante. La pente est raide. Il y a des passages difficiles pour Mjesec qui doit descendre d'Ielle pour passer séparément. Il faisait des blagues sur le fait d'être assis pendant que nous marchions péniblement, tantôt empreint de cynisme, tantôt d'autodérision. Nous ne cessions pas de nous émerveiller des courbures que prenait la nature sauvage. Une succession de tableaux romantiques et impressionnistes, parfois juste des polychromes si nous plissions les yeux, surtout lorsqu'on se rapproche du puits de lumière au centre du cône inversé. La lumière, par sa vivacité, aplatissait tous les reliefs. Mjesec prenait des photos. Il faisait des selfies. Ça a même énervé Ielle qui s'est cabrée et il est tombé au moment de la prendre. On ne l'a plus entendu après ça. Nous nous arrêtons régulièrement après plusieurs heures de marche pour nous reposer. Nous ne faisons pas de feu. Nous nous encerclons d'une clôture électrique pour nous protéger de la faune qui s'approcherait un peu trop de nous. À un moment, nous avons élevé notre camp au bord d'un étang suspendu. Des margelles formaient des étages dans lesquels s'écoulaient, par des chutes, les flots. Sous un gros arbre, une sorte de chêne, le sol formait un terre-plein sur l'un de ses côtés. Nous nous posons là. Mjesec exige qu'on lui prépare la meilleure place. Je ne sais pas si c'est parce qu'Ielle l'a fait tomber, mais depuis une dizaine d'heures il est très agressif envers nous. Ensuite, il a voulu qu'on l'aide à se laver sur les bords de l'étang. Nous avons tous refusé. On était crevés. Il pouvait très bien se débrouiller seul. Il s'est mis à faire une crise. On s'est demandé ce qui lui arrivait. On a même commencé à avoir peur pour lui. On se demandait s'il était vraiment de mauvaise humeur contre nous ou bien s'il se passait quelque chose dans sa tête. Il tenait absolument à faire un feu. Il en était hors de question. Nous nous endormons en plaisantant là-dessus. Nous n'avions pas prévu de tour de garde à ce moment-là. Nous le faisions d'habitude, mais là, je ne sais pas pourquoi, nous n'avions pas établi de protocole. Les moments de repos s'étaient tous succédé sans incident. Nous avions trop pris confiance. Bien mal nous en a pris. Nous sommes réveillés par des coups de bottes, ligotés et bâillonnés directement dans nos sacs de couchage. Le visage d'Absalon souriant a transformé, en un instant, notre promenade bucolique en horreur absolue. Je me rappelle chaque mot de son discours : « Qui aime bien châtie bien. Tout travail mérite salaire. Voilà. À moi aussi les belles phrases. Ou bien, écraser votre ennemi complètement de peur qu'il ne se venge. Pourquoi je dis cela ? Nous ne sommes pas ennemis, monsieur Bale, pourquoi voudriez-vous que je me venge ? Il faut dire que depuis quelque temps, vous m'agacez un peu. Cela fait 3 fois que vous m'échappez. Jamais un client ne m'avait autant résisté. Vous pouvez en être fier. Mais cette fois-ci, je vous tiens et il va falloir marquer le coup. J'ai bien envie de vous donner une vraie raison de me détester. Donc, Satyres et Centaures, amusons-nous un peu ! Il y a 2 poids morts et une boîte de conserve dans cette équipe. Il faut s'en débarrasser s'ils ne veulent pas nous ralentir et qui, de plus, me rapporteront la même somme, morts ou vivants, sauf votre nanobot, qui ne me rapportera rien. Alors que vous, monsieur Bale, vivant, vous prenez un peu plus de valeur chaque jour qui passe. J'ai bien envie de prolonger mes vacances à la campagne pour voir tout ce que je pourrais tirer de vous, mais j'ai des obligations, des commanditaires. Je ne peux pas en faire qu'à ma tête. Et croyez-moi, ça a été un réel travail sur moi pour ne pas céder à mes impulsions et à mes envies. Figurez-vous que la flore ici possède des spécimens d'une incroyable ingéniosité qui ont ravi mes sens. Laissez-moi vous présenter l'une d'entre elles. »
L'enregistrement d'Érinis récitant les paroles d'Absalon s'arrête là. Elle a fondu en larmes et n'a pas pu reprendre son témoignage.
Fode
Vous n'avez rien pu faire pour vous libérer ?
Scheme
Directement saucissonnés dans nos sacs de couchage, non, nous n'avons rien pu faire. Osupa nous a accroché à chacun une corde aux pieds. Nous avons été soulevés tous les 3 sur l'une des branches de l'arbre, les bras le long du corps, les uns à côté des autres, la tête à 10 cm du sol. Absalon continuait à soliloquer tout en sortant de son matériel une petite cage recouverte d'un voile. Lorsqu'il l'a retiré, entre ses barreaux, se tenait un colombin en rond, posé directement sur le podium. Il a posé la cage juste devant Mjesec. Il a déclipsé les barreaux à sa base et les a retirés. Il a arrosé un peu le rondin de je ne sais quel liquide fumant. Il s'est écarté. La couronne a commencé à frémir et à faire des cloques. Son ocre s'est colorée en fuchsia. Des stries sont apparues à sa surface à la place des bulles qui se sont étagées en strates. La plante avait désormais la forme d'un cône posé sur sa base. On ne pouvait pas voir à l'intérieur. Puis la forme s'est mise à glisser hors de son estrade pour se positionner au-dessous de la tête de Mjesec. Il s'était mis à respirer plus intensément. Il nous lançait des regards alarmants, surtout à Érinis, qui pleurait. Elle tentait d'implorer Absalon du regard, mais celui-ci s'était assis à quelques mètres sur un tronc pour observer la scène sans nous jeter un seul regard. Il semblait fasciné par ce qui se passait. La plante s'est dépliée en cylindre autour de la tête de Mjesec, la recouvrant totalement. Absalon, curieux, s'est levé pour venir jeter un coup d'œil par-dessus. On a entendu un bruit de claquement et les gémissements de Mjesec ont pris 2 octaves. Son corps s'agitait de plus en plus. Il souleva la plante du sol qui resta collée à sa tête. Absalon recula. Osupa et La Masse étaient écartées et regardaient la scène. On a entendu un bruit perçant de roulette à l'intérieur de ce qui était maintenant une boule grise. La tête de Mjesec fut sectionnée. Son corps s'est relâché d'un seul coup en se vidant de son sang. La boule, une fois tombée, a roulé dans l'obscurité. Absalon ajouta qu'elle devrait certainement en avoir pour plusieurs heures avant de digérer sa proie. Elle n'en rejettrait que le crâne. Il s'approcha d'Érinis qui se tortillait, pleurait, criait sourdement. Il posa une 2e cage sous elle et l'ouvrit de la même manière que la première. Le même rondin, qu'il arrosa.
Puis.
La première flèche a touché la plante et l'a transpercée. Elle s'est immédiatement repliée avant de s'affaler d'un seul coup sur elle-même. La 2e flèche atteint le genou d'Osupa, qui le met à terre. La 3e va directement lui sectionner la gorge. Il tombe en giclant. Une pluie d'autres pleut en rafales. Aucune d'entre elles ne nous touche. La poitrine de La Masse est une cible criblée. Il s'effondre. Absalon court, se met en boule, zigzague, prend une flèche dans l'épaule, saute sur un jet, chauffe ses plaques et prend la fuite. 5 personnes sont apparues dans le cercle que formait l'arbre. Elles ont discuté entre elles, puis elles ont coupé nos cordes. Nous sommes tombés comme 3 sacs de patates et... un sac de sable.
Fode
La garde-forestière ! Elle vous a sauvé la vie !
Scheme
Oui, et pas que. Elle nous a aussi sortis de cette jungle par le haut. Érinis se jette dans mes bras en voyant le corps décapité de son homme. Elle me tape de désespoir sur la poitrine. Je la serre un peu plus fort. La pauvre, elle est effondrée. Plusieurs gardes s'approchent de nous prudemment pour s'assurer de notre coopération. Je m'adresse à eux sans trop savoir quoi leur dire. Je les remercie. Il n'en fallait pas plus. Ils hissent le corps de Mjesec, roulé dans une immense feuille, par les poignets et les mollets, sur une tige en bambou. Nous les suivons pour une marche funèbre à travers un dédale de feuillage. Nous ne sommes plus du tout sur le chemin des rails. Nous échangeons peu. Nous marchons longtemps, en montée. Nous sommes en confiance. Je ne sais combien de temps nous mettons pour parvenir à leur village. On ne s'est même pas rendu compte que nous étions arrivés. Tout le monde s'arrête. Il n'y a rien. On attend. Nous avons traversé plusieurs guets, mais rien de sociétal. Au bout d'un moment, des lianes tombent et des monte-charges en descendent. C'est toute une parure de branches et de lierres qui s'écarte au-dessus de nous pour laisser apparaître une infrastructure construite dans les ramures des houppiers entrelacés dans plusieurs troncs d'arbres aux fûts très larges. Ils nous font monter. C'est un éden qui s'échelonne devant nos yeux. Des plates-formes de planches, des mousses imperméables, des fenêtres rondes…
Fode
Des cabanes dans les bois, quoi !
Scheme
... Des traverses de toutes dimensions les reliant, des poulies supportant des cagettes, des hommes, des femmes, des enfants un peu partout. Nous sommes déposés sur une plate-forme où se trouve une sorte de hutte. À l'intérieur, tout le confort dont nous n'avions plus joui depuis je ne sais combien de lunaisons. Nous nous effondrons de fatigue sur des lits en liège.
Fode
Que sont devenus les corps de Mjesec, d'Osupa et de La Masse ?
Scheme
Ils ont été laissés sur place. Ils n'en auront pas pour longtemps avant de disparaître, bouffés par la nature. Même procédé pour Mjesec mais d'une façon plus cérémoniale. Nous sommes redescendus. Nous avons trouvé un coin quelque part et nous l'avons enterré. Érinis est restée longuement seule après mon départ pour se recueillir. Il a fallu la convaincre que c'était terminé, qu'il fallait revenir. Nous sommes reçus par une autorité dans un terrier creusé directement dans l'aubier de l'arbre. Nous passons un temps à discuter avec Tungl, d'origine islandaise, qui était avec nous lorsqu'ils nous ont découverts. C'est lui qui a ordonné l'attaque. Nous ne comprenons pas bien leur organisation sociale. Nous ne sommes pas sûrs d'être en présence de leur chef, mais plutôt de quelqu'un à qui on a dit : « C'est toi qui t'occupes d'eux. »
Fode
J'imagine que vous n'avez pas eu trop le temps de faire les anthropologues...
Scheme
Non, il fallait que nous remontions à la surface le plus vite possible. Nous apprenons qu'il y a plusieurs villages comme celui-là dans le Carré vert. Qu'il n'est pas aussi dangereux qu'on le prétend. Qu'il s'agit surtout d'une communication faite pour préserver cet espace et ceux qui y vivent. Nous n'établissons que très peu de contacts avec eux finalement. À part Tungl, personne ne cherche à nous rencontrer. Certain·e·s affichent ouvertement leur mépris. Nous comprenons qu'ils souhaitent que nous partions au plus vite, toujours dans un souci de préservation. Ils exigent que nous ne parlions d'eux à personne. Nous comprenons parfaitement et ne cherchons pas davantage à en savoir plus. Nous sommes raccompagnés à la surface en quelques heures par des chemins que jamais nous n'aurions pu emprunter seuls. À notre arrivée, on a tout de suite senti une agitation anormale dans cette station par rapport à notre départ. Ils nous déposent sur les rebords du cratère Piccolomini dans le quart sud-ouest, jouxtant le Carré. Je ne résiste pas à leur demander pourquoi ils nous ont sauvés. Ils n'avaient aucune raison de le faire. Il me répond de la plus belle façon : « Sur le coup, j'ai fait confiance à mon intuition. Mais si j'avais eu plus de temps pour évaluer la situation, j'aurais certainement hésité. » Il a éclaté de rire avant de disparaître.
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