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S5E8 La sueur, la morve et le sang


Addrynh 
Youl est retourné sur Luna pour diriger tout le chantier sur la climatisation après avoir réussi à céder 2 des 3 stations sous-marines à des puissances étrangères. Celles que nous avions construites. Thomson devint américaine et Tharp chinoise. Nous nous préservions Heezen.
 
Delca 
Je le savais. J'en étais sûr. Je vous l'ai dit. Vous ne m'avez pas écouté. On s'est fait avoir.
 
Addrynh 
Mais non, c'était bien comme ça. Et puis, en plus, tu n'étais pas là. Youl réapparaît peu de temps après ton retour, et, contre toute attente, il cherche à installer un certain respect entre vous.
 
Delca 
Un respect que j'ai immédiatement interprété comme une menace.
 
Addrynh 
Tu choisis de rester sur la Lune après et durant les éruptions de 2026. Avec des rescapés, insoumis aux perturbations, au cœur du cratère Copernicus, vous construisez nos futures radicalités.
 
Delca 
C'est aussi parce que je suis resté sur Luna que j'assure quelque chose autour de notre revendication territoriale, car, grâce à moi, nous ne sommes jamais partis.
 
Addrynh 
Oui, enfin, dans les esprits peut-être, parce que dans les faits, c'était plus… nuancé, disons.
 
Delca 
C'est en installant une mentalité que l'on lutte.
 
Addrynh 
Vos petites communautés commençaient à s'effriter au sein du cratère. Cela faisait presque 30 ans que vous viviez dans l'enceinte de Copernicus et rien n'avait changé.
 
Delca 
Cela évoluait, mais pas dans le bon sens. Nous finissions par nous détruire entre nous. C'est alors que l'apparition d'Iwan est venue complètement inverser ce processus de destruction progressive. Il est arrivé. Il était là. C'était incroyable pour moi. Je savais très bien pourquoi il avait fait ce si long voyage. Il s'était intégré au cheptel de Lubmin et, de par sa notoriété, s'est rapidement inséré dans leur troupe. Je ne le sus d'abord que par ouï-dire. Je n'y croyais pas. Et puis il me contacta par notre réseau local en visio et il me défia dans l'une de nos joutes qui se terminaient souvent par la mort de l'un des deux combattants.
Nous nous retrouvions dans un hangar pressurisé que nous avions aménagé pour cela. C'était assez sommaire. Il y avait un espace délimité par un cercle de craie au sol d'une vingtaine de mètres et suffisamment de place tout autour pour que tout le monde puisse tenir.
Il n'y avait pas vraiment de règles. Uniquement celle d'être à armes égales. Simplement pour que le combat dure un peu. Bien sûr, les armes à feu sont inexistantes sur la Lune de par le danger qu'elles représentent pour la survie de tous. Il n'y en avait donc pas. Un couteau valait bien une masse, une lance, un nunchak. On annonçait simplement les noms des personnes et leurs armes, si elles en avaient. Personnellement, je trouvais ces combats inutiles et j'avais raison : ils ne faisaient que décroître et fragiliser notre survie. Je ne m'en cachais pas, mais cela n'empêchait en rien leur exécution. C'était une périodicité aléatoire, mais la fréquence était à peu près celle du mois et il y avait des périodes où cela se déroulait toutes les semaines. Il y en avait même parfois plusieurs par session. On s'avançait l'un vers l'autre. Il y avait quelques mots ou pas. Les duellistes s'observaient. La foule était ivre. Elle vivait le combat dans ses moindres déplacements émotionnels comme étant les siens.
 
Addrynh 
Vous vous êtes parlé avant le combat ?
 
Delca 
Non. Son regard était chargé d'une double tension, à la fois nerveuse et profonde. Il grinçait des dents. Il faut dire qu'Iwan était une masse de muscle. Il devait bien faire dans les 2 m 10 pour 100 kg. Moi, je me demandais ce que je foutais là tout en sachant exactement pourquoi.
Je pense qu'il a dû croire que j'amorcerais un mouvement vers la gauche parce qu'il feinta un croc-en-jambe sur la droite. En fait, j'avais mal anticipé sa courbe et je vis partir son crochet que je crus d'abord venir de la gauche mais qui prit sa courbe par-dessous si bien que j'étendis un 2e départ d'uppercut sur la droite pour venir toucher sa pommette qu'il esquiva d'un tour de cou et ce fut bien mon œil gauche qui vit la course de son poing finir. Le problème, c'est qu'il n'avait pas vu venir ma jambe droite. J'oscillai en pointe, genou fléchi, pour faire croire en un départ sur sa gauche, mais en fait je comptais basculer mon poids sur le talon droit et il crut que cela partirait d'ici, mais en fait ce fut bien du gauche que je lançai le tibia. La course de ma jambe fit une vague en deux temps qui finit derrière son crâne. Le début du premier quart de seconde dans ce mouvement fut décisif. Dans le quart qui suivit, après nos contacts quasi simultanés, aucun de nos pieds ne touchait terre et une deuxième vague d'anticipation se mit en place. Il amorça un mouvement de tête vers l'avant pour venir chercher mon nez. Je décidai donc de baisser le front pour le protéger et par la même occasion venir constater une ouverture laissée par la course de son uppercut sur son flanc droit. Il avait vu mon regard sur cette zone et tenta de se protéger en reculant ses hanches. Vaste erreur car il m'ouvrit ses parties. Ce que l'on cache d'un côté, on l'offre de l'autre et j'obliquai la direction de ma jambe en repliant légèrement le genou pour venir frapper du plat du pied ses deux couilles au moment où nos deux fronts s'entrechoquaient. La fin de cette demi-seconde nous repoussa l'un et l'autre à quelques mètres de distance. Sa douleur était présente mais contenue.
Il plaça son talon entre mes pieds pour positionner son dos face à moi puis il se baissa, esquivant ma frappe qui tourna dans le vide, puis il passa ses mains entre ses jambes pour attraper mes deux mollets qu'il ramena vers lui, ce qui m'affala sur le dos. Il ajusta sa prise sur mes talons et me tira entre ses jambes pour me ramener devant lui face contre terre puis il me souleva en se redressant et je me retrouvai la tête en bas. Il entreprit alors une série de coups de pied directement dans ma tête, en sautillant. Le public était un peu ébahi par cette prise improbable. Enfin, le nez en sang, il me fit tournoyer sur lui-même à la manière d'un lanceur de poids, ce qui me tendit dans l'air et moucheta quelques spectateurs au premier rang de mon hémoglobine. Putain, ça les a déchaînés. Il me lâcha d'un coup quand sa vitesse de rotation atteignit sa pleine mesure. Je volai sur 10 mètres et m'écrasai dans la foule.
On me souleva et me remit sur pied. Iwan était très fier de son coup. Il entama un tour de piste en shakant du five à s'en rompre les phalanges avec une certaine décontraction. C'était sûr qu'il en avait impressionné plusieurs. Je profitai de ce moment pour me remettre dans la partie et j'entamai une série de backflips dans la diagonale du cercle.
 
Addrynh 
Des... backflips.
 
Delca 
Mais oui, mon vieux, attends, et je les finissais en double salto reprise sur pointes. C'est parce que tu me vois là aujourd'hui tout vieux, mais... tu as oublié que nous avions été jeunes avant.
 
Addrynh 
Non... non...
 
Delca 
Tss... Laisse béton, je reprends. Le problème dans ce combat, c'est que j'avais oublié que je m'adressais à un double champion olympique de judo et de tir sportif.
 
Addrynh 
Souplesse et précision.
 
Delca 
Nos corps se sont mis à danser pour impressionner l'autre. Pour répondre à mes backflips circulaires, Iwan amorça une série ininterrompue de saltos en vrille. Son corps se tendait et se détendait, n'apposant qu'une jambe au sol suffisamment puissante pour relancer son twist dans l'énergie contraire, jouant sur l'alternance des forces centrifuges et centripètes comme d'un loquet. Il s'était synchronisé sur ma boucle et nous tournions dans le même sens à quelques centimètres du public qui hurlait. Nous poussions des cris aigus à chaque passe qui se modulaient en s'alternant irrégulièrement. Nos corps à ce moment-là produisaient en tout point une connexion avec un autre point équidistant l'un de l'autre. Tout cela en mouvement.
 
Addrynh 
La géométrie fractale... Hum... ok mais... vous faisiez des mouvements différents alors comment peux-tu affirmer que la relation entre les points était la même ?
 
Delca 
C'est justement à cet endroit que la question se pose.
 
Addrynh 
Ok, cette discussion devient trop disruptive pour moi.
 
Delca 
Nous nous sommes mis à raccourcir nos cercles pour rentrer dans une spirale descendante l'un vers l'autre. Mes mouvements étaient plus musculaires, plus difficiles à tenir et je commençais à faiblir. À un moment, je stoppai mon geste net, n'y pouvant plus, et il termina sa boucle sur moi. Étourdi, je vacillai un peu en reproduisant le schème d'un flip au ralenti, saoul, comme un skieur visionne sa course et la mime avant son départ. Je reçus successivement ses deux coudes en pleine vrille me retournant sur moi-même et m'allongeant sur le ventre. Il clôtura sa série par un quadruple twist le posant devant nos femmes ébahies mais gênées. Il entama un nouveau tour de piste en rugissant. Et il m'oublia à nouveau. Je me refis dans l'effort. En quelques secondes, je me redressai et courus derrière lui. Je lui sautai sur le dos et partis dans un étranglement où j'y mis toute ma résignation. Un cric sur l'os, un vérin sur une balle, un étau sur une plume. Et je repris l'avantage.
Longtemps après, nous en fûmes réduits, face à face, à nous envoyer des grandes claques lentes que l'on esquivait une fois sur trois, les bras ballants. On a fini dos à dos, le cul par terre. Nos visages n'étaient plus que plaies ouvertes et saignantes. Nos corps étaient si contusionnés que plus aucun de nos coups n'avait d'effet. Les passes techniques avaient laissé la place au creux de nos fatigues avec quelques soubresauts. Plus tard encore, on arrivait à se donner des coups de crâne par-derrière, mais plus rien d'autre ne bougeait. Je crois que nous sommes restés comme ça des heures. Il n'y avait plus personne. Le spectacle, s'il s'incarnait d'un pathétisme friable, finit par ennuyer tout le monde et chacun quitta l'endroit en bâillant, par petits groupes. Il n'y eut pas de mort ce soir-là, pris dans nos cous visqueux, les mots que nous échangions se haletaient dans la sueur, la morve et le sang.
Et puis je dis : « Regarde, mon ami, ce que les cendres de ta sœur ont permis et regarde ce qu'elle a fait de moi et de Lica. Elle a redonné espoir à toute une planète. Elle l'a créé. Il n'y avait rien et maintenant il y a quelque chose. Tout au long de ces années, je n'ai fait que me battre pour que son souvenir nous hante à jamais. J'y ai mis tout mon être, tout mon savoir, toute ma volonté. Je n'ai vécu que pour elle. Je n'ai fait que ce qu'elle voulait que je fasse. Je n'ai jamais autant aimé personne. Et toi, que cherches-tu ? Quelles sont les raisons qui t'ont poussé 30 ans après à venir dans cet endroit si inhospitalier et si difficile à atteindre ? Pourquoi ? Pour moi ? Pour ta vengeance ? Pour toi ? Rien que pour toi ? Sachant tout aussi bien que moi que je n'y étais pour rien dans cet accident ? Je n'ai jamais autant que toi ressenti sa perte et mes larmes coulent encore chaque nuit quand je dors. J'ai traversé le monde jusqu'ici. J'ai porté notre fille sur mon dos jusqu'au centre de la Lune. J'ai failli crever 100 fois. Ce que l'on s'autorise n'a d'élément concordant avec le monde que l'outrage que l'on fait subir lors d'un instant à l'autre pour l'éternité à travers l'escadron des regards incessants que ce monde porte sur sa propre condition. L'exégèse de nos fêlures fixées au mastic est plus puissante que la directionnalité collégiale. Elle doit en être le sens. Le cheminement de nos singularités est plus saillant que l'ordre établi, où qu'il soit, car les pédagogies sont faites à l'unité. On peut faire sa vie comme ça, oui. Faisons-nous confiance même dans l'erreur. Traçons nos lignes dans la poudreuse. Il n'y en a pas 2. Partageons celle qui nous suit à celle qui nous fuit, recouvertes après pour un nouvel usage. »
Iwan, en sanglots longs, ne dit plus rien. Il m'avait écouté. Nos dos s'accolaient. Je sentais tout le poids de mes mots dans le bas de son dos. Désormais, plus rien ne fut comme avant entre nous.
 
Les navettes de l'Internation sont arrivées, mais il n'y avait plus personne. Nous avions senti qu'il se passait quelque chose. L'horizon s'embrumait. Les laves se refroidissaient de plus en plus jour après jour et leur viscosité s'éclaircissait. Elles nous filaient entre les gants.
Chaque ethnie est partie dans sa propre direction. Le fruit d'une réflexion commune consensuelle. Lubmin et Iwan descendirent sur Gassendi en traversant Insularum et Oceanus dans sa largeur, pause à Marius puis de rimae Cardanius en redescendant par la côte, Grimaldi-Damoiseau, rimae Sirsallis, cratère Billy, Lettronne, Gassendi.
Lx'uj, celle dont le visage devait toujours rester en contact avec le soleil pour pouvoir vivre, se déplaçant jusqu'à la fin de ses jours entre 2 terminateurs.
 
Addrynh 
Nos lecteurs ne la connaissent pas et son histoire est bouleversante. Nous y reviendrons.
 
Delca 
Et puis Wlad, Volcov, tous les Russes. Ils traversèrent les Apenninus pour aller chercher Serenitatis de l'autre côté puis Crisium et Marginis sur la face cachée. Ils disparurent complètement des écrans. Leur histoire est également fascinante.
Nous, avec Silice, Stan et toutes nos amazones, sommes montés au nord sur Montes Rectif puis Montes Teneriffe et puis toute la Salamandre de Mairan à Cassini jusqu'à la pointe de Caucasus, Archimèdes, Aristillus, Autolycus, Promontarium Fresnel et tout le détroit qui traverse Imbrium à Serenitatis, toute cette zone assez réduite dont nous allons tant parler bientôt.
 
Addrynh 
Il nous faudra une bonne carte pour pouvoir suivre tous les mouvements géographiques qui vont se produire.
 
Delca 
Yep. Plusieurs même.

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